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ESPRIT DU RÉGIME

reur. Mais la défaite de Blenheim (Hochstaedt), le 13 août 1704, déjoua les derniers calculs de l'infatigable intrigant. Entraîné dans la déroute de la France, il prit de bonne humeur le parti de lui rester fidèle en attendant (1). Le 6 octobre 1704, il ramenait à Bruxelles les débris de ses troupes, toujours allant, toujours menant grand et joyeux train, et la tête toujours pleine de projets.

11 retrouvait les Pays-Bas dans une situation bien différente de celle où il les avait quittés. Leur occupation par les troupes de Louis XIV avait marqué le point de départ d'un travail intense de réorganisation politique et financière. Un régime tout français était en train de s'établir dans cette possession nominale du roi catholique. Sous la construction nouvelle édifiée selon les principes d'ordre, d'unité et de raison qui caractérisent l'administration de Colbert et de Louvois et l'apparentent de si près à la littérature classique du temps, disparaissait la vieille fabrique composite élevée par les ducs de Bourgogne et remaniée par Charles-Quint sur les antiques substructions du moyen âge.

Et cette transformation était inévitable. 11 ne fallait point s'attendre, en effet, à voir Louis XIV, au faîte de sa puissance, ménager les Pays-Bas comme le sentiment de leur faiblesse y avait contraint les rois catholiques. 11 ne lui suffisait point d'en avoir constitué son « pré carré » ; ce n'était pas' assez que leurs provinces couvrissent Paris contre une attaque du Nord, il fallait encore qu'elles profitassent à l'État, c'est-à-dire qu'elles lui fournissent des soldats et des finances. Pour arriver là, non seulement il était de toute nécessité de les dépouiller de leur autonomie traditionnelle, mais aussi de simplifier et

(1) Pour les intrigues de Maximilien, voy. Legrelle, La diplomatie française, etc., t. IV, p. 396, t. V, p. 36, 49, 510, 639, t. VI, p. 143, et Riezler,. loc. cit., p. 529, 536, 548, 604, 617.

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de fortifier les rouages de leur gouvernement, de supprimer la multiplicité des fonctionnaires et des conseils qui coûtaient trop cher, compliquaient inutilement les affaires, retardaient les décisions et réduisaient le souverain à la portion congrue. Grâce à la débonnaire administration espagnole, presque tout le revenu du pays y demeurait stagnant. 11 était indispensable de lui ouvrir un canal vers le prince. En apparence il irait au roi d'Espagne, en fait au roi de France, puisque le gouvernement appartenait en réalité à celui-ci.

Dès le 18 décembre 1700, le Conseil Privé avait reçu de Madrid l'instruction d'obéir « à tous les ordres que Sa Majesté très-chrétienne donnera au nom du roi Notre Sire » (1). Pour que tout aille bien, il faut, disent les agents de Louis XIV en Belgique, que « le roi commande en ce pays-ci comme en France » (2). Ils réduisent Philippe V au rôle d'un simple comparse n'ayant qu'à signer les actes d'exécution qu'il reçoit tout dressés et à les « renvoyer par le même courrier qui lui sera dépêché » (3). Lui arrive-t-il d'expédier çà et là quelques instructions par l'intermédiaire du Conseil Suprême de Flandre, on les soumettra tout d'abord à l'avis de Versailles.

Si l'on veut aller rondement en besogne, il importe de ne pas tenir compte de ces vieux privilèges que les gens du pays ont sans cesse à la bouche. Sans doute leurs criailleries ne font pas peur au Grand Roi. « 11 ne faut pas craindre ces peuples, écrit Torcy ; quand on voudra, on sera le maître, ils sont hors d'état de pouvoir rien faire. 11 ne faut jamais proposer aucune chose dans ce pays-ci quand on veut qu'elle soit faite, mais il faut l'ordonner avec fermeté et elle s'exécute »(4). Néanmoins il est prudent, et il est en même temps de bon goût, de ne pas se hâter de faire prêter au roi d'Espagne des serments que les « plans de réforme » arrêtés à Versailles l'obligeraient de violer presque tout de suite. Louis XIV très

(1) Legrelle, op. cit., t. IV., p. 252.

(2) Qachard, Histoire de la Belgique au commencement du XVIII^ sièch, p. 24, n.

(3) Ibid.

(4) Ibid., p. 33, n.

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habilement évite la faute qui devait être plus tard si fatale à Joseph II. Il sait qu'à Madrid les vieux Espagnols, exaspérés de voir la France prendre leur souverain en tutelle, insistent à Bruxelles pour que l'on procède aussitôt à l'inauguration de Philippe V; il sait que l'ambassadeur du roi catholique à La Haye, Quiros, agit dans le même sens ; il sait enfin que le peuple des provinces et les gens en place attendent avec impatience une cérémonie qui assurera, sur l'honneur du prince, le train-train accoutumé des affaires. Mais il est bien décidé à ne l'autoriser que quand elle sera inoffensive. Il laisse bougonner dans leur impuissance le chef président du Conseil Privé, Albert de Coxie, « plus bourru que jamais », et le trésorier général des finances, le comte de Tirimont, qui ne demande qu'à donner sa démission (1). Ces vieux fonctionnaires ne voient que trop bien que' les temps sont révolus et qu'ils vont céder la place à une équipe nouvelle.

Dès l'avènement de son petit-fils, Louis XIV a envoyé dans les Pays-Bas tout un état-major chargé de l'exécution de ses desseins : Puységur, attaché à la personne du duc de Bourgogne, Boufflers, le gouverneur de la Flandre annexée, Bagnols, l'intendant de Lille. Et ces Français ont trouvé tout de suite dans le marquis de Bedmar et dans Bergeyck, les collaborateurs les plus dévoués. Malgré son origine castillane, le premier s'est rallié avec enthousiasme au nouveau régime. « Il n'a conservé de sa nation, dit Saint-Simon, que la probité, le courage, la dignité, la libéralité et la magnificence. Du reste doux, affable, prévenant, poli, ouvert, du commerce le plus commode et le plus agréable, avec beaucoup d'esprit et toujours gracieux et obligeant, il s'était fait aimer et estimer partout et adorer des Français » (2). Louis XIV devait le récompenser plus tard en lui donnant le cordon du Saint-Esprit et en lui faisant obtenir le collier de la Toison d'Or et la viceroyauté de Sicile. Il fut le seul Espagnol pour lequel il sollicita et obtint la grandesse.

(1) Ballet, de la Comm. roy. d'Histoire, 3e série, t. VI [1864], p. 90.

(2) Mémoires, t. II, p. 369; cf. XII, p. 146.

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Mais Bergeyck lui devait être plus précieux encore. Ce travailleur acharné, ce vieil adversaire des abus trop visibles du gouvernement de sa patrie, saisit avec enthousiasme l'occasion qui s'offrait d'exécuter.en grand des réformes qu'il avait vainement tentées sous Maximilien-Emmanuel (1). Il semble bien qu il ait apporté, dans son dévouement à Louis XIV, quelque chose de cet idéalisme avec [lequel les libéraux rhénans, un Fôrster par exemple, devaient saluer, un siècle plus tard, la conquête de leur pays par la République française. Il ne vit dans Louis XIV que le promoteur du « bon gouvernement », c'est-à-dire, pour un homme [du XVII« siècle, de la monarchie absolue. Il avait toujours fait bon marché des privilèges, et son échec récent avait achevé de les lui rendre odieux. Quinze ans plus tard, il avouait au marquis de Prié qu'il n'avait pas tenu à lui qu'ils ne disparussent pour la plupart (2). Admirateur de Colbert, type achevé du serviteur de l'État, il entra par principe au service de la France. Nul calcul personnel, nulle ambition pour lui ou pour les siens. Jusqu'au ibout[son intégrité resta entière, et ce fut un bonheur pour Louis XIV que la collaboration de ce parfait honnête homme à une politique qui, si elle avait réussi, eût abouti tôt ou tard à l'annexion de la Belgique. Mais les vues de Bergeyck ne sétendaient pas à l'avenir. Il était l'homme des réalités présentes. 11 sagissait d'appliquer à son pays ces règles de l'administration française qui faisaient l'admiration universelle, et il se livra tout entier à cette tâche. S'il eut parfois quelques scrupules, les apparences durent suffire à les calmer. Philippe V, son souverain légitime, n'avait-il pas donné carte blanche au roi de France?

Pendant que les ministres français examinaient la Joyeuse- Entrée et « étaient tout surpris de ce qu'elle ne contînt rien de ce qu'on avait supposé » (3), Bergeyck se mettait à l'œuvre.

(1) Outre les textes de Saint-Simon signalés jjlus haut, voy. encore sur lui les appréciations de Torcy et de Bedmar. Ballet, de la Comm. roy, d'Histoire, 3« série, t. VI [1864], p. 86, 87.

(2) Gachard, Documents inédits concernant les troubles de la Belgique sous le règne de l'empereur Charles VI, t. I, p. 135, 323.

(3) Gachard, Histoire de la Belgique au commencement du XVIII^ siècle^

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