‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 56 sur 218 · TROUBLES DE BRUXELLES · texte numérisé non relu

TROUBLES DE BRUXELLES

Prié crut sage d'accepter une dernière humiliation. Le 19 juillet 1718, il faisait proclamer sur la Grand'PIace que, conformément à l'acte de 1481, les décrets du Conseil de Brabant étaient abolis. Le représentant de l'empereur capitulait donc devant les «nations». Elles purent croire qu'il leur sacrifiait bénévolement les empiétements que depuis plus de deux siècles le prince avait opérés sur leurs franchises, et qu'il les ramenait au bon temps de Marie de Bourgogne et de Maximilien. Mais les quelques centaines d'honnêtes artisans qui croyaient sincèrement possible, au commencement du XVIIP siècle, la reconstitution du moyen âge, et auxquels le Luyster van Brabant montait la tête, s'aperçurent aussitôt que le mouvement qu'ils s'imaginaient diriger leur échappait et les débordait. Ce n'était pas devant eux que le marquis de Prié avait reculé, c'était devant la foule des apprentis, des ouvriers et des vagabonds qui, à Bruxelles comme à Liège, leur venaient à la rescousse. Complètement indifférents à la question des privilèges, ces pauvres gens n'en voulaient en réalité qu'au gouvernement, soutien d'un ordre social auquel ils reprochaient leur misère. Il n'y avait rien de commun entre leurs appétits, leurs aspirations à un sort meilleur, le mécontentement vague et redoutable enfin qui les soulevait, et l'archaïsme politique dans lequel se confinaient les nations. Depuis plusieurs mois déjà, ils emplissaient la ville de leur bruit et de leurs violences. Martène et Durand, qui passèrent par Bruxelles à cette époque, y avaient trouvé la bibliothèque des jésuites barricadée, crainte de pillage (1). La dernière reculade du ministre devant les « nations », au lieu d'apporter le calme à la ville, la livra à la populace. Le soir même, des bandes envahissaient la chancellerie de Brabant, plusieurs maisons d'échevins, les maisons du député ecclésiastique et du pensionnaire des États. 11 fallut briser les roues des canons placés sur les remparts pour empêcher les révoltés de les enlever.

(1) Martène et Durand, [Voyage littéraire, p. 113 (Paris, 1724). En janvier 1718 il avait déjà fallu prendre un édit contre les vagabonds qui infestaient la ville. Gachard, Ordonnances, t. Ill, p. 92.

i88 l'établissement du régime

Ce déchaînement de brutalité eut un double résultat. II effraya les bourgeois aisés et permit à Prié d'agir avec énergie. Deux bataillons vinrent de Termonde et de Ruremonde grossir la garnison de Bruxelles. L'ordre se rétablit. Le 16 septembre 1718, les doyens accordaient l'impôt sans difficulté.

Le moment de la répression allait sonner. L'empereur, indigné de l'obstination des-* bourgeois, exigeait maintenant que l'on poursuivît les coupables avec la dernière rigueur et qu'on y employât « le fer et le feu avec persévérance » (1). Ce ne fut pourtant qu'au mois de mars suivant que Prié fit arrêter les doyens les plus compromis. Le Conseil de Brabant instruisit lentement leur procès. La sentence qu'il rendit au mois de septembre, condamnait l'un d'entre eux, François Anneessens, à la peine capitale, et les autres au bannissement.

Avec Anneessens se clôt la sanglante série des bourgeois morts victimes de leur attachement aux libertés municipales. De même que dans aucun pays la civilisation urbaine ne s'est aussi largement épanouie qu'en Belgique, de même aussi elle ne présente nulle part ailleurs un martyrologe aussi abondant. Du bûcher du prêtre Ramihrdus au XP siècle (2), jusqu'à l'échafaud du doyen de Bruxelles en 1719, s'allonge une succession ininterrompue de héros populaires, de démagogues, de politiciens que la défense des privilèges a fait tomber sur les champs de bataille, massacrer dans des émeutes ou exécuter sur l'ordre du prince. A l'époque où les villes luttaient d'égal à égal avec les princes, presque tous leurs « capitaines » ont péri de mort violente. A partir du moment, au contraire, où l'État commence à triompher, et où sa puissance grandissante condamne à un échec certain leurs efforts désespérés, c'est l'appareil judiciaire qu'il met en mouvement pour faire tomber les têtes d'adversaires qui ne sont plus à ses yeux que des conspirateurs ou des perturbateurs du repos public. Comme Gérardi et Macors à Liège en 1684, Annees-

(1) Gachard, Documents concernant les troubles sous Charles VI, t. II, p. 334.

(2) Histoire de Belgique, t. I, 4" édit., p. 19L

FRANÇOIS ANNEESSENS 189

sens a été condamné à Bruxelles en 1719 par un tribunal régulier, à titre de criminel. Pourtant personne ne fut moins révolutionnaire et moins violent que cet honnête fabricant de chaises, excellent père de famille, bourgeois honorable et respecté, doyen de sa « nation » et maître de la fabrique d'église de l'hôpital Saint-Jean. La conviction seule qu'il défendait les droits les plus sacrés de ses concitoyens lui fit prendre la direction de leur résistance. « Les réponses qu'il fit, écrit Prié, prouvent qu'il s'était figuré qu'il ne pouvait être condamné pour avoir soutenu les intérêts de la bourgeoisie» (1). Son courage et sa résignation devant la mort (17 septembre) font de cette dernière victime des agitations urbaines, l'une des plus sympathiques et des plus touchantes qu'ait suscitées la cause pour laquelle il versa son sang. Mais cette cause était irrémédiablement perdue. Ce fut l'anachronisme d'une politique rêvant de ressusciter l'indépendance urbaine du moyen âge en pleine époque monarchique, de reconstituer les privilèges urbains au détriment de l'État, de réduire un empereur au rôle d'un simple duc de Brabant obligé à se laisser dicter la loi par des corporations d'artisans, que les légistes du Conseil de Brabant considérèrent et devaient considérer comme un crime.

Plus tard, lors de la Révolution Brabançonne, puis lors de la révolution de 1830, le peuple soulevé contre le despotisme politique s'est plu à considérer Anneessens comme un précurseur. Ce conservateur passionné et, pour employer le mot exact, ce réactionnaire intransigeant a passé pour un adepte de la liberté et de la démocratie. Par la plus étrange des confusions, ce sont des libéraux, dont les principes lui eussent fait horreur, qui ont érigé sa statue en 1889, sur l'une des places de Bruxelles. L'impopularité du régime autrichien lui a valu en grande partie cette singulière fortune. Il a bénéficié de la répulsion que l'on éprouvait pour le marquis de Prié, comme le comte d'Egmont, de la haine qu'avait suscitée le duc d'Albe. Mais entre lui et le comte, le contraste est

(l) Gachard, Troubles, t. II, p. 164.

igO L ÉTABLISSEMENT DU RÉGIME

aussi grand qu'entre le marquis paperassier et le terrible duc, qu'entre la grandiose révolution du XVI« siècle et le soulèvement local des nations bruxelloises.

La sentence du Conseil de Brabant contre les doyens excita chez Prié un vif dépit ; il estimait que l'outrage fait à Sa Majesté impériale méritait un châtiment plus exemplaire qu'une seule condamnation capitale. Mais il se piqua de respecter la légalité et se contenta d'entourer l'exécution d'Anneessens d'un appareil militaire destiné à frapper de terreur la population de Bruxelles. Le 20 mars de l'année suivante, le décret extorqué en 1718 au Conseil de Brabant était annulé; le règlement de Maximilien-Emmanuel rentrait en vigueur. Quatrejans plus tard, le marquis constatait avec complaisance que «]le peuple n'a peut-être jamais été si souple et si tranquille qu'il l'est à présent dans toutes les villes de ce pays et surtout dans celle de Bruxelles, où il a été de tout temps plus remuant et moins respectueux à l'égard du gouvernement » (1).

Mais s'il eut la satisfaction de réprimer la dernière des révoltes urbaines de la Belgique, il n'eut pas celle de venir à bout de l'opposition de la noblesse. La haine qu'elle lui portait, attisée par l'arrog.ance qu'il affichait à son égard, devait enfin le conduire à sa chute. Il vivait entouré d'intrigues dont le réseau s'étendait jusque dans le Suprême Conseil de Flandre à Vienne. D'ailleurs, il donnait barre sur lui par les manœuvres financières assez louches dans lesquelles il se compromit plus d'une fois (2). Tant qu'il put compter sur l'appui du prince Eugène, il lui fut facile de tenir tête à l'orage. Mais quand celui-ci, se sentant ébranlé dans la confiance de l'empereur, eut remis à Charles VI, au mois de novembre 1724, sa démission de gouverneur général, le sort du marquis fut décidé. Tombé en disgrâce et suspect, il fut rappelé à Vienne le 23 décembre suivant. Les poursuites de ses créanciers l'empêchèrent de quitter Bruxelles avant le mois de mai 1725, au milieu de la joie insultante

(1) Bullet. de la Comm. roy. d'Histoire, 3^ série, t. VII [1865], p. 206.

(2) M. Huisman, La Belgique commerciale sous l'empereur Charles VI, p. 310.

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