‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 47 sur 218 · FIN DE L AUTONOMIE URBAINE I · texte numérisé non relu

FIN DE L AUTONOMIE URBAINE I

qu'elle se trouve continuellement aux prises avec les États. Comme Gand en Flandre, et pour les mêmes motifs, elle en est réduite à la fin du moyen âge à ne plus compter que sur ses propres forces, et dès lors la partie est trop inégale pour qu'elle puisse espérer de l'emporter.

Si elle a résisté jusqu'à la fin du XVIF siècle, c'est qu'elle a trouvé au dehors des alliés disposés à soutenir son obstination à leur avantage. Sans l'appui de Louis XI, elle n'aurait pu disputer la fortune à Philippe le Bon et à Charles le Téméraire ; plus tard, elle trouvera encore dans Charles IX, puis dans Louis XIll, des protecteurs intéressés. De 1676 à 1684, on l'a vu, elle n'a pu se maintenir contre l'évêque que grâce à la complicité de l'empereur et de Louis XIV. Qu'on observe d'ailleurs les péripéties de la lutte et l'on remarquera sans peine le fléchissement progressif de sa vigueur. Au xv^ siècle, les métiers tiennent encore la campagne et affrontent en bataille rangée les bandes d'ordonnances bourguignonnes. Au XVI^ siècle, ils n'osent plus quitter l'abri de leurs murailles. Au XVIP, ils renoncent à la lutte et, dès que le prince amène une armée devant les portes de la ville, elle y entre sans coup férir. Leur impuissance militaire éclate en 1676 dans leur conduite à l'égard de la citadelle. Ils se sentent si incapables de la défendre qu'ils la démolissent au lieu de la réparer. En réalité, ce sont donc les conjonctures politiques qui leur ont fourni, pendant les deux derniers siècles de leur histoire, des succès intermittents et sans lendemain. Depuis le XVI^ siècle, la puissance des métiers ne fait plus illusion qu'à eux-mêmes. Celui des drapiers, le plus remuant de tous, ne se compose que de boutiquiers ruinés par la concurrence verviétoise. La petite bourgeoisie qui prétend faire la loi à la « cité » a si peu de ressources que c'est à un consortium de grands marchands qu'il faut s'adresser, au XVIF siècle, pour rebâtir le pont des arches. Toute sa politique s'affirme par ce cri qui marque à la fois sa faiblesse financière et son incapacité politique : « A bas les impôts ! » En réalité, si elle n'avait trouvé pour la soutenir les masses des ouvriers sans travail, les vagabonds de la campagne attirés par ses émeutes, toute

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cette populace enfin, que les progrès du capitalisme grossissaient sans cesse, elle aurait dû renoncer depuis longtemps aux aventures dans lesquelles elle se lança. Au reste, entre les petits bourgeois conservateurs qui prétendaient diriger le mouvement et leurs alliés prolétaires, l'entente était impossible. Elle ne se fit jamais que pour aboutir aux bagarres sanglantes dans la rumeur desquelles elle se rompait. On l'avait vu en 1649, on le revit, et pour la dernière fois, en 1684. La longue agonie de l'autonomie urbaine s'achève dans ce dernier soubresaut. Quand les Liégeois de 1789 se soulèveront contre le règlement de Maximilien-Henri, ce ne sera plus au nom des « franchises », ce sera au nom des droits de l'homme.

Ce fameux règlement, sous lequel devait s'écouler paisiblement le dernier siècle d'une histoire si agitée, subordonne entièrement la ville au pouvoir du prince (1). Il anéantit la juridiction municipale, l'intervention des métiers dans les affaires de la commune, l'indépendance du conseil urbain et de ses bourgmestres. Ceux-ci n'auront plus désormais que des pouvoirs d'administration et de police, et les mesures sont prises pour qu'ils échappent à toute influence populaire. Non seulement ils ne sont plus recrutés que parmi les rentiers, les anciens magistrats, les marchands notables, mais par surcroît de précautions, ils ne sont plus élus, mais désignés par une oligarchie soigneusement triée. Ainsi, plus rien à craindre « des esprits séditieux », de la « vile populace », des « gens sans aveu » ni de « l'ambition des prétendants qui a été l'origine des confusions et des maux dont cette ville a été accablée et réduite à un état déplorable ». Au lieu d'être renouvelé par les trente-deux métiers, au milieu des intrigues des politiciens et des clameurs de la foule, le magistrat sortira chaque année d'un scrutin compliqué, mais silencieux. Seize chambres, composées chacune de trente-six personnes à la nomination du prince, désigneront de concert avec lui les deux bourg-

(1) Voir son texte dans St. Bormans, Recueil des ordonnances de la principauté de Liège, 3« série, t. I, p. 1 et suiv.

LE RÈGLEMENT DE 1684 l5l

mestres et les vingt conseillers de la « cité ». Si les métiers subsistent comme groupements industriels, ils perdent toutes leurs attributions politiques et passent sous le contrôle permanent du magistrat. Plus rien à craindre de celui-ci, puisque l'évêque crée directement une moitié de ses membres et que l'autre lui est présentée par les « chambres » qu'il constitue lui-même au sein de la bourgeoisie riche. La classe possédante et dirigeante est ainsi intéressée au maintien de son pouvoir et à la garantie de l'ordre dont elle profite comme lui. Elle n'ambitionne rien au delà. Les deux bourgmestres cessent d'être les représentants d'une république à demiindépendante. Ils ne sont plus que des commissaires respectueux de Son Altesse. Les clefs de la ville, qui jadis leur étaient remises tous les soirs, seront à l'avenir déposées au palais du prince.

L'autonomie communale de la « cité » entraîna rapidement dans sa chute celle des bonnes villes.Wallonnes ou flamandes, elles reçurent tour à tour des règlements plus ou moins apparentés à celui de la capitale et leur imposant comme celui-ci « une forme d'élection et de gouvernement économique propres au temps ». Il en fut ainsi à Tongres en 1685, à Hasselt et à Huy en 1686, à Thuin en 1687, à Dinant en 1688, à Saint-Trond en 1691, à Looz en 1695 (1).

Pourtant la victoire du prince sur des constitutions urbaines archaïques ne devait pas le mener à l'absolutisme. Comme dans les provinces des Pays-Bas, les États continuèrent comme par le passé à représenter le pays, et il ne songea même pas à leur enlever le droit traditionnel de voter l'impôt et d'être consultés sur toutes les mesures d'intérêt général. La paix de Fexhe subsista dans la principauté de Liège comme la Joyeuse-Entrée subsistait en Brabant, Il eût fallu un coup d'État pour l'abolir et, quand bien même les évêques en auraient eu le désir, ils n'en avaient pas la force. Les États subirent d'ailleurs, dans une certaine mesure, le contre-coup

(1) St. Bormans, Recueil des ordonnances, loc. cit., p. 35, 42, 66, 102, 116, 176, 234.

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des transformations qui venaient de s'accomplir dans les villes. Le plus important de leurs membres, le Tiers, exclusivement composé de magistrats de la « cité » et des bonnes villes, tomba plus ou moins sous la dépendance de l'évêque, qui intervenait maintenant dans sa nomination. De plus, il ne représenta plus que les intérêts de la classe aisée, dont il sortait. Mais en revanche les députés de la « cité » renoncèrent à la prétention qu'ils avaient constamment élevée jusqu'en 1684, de ne reconnaître comme valables que les décisions des États qu'ils avaient votées. Le principe majoritaire, cette condition indispensable du bon fonctionnement de toute assemblée délibérante, s'introduisit ainsi dans la vie politique de la principauté comme dans celle des Pays-Bas, au même moment où disparut l'exclusivisme urbain. La catastrophe de la « cité » tourna tout à la fois à l'avantage du prince et à celui des États.

La constitution du pays de Liège, après 1684, ne se réduit pas au double pouvoir de l'évêque d'une part et des États de l'autre. Le chapitre de Saint-Lambert y conserva longtemps une place très particulière et qui ne s'explique que par la nature à la fois spirituelle et temporelle du souverain. Électeur des évêques, le chapitre s'efforçait depuis longtemps de gouverner en partage avec eux. Leur politique monarchique s'était invariablement heurtée à son hostilité et on l'avait vu, en maintes circonstances, faire cause commune avec la « cité ». Maximilien-Henri ménagea cette puissante corporation, dont la richesse foncière, l'influence en cour de Rome, êtes privilèges ecclésiastiques faisaient un adversaire redoutable. 11 ne publia le règlement de 1684, qu'après s'être entendu avec elle. Le 24 novembre, pour rallier le chapitre à ses vues, il lui promettait de ne plus édicter à l'avenir sans son consentement. La place restée vacante dans la constitution liégeoise par l'abaissement du pouvoir municipal fut occupée dès lors par l'intervention grandissante du chapitre. De nouveaux conflits étaient en germe.

JEAN-LOUIS d'eLDEREN i53

La rentrée de Maximilien-Henri dans le vasselage de Louis XIV ne permettait plus d'équivoquer sur la neutralité liégeoise. Pendant que la plupart de ses voisins d'Allemagne constituaient contre la France la ligue d'Augsbourg, il ouvrait au roi ses principautés de Liège et de Cologne, lui permettant en cas de guerre d'user de ses troupes et de ses forteresses. 11 n'était plus que de nom un prince d'Empire et, s'abandonnant aux conseils de Guillaume de Furstenberg, que Louis XIV avait fait nommer, en 1682, à l'évêché de Strasbourg, se laissait dicter sa conduite par ce protégé de la France.

L'état de plus en plus précaire de sa santé explique suffisamment cette apathie. Mais il faisait prévoir aussi que sa succession ne tarderait pas à s'ouvrir, et l'on s'en préoccupait à «.la fois à Vienne et à Versailles. La tension croissante des rapports entre l'Empire et la France obligeait celle-ci comme celui-là à veiller sur le sort de positions militaires aussi importantes dans une guerre future que le seraient Cologne et Liège. On n'ignorait pas que Louis XIV travaillait les chapitres des deux « cités » pour faire élire en qualité de coadjuteur cum jure successionis son féal Furstenberg. Mais Léopold I" était trop intéressé à empêcher un client de la France de détenir les passages du Rhin et de la Meuse pour ne pas s'opposer à ces manœuvres. A Rome, le pape assailli de sollicitations en sens contraires, cherchait à gagner du temps. Il ne put cependant détourner les chanoines de Cologne de se laisser circonvenir par la France; le 7 janvier 1688, Furstenberg était nommé coadjuteur. Maximilien-Henri, angoissé par toutes ces intrigues, mourut peu après, le 3 juin 1688, et le combat reprit avec une nouvelle ardeur. Comme il fallait s'y attendre, la maison de Bavière, qui considérait depuis si longtemps la métropole rhénane et son suffragant liégeois comme un bien de famille, entra aussitôt en scène. A la

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grande fureur de Louis XIV, l'empereur réussit, grâce à l'appui du pape, à faire monter Joseph-Clément de Bavière sur le siège de Cologne (20 septembre 1688).

En revanche, ses efforts à Liège échouèrent. Le chapitre de Saint-Lambert était fermement décidé à profiter des promesses qui lui avaient été faites en 1684. Il sentait qu'il lui serait impossible d'en tirer parti sous un prince puissant. Il s'était empressé de prendre en mains le gouvernement à la mort de Maximilien et, pour la première fois, on l'avait vu prétexter de la vacance du siège épiscopal pour faire acte de souveraineté, frapper des monnaies et promulguer des édits. Louis XIV eut beau lui envoyer le baron d'Asfeld pour recommander très expressément « la personne de notre bien cher et bien-aimé cousin, le cardinal de Furstenberg » (1); Joseph-Clément, se faire soutenir auprès de lui par son frère Maximilien-Emmanuel, le nouveau gouverneur des Pays-Bas ; l'empereur, lui députer le baron d'Eck et le solliciter soit en faveur du Bavarois, soit en faveur du comte palatin de Neubourg, ni leurs instances, ni leurs largesses ne réussirent auprès des chanoines, résolus à ne se donner qu'un prince incapable de résister à leurs prétentions. Leur choix se porta sur leur grand doyen, Jean-Louis d'Elderen, qui fut élu le 17 août 1688.

Pour la première fois depuis la mort de Gérard de Groesbeck, en 1580, cette élection interrompait l'union traditionnelle des principautés de Liège et de Cologne sous un cadet de la maison de Bavière. Comme au moyen âge, le pays rentrait en possession de son individualité territoriale. L'initiative du chapitre semblait lui avoir rendu le pouvoir de décider luimême de ses destinées. On se flattait d'échapper, à l'avenir, aux catastrophes dans lesquelles on avait été entraîné par la politique personnelle de princes étrangers à la nation et la sacrifiant à leurs desseins. Ne devant rien à personne, Jean-Louis d'Elderen allait sans doute faire refleurir l'indé-

(1) J. Daris, Histoire du diocèse et de la principauté de Liège pendant le XVI/e siècle, t. II, p. 215.

GUERRE CONTRE LA FRANCE l55

pendance et l'autonomie, dont le souvenir restait dans les mémoires, par contraste avec le présent, comme celui d'un âge d'or.

L'esprit municipal était si complètement éteint que la « cité » ne fit pas la moindre tentative pour reprendre ses franchises. Par contre, le chapitre eut soin de faire jurer à l'évêque, le 30 décembre 1688, une capitulation qui l'associait en fait au gouvernement. Jean-Louis promettait de résider perpétuellement à Liège, de traiter avec le chapitre de tous les intérêts du pays, de lui faire prêter serment par les membres du Conseil Privé et de la Chambre des comptes, qu'il s'engageait en outre à recruter en majorité parmi les chanoines de la cathédrale, enfin de conserver intacte, même dans les causes laïques, la juridiction de lOfficial de Saint- Lambert. Très habilement d'ailleurs le chapitre intéressait les États à sa cause, en faisant déclarer par le prince, qu'il ne s'engagerait dans aucune guerre sans leur consentement (1).

Ce point, le plus essentiel aux yeux des Liégeois, indiquait clairement un nouveau retour à la politique de neutralité si complètement abandonnée par les derniers évêques. Par malheur, la guerre venait d'éclater entre la France et l'Empire (24 septembre 1688), et déjà les troupes de Louis XIV s'étaient emparées de Huy et de Ciney. Comment d'ailleurs, faisant partie 'de l'Empire, le pays pourrait-il se déclarer neutre dans un conflit où l'Empire était directement engagé? 11 l'essaya pourtant. Le 9 janvier 1689, un traité était conclu, par lequel Louis XIV, moyennant une contribution annuelle de 150,000 livres et la démolition du fort de Huy et de la citadelle rebâtie par Maximilien, s'engageait à respecter la neutralité liégeoise aussi longtemps qu'elle serait respectée par ses ennemis.

Pour avoir cru qu'une neutralité ainsi garantie serait acceptée par les [belligérants, il fallait leur supposer naïvement, pour 'le repos de la principauté, la même sollicitude qui animait les Liégeois eux-mêmes. Aussi bien l'empereur

(1) St. Bormans, Recueil des ordonnances, loc. cit., p. 129.

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avait-il déclaré, dès le 11 décembre précédent, que la neutralité était interdite à tout membre de l'Empire (1), et si l'on avait cru pouvoir passer outre à sa lointaine défense, tout espoir d'échapper au conflit disparut quand l'Espagne et les Proyinces-Unies eurent, de leur côté, déclaré la guerre à la France. Si relâchés qu'ils fussent, les liens qui rattachaient la principauté à l'Empire, n'en subsistaient pas moins. Mis en demeure de se prononcer, les États déclarèrent, le 7 avril 1689, « vouloir se conformer et obéir au mandement de Sa Majesté Impériale » (2). Deux jours après, l'évêque prenait ouvertement parti contre la France et passait une convention militaire avec le comte de Flodorf, gouverneur de Maestricht pour les États-Généraux. Puis il fallut demander des impôts au pays, lever un régiment liégeois, mettre des garnisons dans les places fortes, consolider les travaux de défense de la citadelle.

Les espérances qu'avait fait naître l'élection de Jean-Louis d'Elderen, aboutissaient donc à la plus amère des désillusions. Non seulement la neutralité ne s'était pas mieux rétablie sous ce prince national que sous ses prédécesseurs bavarois, mais par une cruelle ironie du sort, le pays se voyait entraîné à la violer lui-même; il perdait jusqu'à la consolation de protester contre la guerre, puisqu'il y prenait part. On s'était dit que le nouveau prince, ne portant ombrage à personne, serait respecté par tout le monde, et l'on s'apercevait avec amertume que sa faiblesse n'avait eu pour résultat que de l'asservir au parti pour lequel il avait été contraint de se prononcer. iDepuis 1689, en effet, Liège est étroitement soumis au pouvoir des alliés. Le prince de Waldeck y commande en maître; le chapitre n'est plus consulté sur rien; l'un de ses membres, le chanoine de Bocholt, accusé de pactiser avec les Français, est arrêté et conduit à Maestricht. La petite armée liégeoise passe sous les ordres d'un général espagnol, le comte de T' Serclaes. D'Elderen

(1) St. Bormans, Recueil des ordonnances, loc. cit., p. 128.

(2) J. Daris, loc. cit., p. 223.

JOSEPH-CLÉMENT DE BAVIÈRE iS/

n'est plus qu'un instrument aux mains du Conseil de guerre de la coalition. Et, par surcroît de malheur, cette guerre à laquelle le pays est contraint de participer, n'aboutit qu'à des revers. Les impériaux et les Hollandais ne parviennent point à refouler les troupes françaises au delà des frontières. Le 1" juin 1691, le maréchal de Boufflers pousse même jusque devant Liège, qu'il bombarde durant cinq jours des hauteurs de la Chartreuse, Lorsqu'il se retire devant le prince de Lippe, 1,500 maisons sont détruites, incendiées ou endommagées par les boulets (1). La campagne de 1692 fut moins désastreuse. Mais en 1693, le maréchal de Luxembourg s'empare de Huy, puis remporte dans les plaines de la Hesbaye, de nouveau ravagées par les armées, la sanglante victoire de Neerwinden.

Jean-Louis d'Elderen mourut au commencement de l'année suivante, le l'^'^ février 1694. Les vers que l'on grava sur sa tombe exhalent comme un soupir de résignation à la fatalité qui l'avait impliqué malgré lui dans le conflit de ses puissants voisins :

Armis Gallorum vir quamvis pacis amator Restitit invictus, coelesti numine fultus.

Le siège qu'il laissait vacant en pleine guerre fut aussitôt âprement disputé par les belligérants. Il ne pouvait être question de permettre aux chanoines d'en disposer à leur guise. On allait voir se reproduire, mais cette fois sous la pression de l'Europe, les intrigues et l'intimidation auxquels le chapitre avait été si fréquemment soumis au XII« siècle, de la part des comtes de Hainaut et des ducs de Brabant (2). Pendant que la France mettait en avant la candidature du cardinal de Bouillon, Théodore-Emmanuel de La Tour d'Auvergne, l'empereur, les États-Généraux et le nouveau gouverneur des Pays-Bas, Maximilien de Bavière, travaillaient de commun accord pour le frère de ce dernier, l'Électeur de Cologne, Joseph-Clément.

(1) Th. Gobert, Histoire des rues de Liège, t. I, p. 240.

(2) Histoire de Belgique, t. I, 3^ édit., p. 205.

l58 LE PAYS DE LIÈGE

Après la courte éclipse du règne d'Elderen, la maison de Bavière étendait de nouveau la main vers Liège. Elle avait toutes les chances de l'emporter. Sans doute, il existait dans la « cité » un parti français, dont les désastres où la coalition venait d'entraîner le pays, semblaient justifier la politique ; sans doute aussi, les chanoines répugnaient à donner leurs suffrages à un Bavarois qui, trop puissant pour les ménager, ne tiendrait pas compte de leurs prétentions. Mais comment eussent-ils pu échapper à l'influence des alliés dont les troupes occupaient Liège et dont les agents les circonvenaient de menaces et de promesses? Ne pouvant obtenir un passe-port, le cardinal de Bouillon en était réduit à plaider 4e loin sa cause par des mémoires. Dans les conditions où elle allait se présenter, l'élection serait évidemment irrégulière. Le 20 avril, sur quarante-quatre électeurs présents au chapitre, vingt et un se retirèrent, laissant les vingt-trois autres donner leurs voix à Joseph-Clément. Le lendemain, les opposants, reconnaissant l'impossibilité de s'entendre sur le nom du cardinal, se prononçaient pour un troisième candidat agréable à l'empereur, Antoine-Ulric de Neubourg, grand maître de l'Ordre Teutonique, évêque de Worms et coadjuteur de Mayence. Les trois concurrents en appelèrent à Rome. La mort inopinée d'Antoine rendit la décision du pape plus facile. Le 18 septembre il reconnut Joseph-Clément pour évêque (1).

C'était un succès pour les alliés; c'en était un surtout pour la maison de Bavière, dont le chef, établi aux Pays-Bas, avait désormais son frère, l'Électeur de Cologne, comme voisin sur la Meuse et étendait ainsi son influence du Rhin à la mer. Maximilien - Emmanuel posséda, en effet, dans Joseph-Clément, un collaborateur tout dévoué de ses ambitions dynastiques. Le cadet s'associa d'autant plus étroitement à son aîné qu'il lui ressemblait davantage par les mœurs et le tempérament. Comme lui tout Français de goût et d'éducation,

(1) G.-F. Preuss, Kurftirst Joseph Klemens von Kôln. Forschungen zur Geschichte Bayeras, t. XI [1904], p. 237 et suiv.

LE PRINCE ET LE CHAPITRE iSq

comme lui entreprenant, superficiel, mondain et galant, ce jeune prince de vingt-trois ans « blond avec une grosse perruque, cruellement laid, fort bossu par derrière, un peu par devant, mais point du tout embarrassé de sa personne, ni de ses discours » (1), avait aussi peu que possible le caractère et l'aspect d'un prélat. 11 eut des maîtresses, il eut des bâtards, et il devait attendre jusqu'en 1707 pour recevoir la prêtrise. Rien d'étonnant s'il administra son nouveau diocèse comme il eût fait d'une principauté laïque, sans se préoccuper le moins du monde des prérogatives du chapitre. Il mit son point d'honneur à faire respecter son autorité et, dans ses rapports avec ses sujets, à imiter l'absolutisme de Louis XIV comme il en imitait la perruque.

Le chapitre s'était attendu à ce retour du gouvernement monarchique. Pour sauvegarder sa situation, il avait eu soin de faire jurer par l'évêque, le 25 octobre 1694, une longue capitulation (2). Joseph-Clément s'y engageait, entre autres choses, à résider à Liège au moins six mois par an, à résister de toutes ses forces aux violences qui pourraient être faites aux chanoines de Saint-Lambert, à prendre parmi ceux-ci le plus grand nombre des membres de son Conseil Privé, à ne pas permettre, sans leur placet, la publication de bulles pontificales ou de mandements impériaux, enfin à ne signer de traité et à ne déclarer la guerre qu'avec l'autorisation du chapitre et des États. Mais quelle vraisemblance y avait-il qu'un des premiers princes de l'Allemagne se laissât ligoter comme l'avait fait un Jean-Louis d'Elderen? Joseph-Clément savait fort bien que le chapitre ne l'avait nommé que sous la contrainte des alliés et il était décidé à ne tenir aucun compte de ses désirs. Électeur de l'Empire, duc en Bavière, pourvu des diocèses de Cologne et de Freisingen et des coadjutoreries de Ratisbonne et de Hildesheim, le dessein de le ravaler à

(1) Saint-Simon, Mémoires, t. III, p. 327. Cf. ibid., t. V, p. 383, l'anecdote extraordinaire du Poisson d'avril qu'il donna, en 1709, à la cour de France.

(2) St. Bormans, Recueil des ordonnances, 3^ série, t. I, p. 215.

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Liège au rôle humiliant d'un prélat en tutelle lui apparaissait comme une outrecuidance insupportable.

Dès l'année 1695, le conflit éclate aigu entre lui et le chapitre qui, en son absence, s'est mis à gouverner le pays. De Munich, Joseph-Clément le rappelle à l'ordre et s'étonne d'une conduite « si préjudiciable à notre souveraineté ». Là-dessus éclate une tempête, car le mot de souveraineté est de ceux « dont les princes de Liège ne se servent pas » (1). Pour apaiser les esprits, l'évêque l'attribue à une distraction de secrétaire, mais il ne le désavoue pas et les choses s'aigrissent tellement que l'empereur, inquiet d'une querelle dont le parti français s'empresse de profiter, croit prudent d'intervenir et fait écrire aux chanoines qu'il faut « ôter toute sorte de sujets de plaintes au prince, s'abstenir de tout ce qu'il croit être contre ses droits » et surtout « ne point se fier à l'appui et à l'assistance étrangère » (2).

Par bonheur les armées françaises ne sont plus à la portée des mécontents. En 1694, les alliés les ont repoussées de Huy, le dernier point qu'elles occupaient aux environs de Liège, et depuis lors la guerre s'est transportée en Flandre. Seuls Dinant et Thuin restent au pouvoir de Louis XIV jusqu'aux traités de Ryswyk (1697). La paix n'apporta d'ailleurs aux Liégeois qu'une désillusion. Malgré les instances du chapitre et de l'évêque (3), Bouillon ne fut pas restitué à la principauté. Elle ne récupéra que Dinant, dont les Français, en se retirant, firent sauter les fortifications. L'année suivante, ses députés à la Conférence des limites n'eurent pas meilleur succès. Le partage des territoires contestés entre la France et l'Espagne (3 décembre 1699) ne tint aucun compte de leurs réclamations touchant Agimont, Givet et Charlemont, qui furent attribués à Louis XIV.

Les quelques années de tranquillité dont on jouit jusqu'à la guerre de la succession d'Espagne virent naturellement

(1) St. Bormans, Recueil des ordonnances, 3^ série, t. II, p. 96.

(2) J. Daris, Histoire du diocèse et de la principauté de Liège pendant le XVII'^ siècle, t. II, p. 253.

(3) Dumont, Corps diplomatique, t. VII, 2^ partie, p. 433.

JOSEPH- CLÉMENT S'ALLIE A LOUIS XIV l6l

renaître le débat à propos des droits du prince. La paix étant conclue, les États s'empressèrent de licencier l'armée liégeoise. Joseph-Clément les accusa aussitôt d'usurpation sur son autorité. Ils n'avaient, leur disait-il, que la[ faculté de lui faire des remontrances pour le bien du pays, dont il était le chef et dont ils représentaient les membres (1). Ils répliquèrent en lui opposant les libertés et privilèges qui limitaient le pouvoir princier, et en affirmant leur droit de délibérer et de conclure. Puisqu'ils avaient voté la levée de l'aimée, ils se reconnaissaient compétents pour la dissoudre. Entre les affirmations contradictoires du prince ne voyant dans les États qu'un conseil consultatif, et celles des États réclamant le pouvoir de légiférer, se manifestait ainsi très nettement un conflit constitutionnel tout à fait analogue à celui qui, peu d'années auparavant, avait mis aux prises, en Angleterre, le Parlement et la Couronne. Aucun des deux adversaires ne voulant céder, on n'aboutit pas. Grâce à l'entremise de Maximilien- Emmanuel, les États tolérèrent pourtant le maintien d'un corps de mille piétons. Ils finirent même, pour donner satisfaction au prince, par inscrire sur leurs registres que le « recès » sur le licenciement des troupes n'avait pas été approuvé par Son Altesse, simple concession de forme qui laissait subsister intacte leur prétention de soumettre la levée d'une armée à leur consentement.

La guerre de la succession d'Espagne allait de nouveau soumettre à la fortune des armes ces contestations politiques que la paix ramenait toujours avec elle dans la [turbulente principauté. Comme son frère Maximilien-Emmanuel, Joseph- Clément se lança, au grand scandale de l'Empire, dans l'alliance de Louis XIV. L'émotion que souleva à Liège le traité signé par l'évêque avec le roi, le 15 février 1701, fut plus vive encore (2). Profondément indifférents à l'égard de l'Empire, les Liégeois s'indignèrent de voir leur prince, une fois de plus, ne tenir aucun compte de leur neutralité et

(1) J. Daris, loc. cit., p. 26L

(2) Legrelle, La diplomatie française, etc., t. IV, p. 388.

HiST. DE BeLG. h

rappeler sur leur pays les misères dont on commençait à peine de se remettre. Le chapitre se fit aussitôt l'interprète de l'opinion publique. Il exigea que des négociations fussent ouvertes avec la France, l'Espagne et la Hollande, et le prince, sachant bien qu'elles ne pouvaient réussir, les laissa s'engager. Comme toujours, ce fut une comédie diplomatique. Louis XIV se déclara tout prêt à respecter la neutralité du pays si ses ennemis en faisaient autant. Mais ceux-ci ne pouvaient évidemment distinguer le prince, allié de la France, de ses sujets obstinés à se déclarer neutres. Joseph-Clément brusqua les choses. Le 22 novembre, il ouvrait la citadelle à une garnison française. Pour en finir avec le chapitre, le commandant des troupes d'occupation fit arrêter quelques chanoines. Les États refusant de voter l'impôt, leur session fut déclarée close (10 mars 1702).

Les violences du prince devaient d'ailleurs être sans lendemain. Dès le 9 janvier, l'empereur avait délié ses sujets du serment de fidélité, et au mois d'octobre Marlborough et Coehoorn paraissaient devant Liège, bombardaient la citadelle et la prenaient d'assaut, pendant que l'évêque se réfugiait en France (23 octobre). Il ne devait revoir sa capitale qu'en 1715. Car, si durant les campagnes de 1703 à 1705, les Français et les alliés combattirent sur la Meuse avec des alternatives de succès et de revers, prenant et reprenant tour à tour la ville de Huy, si au mois de juin 1705, Villeroy et Maximilien-Emmanuel parvinrent un moment à pénétrer à Liège, la victoire de Ramillies (23 mai 1706), mit définitivement la principauté à Tabri de nouvelles tentatives de Louis XIV.

Joseph-Clément, imitant son frère, prit son parti de la mauvaise fortune et profita de l'hospitalité française en attendant la fin de la tourmente, pendant que l'empereur chargeait le comte de Sinzendorff du gouvernement de Liège (1). En fait, ce furent les Provinces-Unies qui, ici comme dans les Pays-Bas, profitèrent le plus largement des

(1) Bouille, Histoire de Liège, t. III, p. 514.

RAPPORTS DE LIÈGE AVEC LEMPIRE l63

succès de la coalition. Elles mirent garnison à Liège et à Huy, et il ne dépendit pas d'elles que ces deux places ne fussent réunies à leur « barrière ». Louis XIV s'était engagé à obtenir le consentement de l'évêque à ce projet. Mais le refus de l'empereur empêcha sa réalisation. La paix de Rastadt rendit sans reserves à Joseph-Clément la principauté telle qu'elle existait avant la guerre. Toutefois, les Hollandais n'abandonnèrent les deux forteresses qu'ils occupaient qu'au commencement de 1718 (1). En les quittant, ils en firent sauter les remparts qui ne devaient plus être relevés avant la fin de l'Ancien Régime.

Le retour de Joseph-Clément à Liège coïncida avec un raffermissement des liens si relâchés qui rattachaient le pays de Liège à l'Empire. Après de longues négociations, les États finirent par reconnaître leur appartenance au Cercle de Westphalie et à accepter une contribution de 826 florins dans les « mois romains » payés par celui-ci. Une déclaration de l'évêque, le 14 décembre 1716, réserva les privilèges du pays et établit qu'en cas de guerre entre l'Empire et une puissance étrangère, les directeurs du Cercle prieraient l'empereur de permettre à la principauté, eu égard à sa situation excentrique, de se déclarer neutre ou de payer à l'ennemi des contributions (2). Voilà tout ce qui resta de la neutralité perpétuelle à laquelle les Liégeois avaient si longtemps prétendu et qui, en fait, équivalait à la négation de la suzeraineté impériale sur leur territoire.

Ainsi, au même moment où l'empereur, comme représentant de la maison de Habsbourg, recueillait l'héritage des Pays-Bas, le pouvoir de l'Empire se rétablissait sur le pays de Liège. On aurait pu croire que, comme au temps de Charles- Quint, l'identité du souverain allait rapprocher l'une de l'autre les deux parties de la Belgique. Il en devait être tout autrement.

(1) Huy, le 14 janvier et Liège, le 4 avril.

(2) Bouille, op. cit., t. III, p. 550.

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