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LES PUISSANCES MARITIMES ET L AUTRICHE III

régime avec ses impôts modérés, ses franchises provinciales et son horreur des nouveautés.

En attendant les ordres du roi, les États de Brabant se hâtaient de prendre en main le gouvernement du pays, heureux de s'arroger ainsi un pouvoir qu'ils n'avaient plus exercé depuis la révolution du XVP siècle. Dans la naïveté de leur provincialisme, ils semblaient s'imaginer que les alliés n'avaient combattu que pour le maintien de la Joyeuse-Entrée. Ils ne se doutaient pas qu'ils en faisaient aussi bon marché que Louis XIV, et qu'ils allaient comme lui décider du sort de la Belgique au mieux de leurs intérêts.

Mais Louis XIV en avait décidé seul; ils avaient le malheur d'en devoir délibérer à trois, et ils étaient loin de s'entendre. Pour l'Autriche, la question à résoudre était pourtant bien simple. Puisque l'Angleterre et les Provinces-Unies reconnaissaient les droits de Charles HI à la succession d'Espagne, elles n'avaient qu'à lui remettre le gouvernement des Pays- Bas si heureusement conquis par leurs armes. Marlborough se fût à la rigueur rangé à cet avis pour autant que la conduite de la guerre n'en dût pas souffrir. Il ne considérait la Belgique que comme une base d'opérations contre la France et se désintéressait complètement du reste. Mais on ne pensait pas ainsi à La Haye. Les Provinces-Unies n'avaient pas pris les armes pour les Habsbourg. Elles voulaient bien laisser les Pays-Bas catholiques à Charles lll, mais seulement après les avoir transformés en une « barrière » derrière laquelle elles se sentiraient pour toujours à l'abri de la France. Or, pour s'acquitter convenablement d'une tâche si importante, elles devaient conserver la haute main dans les affaires du pays. L'Autriche ne leur inspirait pas assez de confiance pour qu'elles consentissent à la laisser agir à leur place.

Les difficultés avaient éclaté dès l'occupation de la Gueldre et du Limbourg en 1703. Le comte de Sinzendorff avait aussitôt exigé, au nom de son maître Charles III, le serment de fidélité des habitants. Les protestations des Hollandais l'avaient contraint de battre en retraite. On en était arrivé finalement à une convention reconnaissant le gouvernement civil à Char-

les III et le gouvernement militaire à « Leurs Hautes Puissances » (1). En attendant mieux, Charles s'était hâté d'organiser un semblant d'administration; une cour de justice avait été érigée à Henri-Chapelle pour son duché de Limbourg (10 décembre 1703), et peu après une Chambre des domaines était instituée à Hervé (3 février 1705) (2).

Le conflit allait reprendre plus aigre après Ramillies. Tandis que le comte de Goes exhibait aux États-Généraux les lettres royales le chargeant de la lieutenance des territoires reconquis, les États dépêchaient le sieur Hulft à Bruxelles pour s'y entendre avec leurs députés à l'armée et avec Marlborough sur l'établissement d'un gouvernement provisoire. L'envoyé autrichien ne put rien obtenir qu'une vague promesse de veiller à la conservation « des hauteurs, prérogatives et prééminences » de Sa Majesté catholique (3). Ainsi éconduite, celle-ci eut recours à l'une de ces habiletés de chancellerie si fort en honneur à la cour de Vienne. Elle offrit à Marlborough la régence des Pays-Bas. L'avarice bien connue du personnage permettait d'espérer qu'il ne repousserait pas un poste aussi lucratif, et, s'il l'acceptait, la dignité du roi serait sauvée. En apparence du moins, il exercerait la souveraineté, il échapperait à la condition humiliante où le réduisait l'arrogance hollandaise. Malheureusement Marlborough ne pouvait accepter sans en référer à La Haye. L'émotion qu'y produisit la nouvelle lui montra aussitôt que la République abandonnerait l'alliance anglaise plutôt que de consentir à perdre la haute main sur sa « barrière » de Belgique. Il fallut bien en passer par où elle voulait. Ni l'Autriche ni l'Angleterre ne pouvaient se passer de son concours. Elle le savait et ne craignait pas d'abuser de la situation. Marlborough refusa donc le gouvernement. Du moins exigea-t-il que les Provinces-Unies ne pussent disposer à leur guise des Pays-Bas catholiques. Il fut entendu que la direction

(1) Gachard, Histoire de la Belgique au commencement du XVIII'' siècle, p. 117 et suiv.

(2) Gachard, Ordonnances des Pays-Bas autrichiens, t. I, p. 451, 617.

(3) Gachard, Histoire de la Belgique au commencement du XVIII' siècle, p. 326.

LA CONFÉRENCE Il3

des affaires y serait provisoirement confiée à une « conférence » des ministres anglais et hollandais. Charles III dut se contenter de la situation précaire et ridicule d'un roi figurant.

La Conférence ne pouvait se charger elle-même de l'administration des Provinces. Comme dans tous les régimes d'occupation, le concours des autorités locales lui était indispensable. Elle se préoccupa tout de suite de le régler de telle sorte qu'il ne pût se dérober à ses prises. Le plan qu'elle adopta était habile. Profitant du mécontentement causé par les réformes « anjouines », elle feignit de rendre aux Belges leurs institutions traditionnelles tout en s'arrangeant de manière à posséder la réalité du pouvoir. Elle commença par supprimer toutes les innovations de Philippe V, Conseil du roi, Cour des comptes unique, ministres, intendants, fermes et jusqu'aux notaires. Le Conseil des finances ainsi que les deux Chambres des comptes furent rétablis. Enfin, on vit reparaître au sommet de l'édifice le vieux Conseil d'État. Une ordonnance du 21 juillet 1706 lui attribuait le gouvernement au nom du Roi et appelait à y siéger, à côté de l'archevêque de Malines, les principaux seigneurs du pays : le duc d'Arenberg et d'Arschot, le comte de Mérode, le comte de Tiremont, le comte d'Ursel, etc. (1).

On aurait pu croire à première vue que l'Angleterre et les Provinces-Unies exécutaient le programme de réaction aristocratique pour lequel la noblesse s'était soulevée en 1632 (2). En réalité elles n'installaient qu'un paravent armorié derrière lequel se dissimulait la Conférence. Car il était interdit au Conseil d'État de recevoir aucun ordre du roi sans le communiquer aux représentants des deux alliées, ni de statuer sans leur avis sur « les principales et importantes matières ». D'ailleurs on en avait choisi le personnel avec adresse. L'archevêque de Malines était un vieillard perclus confiné dans sa chambre, le duc d'Arenberg, un enfant de seize ans, les autres, des personnages vaniteux, ou trop naïfs ou trop

(1) Gachard. Ordonnances des Pays-Bas autrichiens, t. II, p. 5.

(2) Histoire de Belgique, t. IV, 2« édit., p. 263.

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ignorants des affaires pour deviner ce qu'on attendait d'eux. Seul le comte de Mérode ne fut pas dupe. Il déclara qu'il n'accepterait sa nomination qu'avec l'agrément du Roi, et cet agrément, Charles III s'empressa naturellement de le lui refuser. Il était furieux et on l'aurait été à moins. Le 6 octobre 1706, il défendait à ses sujets du Limbourg de reconnaître « l'autorité du gouvernement présent aux Pays-Bas ». Mais la Conférence se souciait fort peu de son mécontentement. Il lui suffisait de pouvoir compter sur l'obéissance du pays. Pour se l'assurer, elle avait soin de ne pas éveiller les susceptibilités des catholiques. Elle donnait l'ordre aux soldats des troupes alliées, presque tous protestants, d'éviter le passage des processions, de se découvrir s'ils en rencontraient et d'ôter leurs chapeaux dans les églises (1). Les dehors ainsi sauvegardés, elle s'assurait en revanche des avantages palpables. Les Provinces-Unies faisaient abolir le tarif douanier de Bergeyck qui les avait tant fait crier en 1698, pour en revenir à celui qu'elles avaient imposé à l'Espagne en 1680 (2).

Ainsi disparaissait le dernier débris des réformes tentées pour arracher le pays à l'engourdissement où il était tombé à la fin du xvil^ siècle. Et personne ne s'en aperçut. Le particularisme qui s'était insurgé contre les projets de Bergeyck tournait maintenant au profit de la Conférence. Plus de gouvernement central. Chaque province est abandonnée à soi-même et ne songe plus qu'à ses intérêts immédiats. L'Angleterre et les Provinces-Unies surtout les laissent faire avec complaisance. Elles savent que la paix venue, elles ne conserveront pas la Belgique, et il convient de ne la restituer à Charles III que dans un état d'impuissance politique et économique de tout repos. D'ailleurs, en flattant l'autonomie locale, elles se procurent le meilleur moyen d'incliner les États provinciaux à voter les contributions de guerre qu'elles leur demandent. Le comte de Kônigsegg remarquait très exactement, quelques années plus tard, que, pour obtenir les impôts « il leur impor-

(1) Gachard, Ordonnances des Pays-Bas autrichiens, t. Il, p. 49. (Z) Ibid., 1. I, p. 70L

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