‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 38 sur 218 · PROTESTATIONS DES BELGES · texte numérisé non relu

PROTESTATIONS DES BELGES

et que la communication en soit bien liée ensemble » (1).

Si soigneusement que le secret eût été gardé, on eut connaissance à Vienne de la monstrueuse hypothèque dont les puissances maritimes grevaient à l'avance les provinces qu'elles s'étaient engagées à reconquérir pour l'Autriche. Charles III s'indignait et menaçait de renoncer dans ces conditions à la possession des Pays-Bas (2). Heureusement pour lui, la communication du traité à la Chambre des communes en 1712, le rendant public, souleva du même coup l'opinion contre l'outrecuidance et le cynisme qui s'y révélaient. Ces mêmes Provinces-Unies qui avaient solennellement promis de respecter les privilèges de la Belgique les violaient en leur point le plus essentiel, puisque, imposant l'entretien de leurs troupes aux provinces, elles niaient par cela même leur droit de refuser les impôts nécessaires à cet entretien! Si bas que fût tombé le sentiment national, il n'en était cependant pas arrivé à ne point ressentir l'humiliation qui, par surcroît, était imposée au pays. Enfin on se voyait menacés d'une occupation permanente par ces Hollandais que leurs exactions et leur protestantisme rendaient plus odieux de jour en jour ! Les circonstances paraissaient favorables à une intervention auprès de la cour de Vienne. La mort récente de Joseph I" (17 avril 1711) faisant passer la couronne impériale à Sa Majesté catholique Charles III, désormais l'empereur Charles VI, venait de le mettre au premier rang des monarques européens.

Les États de Brabant, donnant comme toujours le signal, lui adressèrent un mémoire, et envoyèrent le comte d'Ursel porter leurs doléances aux États-Généraux. Ils engagèrent la Flandre et le Hainaut à es appuyer, et, malgré la terreur qu'inspirait la Conférence, la ville de Gand dans celle-là, le tiers état et la noblesse chez celui-ci, résolurent de seconder leurs efforts. La députation arriva à Utrecht au mois de

(1) Gachard, Histoire de la Belgique au commencement du XVIII^ siècle^ p. 210 et suiv. ; Dollot, Les origines de la neutralité de la Belgique, p. 367 et suiv.

(2) H. von Srbik, Osterreichische Staatsvertrûge, Niederlande, t. I, p. 436 (Vienne, 1912).

novembre. Elle était chargée d'insister auprès des plénipotentiaires pour obtenir « sans plus de délai » l'inauguration de l'empereur-roi comme prince souverain, avec les mêmes droits, hauteurs et indépendance qu'avaient possédés ses prédécesseurs espagnols. Mais que pouvaient, auprès de diplomates en train de remanier la carte de l'Europe, ces négociateurs incongrus d'un pays destiné d'avance à être sacrifié à la raison d'État ? Si les Autrichiens, le prince Eugène et Sinzendorff, leur montrèrent une bienveillance qu'explique sans peine l'intérêt de leur maître, ils furent éconduits partout ailleurs, comme des impertinents. « Souvenez-vous, Messieurs, leur dit brutalement le grand pensionnaire Heinsius en les congédiant, souvenez-vous que vous avez été conquis » (1).

Ce droit du plus fort, dont il abusait à leur égard, l'Angleterre n'allait pas tarder à le lui faire sentir à son tour. L'outrance des avantages concédés aux Provinces-Unies par la reine Anne, tout entière à ses préoccupations dynastiques, indignait le Parlement. II n'entendait pas laisser les États- Généraux dominer les Pays-Bas à leur guise, et s'en réserver le marché en même temps que les forteresses et les ports. Son- mécontentement, joint à celui de l'empereur et de Louis XIV, contraignit leurs « Hautes Puissances » à une reculade. Le second traité de la Barrière, qu'elles durent se résigner à signer avec Sa Majesté britannique le 19 janvier 1713, supprimait leur droit de mettre garnison à Lille, Condé, Valenciennes et Maubeuge, ainsi qu'à Termonde, Nieuport, Lierre et Haelen; ne leur accordait la faculté d'envoyer des troupes en Belgique qu'en cas de guerre ou de rupture apparente avec la France, ne parlait plus d'annexions, mais d'une simple extension de limites, et stipulait enfin que rien ne serait changé au gouvernement des Pays-Bas « jusqu'à ce que le commerce et les intérêts des deux puissances contractantes y fussent réglés selon leurs intentions ». En attendant, les sujets de la reine y jouiraient des mêmes

<1) Gachard, Histoire de la Belgique au commencement du XVIII<' siècle, p. 226.

RÉVOCATION DU CONSEIL d'ÉTAT 125

avantages que ceux des États-Généraux. En somme la République, qui avait compté se réserver la proie, se voyait obligée de la partager avec l'Angleterre (1).

Mais ses concessions forcées à sa trop puissante rivale n'amélioraient pas la situation de la Belgique. Elles la réduisaient au contraire plus strictement que jamais au joug et à l'exploitation de la Conférence. C'en était trop! Le 20 février, les députés des États de Brabant et de Flandre s'adressaient au Conseil d'État, lui déclarant sans ambages qu'ils étaient décidés à ne le reconnaître que comme gouvernant au nom de Sa Majesté impériale et catholique « sans que les deux puissances maritimes s'y soient réservé aucune autorité ni aucun pouvoir ». On ne pouvait se mettre plus nettement en opposition avec la politique anglo-hollandaise, et la netteté de cette attitude releva le courage du Conseil d'État. II s'enhardit le 28 février à protester qu'il n'avait en vue que « les seuls intérêts de Sa Majesté et ceux de la patrie dans la situation malheureuse où elle se trouve ». Cette affirmation de loyalisme monarchique, mais surtout cette invocation de la patrie dans un pays qui semblait définitivement dissous dans le particularisme provincial, avaient de quoi alarmer la Conférence. Elle intima au Conseil, avec raideur, de signer une déclaration de subordination ou de se démettre. Se sentant soutenu par les États de Brabant, il répondit qu'il continuerait à siéger « tant que notre auguste maître trouvera à propos d'en disposer autrement ». Quelques jours plus tard, le 22 mars, ses membres étaient révoqués (2).

Cette rupture n'avait plus, à cette date, qu'une importance secondaire. Tout le monde savait que la paix générale était sur le point d'aboutir. Le 11 avril 1713, les traités d'Utrecht étaient signés. Après tant d'oscillations au gré de la guerre, l'Europe reprenait son équilibre en statuant sur le sort de la Belgique.

Le traité conclu entre Louis XIV et les Provinces-Unies sti-

(1) Gachard, Histoire de la Belgique au commencement du XVUh siècle,. p. 228 et suiv.

(2) Gachard, Documents inédits, t. III, p. 323-349.

pulait que le Roi très-chrétien remettrait aux seigneurs États- Généraux tout ce que lui et son allié l'Électeur de Bavière possédaient encore « des Pays-Bas communément appelés espagnols ». De leur côté, les États transporteraient l'ensemble du pays à la maison d'Autriche aussitôt « qu'ils seraient convenus avec elle de la manière dont il leur servirait de barrière et de sûreté ». Quelques modifications de frontière étaient décidées. Le haut quartier de Gueldre passait au roi de Prusse. La France restituait aux Pays-Bas Tournai et le Tournaisis ainsi que la Westflandre, c'est-à-dire Menin avec sa verge, Fumes et le Furnes-Ambacht, le fort de Knocque et le pays des huit paroisses, Loo et Dixmude avec leurs dépendances, Ypres avec sa châtellenie, Poperinghe, Warneton, Comines, Wervicq, ces trois dernières places pour autant seulement qu'elles s'étendaient sur la rive gauche de la Lys. Par contre, les seigneurs États-Généraux rendaient à la France, Lille avec sa châtellenie, Orchies, le pays de l'Alleud, La Gorgue, Aire, Béthune et Saint-Venant. En attendant que l'Électeur de Bavière rentre dans ses États d'Allemagne, il retiendra la souveraineté et les revenus du duché et de la ville de Luxembourg, de la ville et comté de Namur, de la ville de Charleroi et de leurs dépendances (1).

Maximilien-Emmanuel traita lui-même avec les Provinces- Unies le 8 rnai, et le 29 du même mois les dernières garnisons françaises évacuaient le pays. Il n'y avait plus qu'à le remettre à Charles VI, quand Charles VI se serait convaincu qu'il était incapable de continuer tout seul la guerre contre la France et se serait soumis au verdict européen prononcé à Utrecht. Il s'y résigna le 6 mars 1714 par le traité de Rastadt, auquel l'Empire accéda le 7 septembre à Bade en Argovie (2). Maximilien-Emmanuel revenant à son point de départ après tant d'agitations, rentrait en Bavière, trop heureux de conserver son bonnet d'Électeur après avoir rêvé d'une couronne. Quant aux Pays-Bas, Louis XIV consentait

(l) Vast, Les grands traités du règne de Louis XIV, t. III, p. 141 et suiv. <2) Ibid., p. 162, 188.

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