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TROUBLES A BRUXELLES

Cette situation se compliquait fâcheusement d'une recrudescence de particularisme municipal. Pendant le bombardement de 1695, on avait découvert dans la tour des orfèvres, éventrée par les boulets, d'anciens privilèges accordés aux « nations », et cachés là depuis longtemps par le magistrat. Des copies n'avaient pas tardé à les répandre dans le public. En 1699, un recueil imprimé en paraissait sous le titre de Luyster van Bradant. Ce recueil, il est vrai, s'ouvrait par un éloge enthousiaste des projets^ de l'Électeur. Mais les mécontents n'avaient pas manqué d'en tirer parti pour ranimer au sein des métiers le sentiment de leur antique autonomie et pour les opposer au gouvernement. Excités par eux, des doyens déclaraient que les privilèges n'étaient que trop longtemps restés dans l'oubli, « qu'ils les donneroient à lire à leurs enfants en place de l'A. B. C. » (1). Un parti nombreux exigeait le rétablissement de l'ancienne influence des « nations » dans l'élection des magistrats (2).

Maximilien, attentif à conserver sa popularité, céda tout d'abord. Il fit de larges concessions en octobre et en décembre 1698. Mais il allait se trouver bientôt en face d'une situation inextricable. L'hostilité que ses réformes économiques avaient soulevée chez les Provinces-Unies et en Angleterre ne pouvait se prolonger sans compromettre irrémédiablement les espérances qu'il fondait sur l'appui de la République et de Guillaume 111. Il était trop clair qu'une brouille avec ces puissances lui enlèverait ses dernières chances d'acquérir un jour les Pays-Bas, et il ne l'était pas moins qu'entre les intérêts de son ambition et ceux des Belges, il ne balancerait pas longtemps. Il est certain que dès le mois de mai 1699, quelques semaines après la promulgation de l'édit perpétuel, il a dû promettre sous main à la République de la satisfaire en tous points. Son ennemi Quiros et les Espagnolisants, qu'exaspéraient ses vues sur la Belgique, pro-

(1) Gachard, Documents concernant les troubles de la Belgique sous Charles VI, t. I, p. LXXlll.

(2) Gaslesloot, Troubles de Bruxelles de 1698 à 1699. Annales de l'Académie d'archéologie d'Anvers, t. XXVI [1870], p. 5 et suiv.

fitèrent aussitôt de ce revirement. Quiros arrive à Bruxelles et le 29 mai accepte un mémoire des « nations » qu'il promet d'appuyer à Madrid; mais il s'occupe en même temps de compromettre l'Électeur auprès des partisans du protectionnisme. On ne peut douter qu'il n'ait pas été étranger à la mise en circulation des faux traités de 1698 et de 1699, qui promettaient à la Hollande la suppression des canaux maritimes, ni aux racontars, suivant lesquels un yacht hollandais amarré dans le canal aurait déchargé plusieurs saumons d'argent destinés à Maximilien (1). Sa complicité apparaît enfin plus que vraisemblable dans les émeutes qui éclatèrent le 25 mai devant l'hôtel de Bergeyck, qui, découragé, donna, le 1" juin, sa démission de trésorier général.

Désormais les troubles de Bruxelles prennent une gravité qu'ils n'avaient pas présentée jusque-là, car la déception qu'éprouvent ceux qu'avait enthousiasmés le rêve d'une renaissance économique, les rejette du côté des « nations ». Particularistes urbains et protectionnistes unis, malgré la divergence radicale de leurs vues, dans une même suspicion à l'égard de l'Électeur, s'agitent en un mouvement confus et en efforts désordonnés. C'en est fait de la popularité de Maximilien, mais c'en est fait du même coup de l'agitation de Bruxelles. Elle n'avait duré que grâce à la longanimité du prince. Maintenant qu'il n'a plus de ménagements à garder, il l'étouffé sans peine en appelant quelques troupes dans la ville et en faisant emprisonner les principaux meneurs. Pendant que le Conseil de Brabant instruisait lentement leur procès, une ordonnance rendue le 12 août 1700 retirait les concessions accordées à la bourgeoisie, réduisait le nombre des membres du Large Conseil et restreignait les prérogatives des « nations ».

Maximilien n'avait pas attendu jusque-là pour abandonner, au profit de la Hollande, ses velléités de colbertisme. Dès le 29 mai 1700, le tarif de 1698 avait été remplacé par un droit de transit uniforme de 2 1/2 p. c. de la valeur des marchan-

(1) Henné et Wauters, Histoire de Bruxelles, t. II, p. 1533.

STAGNATION ARTISTIQUE ÔQ

dises entrant dans le pays, et le 24 juillet, ce qui subsistait encore de l'édit perpétuel était aboli (1). Une fois de plus, l'intérêt de la nation était sacrifié à l'intérêt dynastique.

La détresse croissante du pays depuis le milieu du XVIF siècle ne semble pas avoir eu de répercussion directe sur le mouvement artistique. Sans doute, après la mort de Rubens (1640) et celle de ses glorieux émules, les van Dyck (1641) et les Jordaens (1678), l'école d'Anvers ne se maintint pas à la hauteur où ils l'avaient portée. Mais il en eût été de même, vraisemblablement, en tout état de cause. Dans l'histoire de l'art, les périodes de grand éclat ne durent jamais fort longtemps. A une génération de créateurs de génie succèdent ordinairement des épigones s'inspirant de leur exemple avec une ardeur qui décroît à mesure que le temps s'écoule, et qui finit par s'éteindre dans le procédé et la routine. Il se fait alors, si le milieu social conserve cette force de réaction en laquelle consiste la vie, que des initiateurs, abandonnant la veine épuisée, cherchent et trouvent un nouvel idéal et de nouvelles expressions de la beauté. L'art des Pays-Bas avait connu, à chacun des moments où il semblait près de s'abandonner à la lassitude, de ces rajeunissements spontanés. On ne s'étonnera point si, entraîné pendant la seconde moitié du XVII^ siècle dans la décadence de l'énergie nationale, il ne devait plus avoir le même bonheur. Mais au moins conservet-il encore longtemps la force acquise. L'école d'Anvers ne cesse pas de présenter jusqu'aux environs de 1700, une brillante pléiade d'artistes qui en peinture, comme en sculpture et en architecture, témoignent d'une vitalité surprenante. Les tableaux des deux Teniers et de De Crayer, les sculptures et les constructions de Luc Faidherbe attestent une sève d'art encore généreuse et des talents dont le respect pour la tradition n'affaiblit pas la spontanéité créatrice. Mais ce sont les

(1) M. Huisman, La Compagnie d'Osiende, p. 34.

dernières branches vigoureuses du vieil arbre. Bientôt il n'a plus la force de s'assimiler l'italianisme, qui, après lui avoir fourni une vigueur nouvelle, l'envahit et l'étouffé.

Après le départ de l'archiduc Léopold-Guillaume, grand amateur de peinture et possesseur d'une galerie dont un curieux tableau du musée de Bruxelles nous représente l'intérieur (1), c'est l'Église qui, presque seule, a alimenté le travail artistique. Malgré les désastres de l'époque, ses richesses lui permettent encore de parer ses temples ou d'en élever de nouveaux, comme N.-D. d'Hanswyk à Matines (1663), ou l'église d'Averbode(1664). Pourtant, elle ne déploie plus cette activité exubérante et triomphale qui l'a caractérisée aux temps d'Albert et d'Isabelle. Son œuvre est accomplie. Elle a refoulé le protestantisme, rétabli sa hiérarchie, couvert le pays de ses couvents et de ses collèges; il n'y a plus d'activité intellectuelle que dans son sein, et le prestige qu'elle exerce sur toutes les classes de la société est incomparable. Mais arrivée à la plénitude de l'ascendant et de la puissance, elle ne fait plus de nouveaux progrès. Elle se contente de conserver ses positions. Comme les artistes, elle se répète et par là-même, elle décline. Nulle part ne s'offre à elle un nouveau champ d'action. Les restes misérables du calvinisme qui végètent encore çà et là ne suffisent plus à exciter son ardeur de propagande. N'ayant ni à se défendre, ni à attaquer, elle jouit en paix de son prestige et se laisse aller à l'engourdissement. Les moines se contentent d'entretenir dans le peuple une dévotion qui se manifeste à l'ordinaire en pratiqués extérieures. Tous les étrangers sont frappés de la quantité d'images pieuses qui dans les villes ornent le coin des rues, de la fréquence des processions, des jubilés, des anniversaires. En 1672, Mabillon trouve que la piété des habitants frise la superstition (2), et les spectacles extraordinaires que pro-

(1) L'inventaire de cette galerie a été publié par A. Berger, Jahrbuch der kunsthisforischen Sammlungen des Kaiserhauses, t. I, n" 495 (Vienne, 1883); il comprend 517 œuvres italiennes et 480 flamandes.

(2) Histoire de Belgique, t. IV, 2« édit., p. 384. De même, en 1695, Fénelon écrit, en parlant des parties belges du diocèse de Cambrai : " On ne raffine point ici en

ENGOURDISSEMENT DE L EGLISE Jl

voquent en 1681 les sermons du capucin Marc d'Aviano ne justifient que trop ses paroles (1). Les jésuites, qui ont déployé jusqu'au milieu du siècle une si étonnante activité, ne soutiennent plus la comparaison avec leurs devanciers. Ils ne produisent plus de savants comme Henschen, Papebroch ou Grégoire de Saint-Vincent, de moralistes ou de polémistes comme Lessius ou Scribani. L'évangélisation de la Chine ou du Nouveau-Monde attire les plus ardents et les plus énergiques d'entre eux. Les autres, satisfaits de la situation acquise, se bornent à instruire la jeunesse dans les collèges de la Société, à présider les sodalités et les écoles dominicales, à rédiger des œuvres d'édification ou des tragédies scolaires, mais tout cela sans cette flamme d'enthousiasme qui, aux débuts, avait brûlé si haut et si clair. Dans les monastères bénédictins, la richesse des bibliothèques reste presque partout sans emploi; l'exemple que donne en France la congrégation de saint Maur ne trouve pas d'imitateurs. Il faut reconnaître d'ailleurs que les abbés, occupés à réparer les désastres causés par les guerres, à rebâtir leurs fermes, à replanter leurs bois, n'ont guère de temps à consacrer aux paisibles labeurs de l'étude.

Ce ralentissement de la vie intellectuelle dans l'Église réagit nécessairement sur la société tout entière qu'elle forme et qu'elle instruit. La curiosité scientifique et le goût des travaux sérieux de l'esprit y ont disparu. L'histoire n'y est plus représentée que par des compilations superficielles comme celles des Sanderus, des Le Roy ou des Butkens. Si la noblesse s'y intéresse encore quelque peu, c'est uniquement en vertu de préoccupations généalogiques. Du mouvement

piété non plus qu'en autre chose ; la vertu est grossière comme l'extérieur, mais le fond est excellent». Desmons, Gilbert de Choiseul, loc. cit., p. 222. En 1691, l'intendant du Hainaut trouve que les ecclésiastiques sont " dans une ignorance fort grossière ", mais que comme le peuple, ils sont " fort attachés aux sentiments de la véritable religion ". Dans le culte, ils se portent avec prédilection " aux choses extérieures ". Bibliothèque royale de Bruxelles, ms. n»» 40-43, fol. 16 v».

(1) Ch. Fierville, Voyage anonyme et inédit d'un janséniste en Hollande et en Flandre, p. 55 et suiv. (Paris, 1889).

philosophique qui se manifeste avec Locke en Angleterre, avec Leibniz en Allemagne, on ne surprend nulle trace. Seul le cartésianisme s'est introduit à l'université de Louvain, où il se défend péniblement contre les attaques des aristotéliciens, et où la faculté de théologie le condamne en 1662 sur la dénonciation de l'internonce. Son unique représentant de quelque valeur, Geulincx, persécuté par ses collègues, finit par se retirer à Leyde (1). En 1691, van Velden est obligé d'en appeler au Conseil de Brabant contre le recteur qui veut l'empêcher d'enseigner la cosmologie de Copernic (2). L'aristotélisme traditionnel de la faculté des arts s'est d'ailleurs dégradé en une dialectique machinale enseignée au moyen de formules et syncrétisée en figures mnémotechniques dont les étudiants s'approvisionnent chez les libraires (3). La faculté de médecine, en 1661, ne possède pas d'amphithéâtre de dissection. Ce n'est pas chez elle mais à Paris que le célèbre anatomiste courtraisien, Jean Palfyn (1650-1730), s'est initié à la science. Sauf dans la faculté de droit, qu'illustre encore van Espen, la décadence est générale. Le collège des Trois Langues n'est plus qu'une école de rhétorique futile. A part quelques Hollandais catholiques, la clientèle des auditeurs étrangers s'est définitivement détournée de Louvain.

Le déclin de la glorieuse imprimerie plantinienne atteste tristement, de son côté, l'engourdissement de la vie intellectuelle. Après la mort de Balthasar Moretus (1641), le petit-fils du fondateur, ses beaux caractères, usés par tant de nobles travaux, ne servent plus guère qu'à l'impression de livres de piété. Dans les plus grandes villes, c'est à peine si l'on rencontre une pauvre librairie tristement pourvue des rares

(1) V. Van der Haeghen, Geulincx, p. 34 et suiv. (Qand, 1886). Cf. G. Monchamp, Histoire du cartésianisme en Belgique. Mém. in-8" de l'Acad. roy. de Belgique, t. XXXIX, p. 350 et suiv. (1886); Qachard, Édits et ordonnances des Pays-Bas autrichiens, t. VI, p. 579.

(2) A. Stevart, Procès de Martin-Etienne van Velden (Bruxelles, 1871).

(3) M. De Wulf, Histoire de la philosophie en Belgique, p. 207. Comme spécimens de la misère de l'enseignement philosophique, on peut citer les manuels de Guillaume Philippe, 1600-1665. Voy. Paquot, Mémoires littéraires, t. VI, p. 214.

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