‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 53 sur 218 · MÉCONTENTEMENT GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

MÉCONTENTEMENT GÉNÉRAL

joug de la Hollande et à tirer l'épée (1), la plupart ne cachaient pas la rancune et le mépris qu'il leur inspirait. Dans les barques et les voitures publiques, dans les cafés et les assemblées, gens du peuple et gens de qualité, fonctionnaires et magistrats parlaient de Sa Majesté impériale et royale « comme on ne parlerait pas d'un tambour » (2). On n'était pas sans ignorer que la France, inquiète du traité de la Barrière, proposait à La Haye d'y substituer une déclaration de neutralité perpétuelle au profit de la Belgique, « de manière que quelque événement qui arrive, ce même pays soit toujours exempt des malheurs de la guerre, et qu'elle ne puisse en aucun cas être portée de quelque part que ce soit, et qu'aucun autre pays ne puisse pareillement être attaqué par les Pays-Bas » (3).

La réalisation de ce projet eût comblé les espoirs de la nation. Rien d'étonnant si le bruit qui en courut ramena aussitôt à la France d'ardentes sympathies. Elles allèrent si loin que les plus exaltés s'entretenaient ouvertement de l'éventualité d'une révolte, déclarant que si le régent voulait seulement leur envoyer 2,000 hommes et un chef, ils se faisaient fort de provoquer une prise d'armes et le massacre des troupes de Sa Majesté et de celles des États-Généraux. Lés mauvais souvenirs du « régime anjouin » s'étaient évanouis. On allait jusqu'à préférer à là domination autrichienne un retour à la domination française. « L'esprit des Flamands, écrivait de Bruxelles le marquis de Rossi, serait de ne pas balancer un moment à éclater s'ils voyaient jour à être soutenus par la France... et il n'y a qu'une voix même publique sur ce chapitre, qui va jusques à marquer que la France perd la plus belle occasion qu'elle aura jamais d'acquérir ces provinces » (4).

Le comte de Kônigsegg, ministre plénipotentiaire de l'em-

(1) Voy., par exemple, le pamphlet intitulé Discussion universelle de tous les articles du traité de la Barrière des Pays-Bas, etc. (Cologne, s. d.)

(2) Gachard, op. cit., p. 449.

(3) R. DoUot, Les origines de la neutralité de la Belgique, p. 415.

(4) Gachard, op. cit., p. 449.

pereur à Bruxelles, accoutumé au servilisme viennois, ne comprenait rien aux fureurs déchaînées autour de lui. Il se bornait à répondre « qu'il fallait s'accommoder et laisser l'exécution du traité (de la Barrière), selon la volonté du maître, n'étant pas permis aux sujets de pénétrer dans ses raisons » (1). Mais ils étaient si résolus à y pénétrer que, dès le mois de décembre, les États de Flandre et ceux de Brabant avaient décidé de porter leurs plaintes à Charles VI (2). Reçus par lui au mois de février 1716, ils durent l'étonner par leur langage. Pour la première fois, il se trouvait devant des gens qui opposaient leurs privilèges à sa souveraineté, leurs intérêts aux siens, lui déclaraient que, sans le consentement de leurs États, il n'avait pas le droit de démembrer leur pays, et se réclamaient enfin de la paix de Rastadt qui garantissait les libertés des Pays-Bas. Il eut le bon esprit de les écouter gracieusement, et la finesse de profiter de l'audience. Au lieu de leur répondre en maître, il se donna à eux comme un bon père. Il reconnut qu'il avait affaire aux délégués d'un peuple entêté de son autonomie, accoutumé depuis des siècles à distinguer ses droits de ceux du souverain, et auquel rien n'était plus odieux que la théorie de l'État-providence ou le régime du bon plaisir.

Il devait s'en souvenir pendant tout son règne. Le programme qu'il s'imposa, et qui demeura longtemps en vigueur après lui, peut se définir assez exactement un monarchisme opportuniste. L'utilisation des Pays-Bas au profit de la maison d'Autriche, par l'accroissement constant des prérogatives de la couronne, tel est le but visé. Mais on ne tendra vers ce but, que par les détours d'une politique évitant soigneusement tout éclat, se gardant de froisser les susceptibilités nationales, cédant quand il le faut, pour revenir au bon moment sur les concessions, et toujours atten-

(1) Gachard, op. cit., p. 448.

(2) Ibid., p. 451 et suiv. Cf. Journal ofte dagregister van onze reijze naer de keyzerlijcke stadt van Weenen tenjare 1716 (Gand, 1850).

POLITIQUE DE CHARLES VI lyS

tive, sous le respect apparent des formes, à empiéter sur le fond. L'empereur n'entend pas se contenter du rôle des derniers rois d'Espagne, réduits par leur faiblesse à régner sans gouverner. S'il le pouvait, il rétablirait sans hésiter le « régime anjouin ». Mais la prudence le lui interdit. 11 n'écoutera pas les conseils de Kônigsegg, qui ne voit d'autre moyen pour rétablir l'ordre dans les provinces, mettre fin au gaspillage des finances, étouffer le mécontentement et « l'esprit républicain », qu'un gouvernement capable « de se faire respecter et craindre » (1). En apparence, mais en apparence seulement, il reprendra la tradition espagnole. Rien de plus naturel que cette attitude puisque, jusqu'en 1725, il persiste à prétendre au titre de roi d'Espagne (2), et que, pour être conséquent avec luimême, il doit se donner à ses sujets des Pays-Bas comme le successeur des rois catholiques. Lorsqu'enfin il cessera de disputer à Philippe V une couronne que l'Europe refuse de lui accorder, personne en Belgique ne remarquera que le régime espagnol s'est mué en régime autrichien. Des deux souverains qu'il réunit en lui-même, le premier a ouvert les voies au second : Charles 111 a travaillé pour Charles VI ; au moment où il s'absorbe en lui, la transition est faite.

Dès le commencement du règne, toutes les précautions avaient été prises pour la préparer. Un Conseil Suprême des Pays-Bas avait été organisé à Vienne, le 1^ avril 1717, sur le modèle de celui qui, pendant si longtemps, avait existé à Madrid (3). 11 se composait de quatre ministres, dont deux choisis dans les Pays-Bas, d'un secrétaire et de cinq oflcialeSy chargés de dresser, en langue espagnole, les patentes qui en émanaient. Au reste, ce Conseil ne fut jamais qu'une simple façade derrière laquelle se dissimulait la réalité autrichienne. Aussi longtemps qu'il subsista, il dut se borner à

(1) Gachard, Collection de documents inédits, t. III, p. 464.

(2) Dès 1718, Charles VI avait déjà renoncé, mais provisoirement et sous conditions, à la couronne d'Espagne. Il y renonça de nouveau le 25 septembre 1721 et enfin, définitivement, le 30 avril 1725.

(3) Gachard, Ordonnances des Pays-Bas autrichiens, t. III, p. 48.

176 l'établissement du régime

exécuter et à dépêcher les résolutions arrêtées dans la chancellerie impériale. On ne s'aperçut de sa suppression, en 1757, que par l'économie des 120,000 florins qu'il coûtait annuellement (1), et par la disparition finale du castillan comme langue officielle dans les Pays-Bas.

Le choix d'un gouverneur était chose plus importante et pfeis indispensable au maintien de la tradition. Dès 1709, Charles VI avait songé à désigner le prince Eugène. La régence des alliés l'obligea à attendre jusqu'au 25 juin 1716 pour expédier les lettres qui lui conféraient cette dignité, aux mêmes gages et avec les mêmes attributions qu'au temps « de nos glorieux prédécesseurs, les rois d'Espagne » (2). La nomination de l'illustre soldat ne fut d'ailleurs qu'une satisfaction platonique donnée à l'opinion. Jamais Eugène ne devait s'installer à Bruxelles. Il ne porta que le titre de ses fonctions, et ni lui ni l'empereur ne paraissent avoir songé qu'il en pouvait être autrement. Le vainqueur de la France et des Turcs n'était pas homme à discuter avec des mécontents, à parlementer avec des États, à distribuer des sourires à tout venant au profit de la maison d'Autriche. 11 n'était pas du métal dont on fait les instruments politiques. On pouvait craindre également, s'il arrivait à Bruxelles, qu'il provoquât un éclat dangereux ou, ce qui eût été plus déplorable encore, qu'il voulût se faire le protecteur de ses administrés. Le meilleur service qu'il pût rendre à l'empereur était de lui abandonner son nom pour en flatter les provinces. A sa place, devait figurer un simple ministre plénipotentiaire.

Le marquis de Prié, qui fut promu à ce poste (3), passait à Vienne pour un habile homme. 11 appartenait à cette classe d'agents politiques qui n'ont de volonté que pour obéir, d'ambition que celle des récompenses, et dont le génie consiste à deviner les desseins de leur maître, certains d'être désavoués s'ils 'échouent mais de faire profiter leur fortune du

(1) Mérode-Westerloo, Mémoires, t. II, p. 177.

(2) Gachard, Ordonnances, t. III, p. 28.

<3) Ses patentes sont du 30 juin 1716. Ibid., p. 30.

Page 1