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ÉVACUATION DE LA BELGIQUE

que les événements des dernières années avaient pour ainsi dire mis en pièces. Au moment de la signature de la paix d'Utrecht, quatre pouvoirs, on l'a vu, se les partageaient : l'Autriche administrait le Limbourg; la Conférence des puissances maritimes, la Flandre, le Brabant et Matines; Maximilien-Emmanuel, le Namurois et le Luxembourg; les Provinces-Unies occupaient enfin le Hainaut, les pays cédés par Louis XIV, le Tournaisis et la Westflandre, ainsi que la Gueldre espagnole. Dès le 2 novembre 1714, Charles VI avait chargé le comte de Koenigsegg de prendre possession en son nom de cet amalgame de territoires, aussitôt que le traité de la Barrière (15 novembre 1715) l'aurait mis à sa disposition. Maximilien-Emmanuel ne souleva aucune difficulté. Au mois de décembre il déliait les habitants de ses deux provinces de leur serment de fidélité et en retirait ses troupes. Les Provinces-Unies ne furent pas d'aussi bonne composition. Elles abandonnèrent, il est vrai, au mois de février 1716, le Brabant, la Flandre, Matines et le Hainaut, et cédèrent Ruremonde, avec la partie de la Gueldre qu'elles détenaient, au mois de mars suivant. Mais il fallut attendre jusqu'au 22 août 1719 pour qu'elles se résignassent à quitter le Tournaisis et la Westflandre. L'empereur lui-même avait contribué par une mesure maladroite à compliquer encore les difficultés de son entrée en jouissance. Il avait eu la mauvaise idée de concéder secrètement en fief le Limbourg à son oncle l'électeur palatin Jean-Guillaume de Neubourg(l). C'était violer à la fois l'article 2 du traité de la Barrière, qui stipulait le maintien de l'intégrité des Pays-Bas, ainsi que la Joyeuse-Entrée, dont l'article 12 garantissait l'union perpétuelle du Limbourg et du Brabant.. Devant les protestations des États-Généraux et de ceux du Brabant, Charles VI fut contraint d'obtenir, moyennant le payement d'un million de florins, le désistement de l'Électeur. Le rassemblement des Membra disjecta de la Belgique sous le sceptre autrichien se trouva enfin terminé dans le courant

(1) Gachard, Histoire de la Belgique au commencement du XVIIJe siècle p. 409.

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de 1719. Aux dix provinces anciennes (Brabant, Flandre, Hainaut, Namur, Luxembourg, Limbourg, Gueldre, Malines, Tournai et Tournaisis) dont elle se composait depuis la cession de l'Artois à Louis XIV, s'en ajouta, l'on verra pourquoi, une onzième, la Westflandre. Quant aux limites extérieures, elles ne devaient plus subir de modifications jusqu'aux conquêtes de la République française. Aujourd'hui encore, elles déterminent dans sa plus grande partie le dessin des frontières qui séparent le royaume de Belgique de la France et de la Hollande (1).

Quelle organisation allait recevoir le territoire ainsi reconstitué? Du gouvernement central que la maison d'Espagne avait respecté, tel à peu près que Charles-Quint l'avait établi, le « régime anjouin » puis la Conférence des alliés n'avaient rien laissé debout. Les institutions provinciales, garanties par les privilèges, subsistaient, il est vrai, mais on n'en était plus à compter les atteintes qui leur avaient été portées durant l'occupation étrangère. Si l'empereur avait écouté le marquis de Prié, il se fût empressé de leur porter le coup de grâce. En bon serviteur de l'absolutisme, son ministre s'efforçait de le persuader que « le pays devait perdre ses privilèges ou que ses privilèges le perdraient », qu'ils ne servaient qu'à entretenir l'agitation d'un « peuple bizarre et remuant porté naturellement à la nouveauté et au mouvement », qu'ils empêcheraient toujours la couronne de tirer aucune ressource des provinces. La Joyeuse-Entrée surtout lui faisait horreur. Il n'y voyait qu'une « constitution mauvaise et dangereuse », dont le maintien aurait l'horrible conséquence de donner au Brabant « autant de liberté et d'indépendance que le parlement et la chambre basse d'Angleterre » (2).

Au fond Charles VI pensait comme lui. Mais la prudence

(1) Sauf dans les territoires de Mariembourg et de Bouillon, qui ne furent détachés de la France qu'en 1815 au profit du royaume des Pays-Bas.

(2) Gachard, Documents concernant les troubles de Belgique sous le règne de Charles VI, t. I, p. 135, 147, 246, 316. Pour le sans gêne de Prié à l'égard des privilèges, voir J. J. Altmeyer, Du droit d'asile en Brabant au commencement du XVIW siècle, 2« édit. (Bruxelles, 1852).

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le retenait sur la voie où le « génie avantageux et audacieux » (1; du marquis voulait l'entraîner. Pouvait-il oublier qu'il s'était engagé par la paix de Rastadt à conserver les libertés existantes? Son entrevue avec les députés des États de Brabant et de Flandre lui avait montré le prix qu'ils y attachaient. Qu'arriverait-il s'ils s'adressaient à l'Europe pour le forcer à respecter sa parole? Le plus sage était sûrement de s'exécuter, mais de s'exécuter en s'en tenant étroitement au texte des obligations prises. Or, celui-ci établissait une distinction entre les pays jadis possédés par l'Espagne et ceux qu'avait restitués Louis XIV. Dans les uns comme dans les autres, la jouissance des privilèges devait subsister aux conditions où elle existait avant la paix de Ryswyk. Dès lors, l'empereur n'était tenu qu'à conserver aux premiers ce que leur avait octroyé le roi d'Espagne, et à laisser les seconds dans la situation que leur avait faite le roi de France. 11 se fit donc inaugurer suivant la coutume traditionnelle comportant la reconnaissance des privilèges, à Luxembourg, en Brabant et en Limbourg, en Flandre, dans le Namurois, en Hainaut et dans la seigneurie de Malines. Malgré l'avis de Prié, il dut bien agir de même à Tournai et dans le Tournaisis, auxquels Louis XIV avait garanti, lors de la capitulation de 1667, le maintien de leurs institutions (2).

Mais il se garda de toucher au régime que la conquête française avait imposé à la Westflandre. Malgré ses supplications, il eut soin de ne point rendre à Ypres, sa capitale, le rang et les prérogatives dont elle avait joui jadis comme quatrième membre de Flandre. Elle ne fut plus désormais que le chef-lieu d'une province aussi étroitement subordonnée au gouvernement de Bruxelles qu'elle l'avait été depuis 1668 (paix d'Aix-la-Chapelle) à l'intendant français de Lille. Aussi longtemps que dura le régime autrichien, ses habitants jurèrent fidélité à l'empereur sans en recevoir

(1) Expressions de Saint-Simon, Mémoires, t. IV, p. 283.

(2) Ballet, de la Comm. roy. d'Histoire, 2^ série, t. VllI [1856], p. 230.

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en retour aucun engagement. Ils ne récupérèrent point le droit de consentir aux impôts. Le sort qui leur fut fait montre bien que l'Autriche, libre d'agir à sa guise, eût été tout droit à l'absolutisme; mais elle s'était lié les mains à Rastadt, et force lui fut de ne l'implanter que dans un coin des Pays-Bas. L'augmentation du nombre des provinces n'eut d'autre cause que son désir de réduire le champ des privilèges.

Restait la question du gouvernement central. Ici, l'empereur n'était tenu à rien, n'ayant pris aucun engagement. Par bonheur pour lui, les provinces, divisées par le particularisme que la Conférence des alliés avait laissé se développer dans chacune d'elles, étaient incapables de s'entendre pour exiger de leur nouveau souverain des garanties collectives. Personne ne songea à demander une réunion des États-Généraux. On laissa s'échapper l'occasion qui s'offrait d'unir la nation en un même effort, et Charles VI put sans obstacle combiner ses plans. Prié aurait voulu qu'il rétablît purement et simplement la centralisation de Philippe V. A ses yeux, le gouvernement ne devait être qu'un instrument docile, manié par des hommes nouveaux ayant tout à attendre du souverain, et dont l'intérêt garantirait la fidélité. Parvenu lui-même grâce à ses services, il se défiait de la grande noblesse, qu'il jalousait et dont il se sentait méprisé. C'était malgré lui que le duc d'Ursel, le prince de Rubempré, le comte de Lannoy étaient entrés dans la « junte provisionnelle de gouvernement » {junta del gobierno) qu'il avait reçu ordre d'établir le 11 janvier 1717. A l'en croire, les grands seigneurs du pays manquaient de « respect », cherchaient à se faire parmi le peuple une popularité dangereuse, et il allait jusqu'à insinuer qu'ils ne demandaient qu'à fomenter une nouvelle révolution à la mode du XVI" siècle, et qu'ils s'efforçaient de faire écarter les régiments allemands comme leurs ancêtres avaient fait écarter les régiments espagnols, pour être libres de comploter à l'aise en s'appuyant sur les États de Flandre et de Brabant (1).

(1) Ballet, de la Comm. roy. d'Hist., 3« série, t. VII [1865], p. 156, 199.

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L'empereur crut habile cependant de donner des gages de confiance à la haute noblesse, qu'il se flattait de rallier ainsi à sa maison. Le système de gouvernement qu'il institua le 29 mars 1718 (1), apparaît comme une sorte de compromis entre le régime établi par les alliés en 1706, et le « régime anjouin ». Du premier, il reprit le Conseil d'État unique où il appela, à côté de conseillers de robe longue, un certain nombre de grands seigneurs; au second, il emprunta l'essentiel de son organisation financière: un directeur général pris parmi les ministres du Conseil d'État, et assisté de trois intendants fixés à Bruxelles et de quatre subdélégués ou intendants de province, tous soumis à l'action directe du souverain.

Cette construction bâtarde, qui cherchait à dissimuler l'intervention immédiate de la couronne par l'association de la noblesse nationale au gouvernement, révéla sa faiblesse dès le premier jour. 11 était trop évident que l'indépendance et l'amour-propre des grands seigneurs ne leur permettraient jamais de se confiner dans le rôle de simples fonctionnaires. Entre eux et les hommes de robe longue, l'opposition était irréductible. Leurs traditions féodales leur faisaient un devoir de servir à l'armée, mais leur imposaient dans un conseil la plus incommode liberté [d'allures. Aussi, les rois d'Espagne avaient-ils eu grand soin de réduire peu à peu le Conseil d'État, dont ils ne pouvaient les exclure, au rang d'une simple institution de parade, et de réserver l'autorité effective au Conseil Privé et au Conseil des finances (2). En rappelant le premier à la vie et en l'y rappelant seul, Charles VI commettait une faute qu'il ne devait pas tarder à déplorer.

Entre Prié et le Conseil d'État des froissements se produisirent dès le début, qui se transformèrent rapidement en lutte ouverte. Ils étaient déjà si graves au mois de janvier 1719, qu'il fallut enlever au Conseil toute juridic-

(1) Gachard, Ordonnances, t. III, p. 97.

(2) Histoire de Belgique, t. IV, 2« édit., p. 398.

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tion, le contraindre à ne délibérer que sous la présidence du ministre et le borner à un pouvoir purement consultatif. Cette mesure n'eut d'autre résultat que d'exaspérer la noblesse. Plus que jamais le marquis se plaint du mauvais vouloir qu'elle lui montre; de ce que la pluralité de ses voix soit toujours opposée aux avis qu'il donne, des cabales et des intrigues dont il est victime. Il considère le comte de Mérode et le prince de Ligne comme ses ennemis personnels; il les accuse de méditer une conspiration; il se représente, au milieu des déboires dont on l'abreuve, « comme un vrai martyr de son devoir et de son zèle » (1). De son côté, le Conseil d'État lui reproche aigrement son manque d'égards. Les seigneurs qui y siègent s'indignent «de n'avoir à traiter que de bagatelles de nulle conséquence, de n'être consultés que quand Prié ne veut rien faire ou quand il veut, étant sûr de leur avis » (2). Ils sont furieux encore de la méfiance qu'il affiche pour les gens du pays, dont aucun n'est employé ni dans sa chancellerie, ni dans la secrétairerie d'État et de guerre (3). Rien d'étonnant si, lors de la brouille qui éclata, en 1724, entre lui et cet extraordinaire comte de Bonneval, alors au service de l'empereur à Bruxelles, presque toute la noblesse ait soutenu passionnément ce dernier. Il fallut l'intervention du prince Eugène pour sauver Prié et le débarrasser de son ennemi, qui fut envoyé au Spielberg (4).

C'en est assez pour montrer l'échec des projets gouvernementaux de Charies VI. En réalité, ils n'aboutirent qu'à une anarchie telle, qu'il fut impossible d'exécuter la réorganisation financière qu'ils comportaient Les intendants, dont le nom était resté odieux depuis Philippe V, ne furent jamais nommés. Tout le poids de l'administration reposa sur Prié et ses secrétaires. Au lieu de collaborer à la réalisation des vues de

(1) Bullel. de la Comm. roy. d'Histoire, 3^ série, t. VII [1865], p. 204.

(2) Mérode-Westerloo, Mémoires, t. II, p. 121.

(3) Ballet, de la Comm. roy. d'Histoire, 3« série, t. XI [1869], p. 433. <4) Pour cette affaire, voy. ibid., 3^ série, t. VII, p. 122.

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l'empereur, le Conseil d'État se lança dans une opposition d'autant plus dangereuse qu'il se sentait soutenu par l'opinion publique. Peut-être même ne fut-il pas tout à fait étranger à la longueur et à la violence des troubles qui avaient éclaté à Bruxelles au mois d'avril 1717.

L'indignation générale contre le traité de la Barrière, la détresse économique, l'ébranlement de l'autorité à la suite des perturbations politiques si nombreuses qui s'étaient succédé depuis la mort de Charles II, furent autant de conditions favorables à ce dernier sursaut de la vie municipale. Il profita encore du petit nombre des troupes autrichiennes dans les Pays-Bas, et de la répugnance de l'empereur à inaugurer son règne par des mesures de rigueur. Comme d'habitude, ce fut une demande de subsides qui mit le feu aux poudres. Déjà sous l'administration du comte de Koenigsegg, des difficultés avaient surgi à ce sujet à Anvers et à Bruxelles. Koenigsegg, inquiet d'une résistance qu'il attribuait à «l'esprit républicain », avait cédé. Sa faiblesse avait naturellement enhardi la résistance.

On s'en aperçut dès la première pétition d'impôts adressée par le marquis de Prié aux États de Brabant. Les « nations » de Bruxelles y opposèrent un refus inébranlable. Prié recourut alors à un expédient traditionnel dans ce genre de conflits : il renouvela le magistrat. Au lieu de remédier à la situation, cette mesure l'aggrava en rouvrant l'épineuse question des privilèges. Depuis la publication du Luyster van Brabant (1699), ceux-ci se trouvaient dans toutes les mains, et leur lecture enthousiasmait les artisans, incapables de comprendre que le retour de l'autonomie communale, telle qu'elle avait existé au moyen âge, était impossible. Étonnés et ravis tout à la fois de l'importance politique dont leurs ancêtres avaient joui au XV* siècle, ils se persuadaient naïvement que sa disparition n'était due qu'à la violence et à l'arbitraire, et ils ne doutaient point que le droit n'en exigeât le rétablissement. Ainsi disposés, les doyens des «nations» refusèrent de présenter au ministre la liste des candidats parmi lesquels devaient être choisis leurs successeurs, avant qu'un édit porté en 1704

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sur l'administration économique de la ville n'eût été rapporté. Mais, lorsque Prié y eut consenti, les nouveaux doyens déclarèrent qu'ils ne prêteraient pas serment au règlement imposé à la ville par Maximilien-Emmanuel en 1700. Cette fois, il était impossible de céder encore sans compromettre de façon irrémédiable le prestige du gouvernement. Le Conseil de Brabant fut saisi de l'affaire et condamna les doyens à s'exécuter. Tout s'était passé jusque-là suivant les formes légales. L'émeute se préparait pourtant au sein de la bourgeoisie. Elle éclata dès que le premier doyen, obéissant à la sentence du Conseil, eut prêté serment. Prié n'osa donner l'ordre à la garnison de tirer sur la foule. Le Conseil d'État et les États de Brabant lui recommandaient la patience, et il craignait d'être blâmé par l'empereur s'il faisait couler le sang. Des troubles qui venaient d'éclater à Anvers et à Malines achevèrent de le déconcerter. 11 capitula de nouveau, et permit aux doyens de s'en tenir pour le serment à l'usage aboli en 1700.

C'était donner raison aux «nations» contre le Conseil de Brabant. Et aussitôt elles exigèrent, avec l'impitoyable logique d'une opposition triomphante et sûre de son droit, l'annulation de l'arrêt rendu contre les doyens. Elles allèrent plus loin encore. Puisque le règlement de Maximilien-Emmanuel était aboli, pourquoi n'en serait-il pas de même de toutes les restrictions mises depuis la fin du X\^ siècle aux franchises de la ville ? Le Luyster van Brabant renfermait une déclaration des États de Brabant défendant d'obéir à tous ordres contraires aux privilèges du pays (1). Cette déclaration remontait, il est vrai, à 1481, et l'on n'en avait jamais tenu compte. Mais comme les métiers de Liège, les «nations» de Bruxelles fondaient leurs prétentions sur le passé. Le vieux titre enfin échappé aux archives de la « tour bleue » ne leur laissait de doute ni sur la légitimité de leurs réclamations, ni sur la perfidie du pouvoir qui, durant si longtemps, avait violé ce qu'elles considéraient, avec une entière bonne foi, comme la légalité. Leur attitude paraissait si décidée que

(l) Luyster van Brabant, 3« partie, p. 42.

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