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de la population. Sa mort subite, arrivée le 12 janvier 1726, lui épargna peut-être l'amertume d'être condamné par une « jointe » extraordinaire chargée d'une enquête sur sa gestion et sur les abus dont il était accusé.
Si, pour s'assurer les Pays-Bas, Charles VI n'avait pas hésité à sacrifier leurs intérêts économiques à l'Angleterre et aux Provinces-Unies, ses dispositions changèrent dès qu'il fut entré en possession. La prévoyance politique la plus élémentaire lui imposait, en effet, de tirer de la Belgique le meilleur parti possible. On a vu qu'il s'attacha, d'ailleurs sans succès, à y réformer l'administration des finances. Libre d'agir à sa guise, il n'eût probablement pas manqué d'y reprendre les plans de relèvement économique de Maximilien- Emmanuel et de Bergeyck, mais il était trop clair que toute velléité de retour au système protecteur se fût immédiatement butée à l'opposition des puissances maritimes, accoutumées à voir les Pays-Bas livrés sans défense à leur exploitation. Il ne leur suffisait pas que l'Escaut fût fermé, il fallait encore que les frontières belges fussent largement ouvertes à leurs produits. Tout ce que l'empereur avait pu obtenir en 1718, lors de la modération du traité de la Barrière, c'était la promesse d'un traité de commerce, que la Hollande était bien résolue à ne conclure jamais.
Cependant était-il possible que la maison d'Autriche, devenue riveraine de la mer du Nord, ne formât point tôt ou tard des projets d'expansion commerciale ? Les velléités de Maximilien-Emmanuel de faire du petit port ensablé d'Ostende un succédané d'Anvers, et la fondation de l'éphémère Compagnie des Indes de 1698, n'indiquaient-ils point la voie dans laquelle une monarchie puissante devait s'engager quelque jour avec plus de succès?
Au surplus, l'initiative privée avait déjà pris les devants. Le retour de la paix avait vu se ranimer, dans la Belgique, cette
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énergie travailleuse que les pires catastrophes n'étaient jamais parvenues à abattre. Dès 1714, quelques particuliers entreprenants avaient sollicité et obtenu du Conseil d'État des patentes pour l'armement de navires en destination des Indes (1). On espérait, en effet, qu'entravé sous la domination espagnole, le commerce du Nouveau Monde serait libre sous celle de l'Autriche, et l'on comptait bien que le pavillon impérial protégerait l'expédition. Les noms donnés à la plupart des bateaux étaient caractéristiques : L'Empereur Charles III (sic), Le Charles, Le prince Eugène, La Flandre Impériale. Les résultats dépassèrent les espérances les plus ambitieuses. En 1716, les navires rentraient à Ostende, et la vente de leurs cargaisons donnait des gains de 10 p. c.
Pourtant leurs voyages ne s'étaient pas écoulés sans encombres. L'un d'eux revenait au port sans son capitaine, tué près de Sainte-Hélène par un boulet anglais, et tous les équipages se plaignaient des mauvais traitements qu'ils avaient eu à subir des Anglais et des Hollandais. On ne pouvait se dissimuler que l'on venait d'exciter la jalousie des puissances maritimes. Les directeurs de la Compagnie des Indes écrivaient de Londres au consul britannique à Ostende : « Vous contribuerez tout ce que vous pouvez pour rompre et nuire au commerce de ce pays » (2). En 1717, les Provinces-Unies défendaient de leur côté aux marins de la République de s'embarquer pour le compte de toute compagnie étrangère trafiquant aux Indes. On découvrait que des Hollandais avaient eu la main dans une émeute provoquée à Anvers par les fabricants de soie, inquiets du débarquement à Ostende de soieries de la Chine. Le marquis de Prié s'inquiétait et recommandait la prudence. Au Conseil d'État, les membres appartenant à la noblesse
(1) M. Huisman, op. cit., p. 83. Le livre très fouillé de M. Huisman est à consulter pour tout ce qui concerne le relèvement économique tenté par le gouvernement de Charles VI. Je n'ai guère eu qu'à lui emprunter. Pour les conflits politiques que l'établissement de la Compagnie entraîna entre l'Autriche, l'Angleterre et les Provinces-Unies, cf. A. Goslinga, Slingeland's efforts towards European peace <La Haye, 1915).
(2) Huisman, op. cit., p. 102, n. 2.
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prenaient le parti des mécontents anversois. Enfin il ne manquait pas de gens qui, actionnaires des grandes compagnies de Hollande, ne demandaient qu'à voir cesser une concurrence dangereuse pour leurs intérêts (1).
Heureusement pour les armateurs, la cour de Vienne leur accorda son appui. Le traité de Passarowitz (juillet 1718) venait d'ouvrir à l'Autriche le commerce oriental, et l'alliance qu'elle concluait quelques jours plus tard (2 août 1718) contre l'Espagne avec la France, l'Angleterre et la Hollande, lui ouvrait de brillantes perspectives d'entreprisesmaritimes. En 1719, l'empereur érigeait à Trieste une Compagnie du Levant. Il faisait écrire au gouverneur d'Ostende d'assurer les navigateurs de sa protection contre « ceux qui voudraient injustement les interrompre » (2), En septembre 1718, on avait octroyé huit nouvelles lettres de mer. Vainementlegouvernement de Londres remontrait à celui de Vienne que le commerce maritime des Pays-Bas n'avait aucune chance d'avenir, qu'il n'enrichissait que quelques particuliers, que faute d'une industrie capable de fournir aux vaisseaux du fret de retour, il drainait sans compensation les métaux précieux, qu'il n'avait en somme d'autre résultat que de permettre à des aventuriers anglais et hollandais d'échapper au monopole des compagnies privilégiées de leur pays. Vainement aussi, un navire hollandais arrêtait sur les côtes de Guinée le vaisseau Le marquis de Prié, battant pavillon impérial. Le gouvernement de Bruxelles ne se laissait pas intimider et faisait saisir par représailles un bateau des Provinces-Unies. Déjà des établissements se fondaient dans les Indes. Le Hollandais Cloots et l'Irlandais Jacques Tobin à Canton, le Français La Merveille à Sadatpatnam dans le Coromandel, venaient d'établir des factoreries sous le protectorat autrichien.
La fièvre de spéculation que le fabuleux succès du « système » de Law à Paris répandait alors à travers toute l'JEurope, ne fut point peut-être sans exercer quelque influence sur l'attitude de la cour de Vienne à l'égard de ces entreprises. Si à Bruxelles
(1) Gachard, Documents concernant les troubles se us Charles VI, 1. 1, p. 167.
(2) Huisman, op. cit., p. 117.
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le marquis de Prié résistait à la tentation, le commandant des troupes, le comte de Vehlen, prêtait une oreille complaisante à toutes sortes de financiers interlopes et les recommandait aux ministres autrichiens. Dès 1719, ceux-ci conseillaient à l'empereur d'ériger dans les Pays-Bas une compagnie analogue à celle du Levant. La conclusion de la paix entre l'Autriche et l'Espagne qui intervint l'année suivante, augmentait encore les chances de ce projet. Charles VI se décida en 1721. Le marquis de Prié reçut l'ordre de faire préparer un règlement. Il en chargea un de ses plus habiles collaborateurs, le réfugié irlandais Mac-Nény qui, aidé des avis de Cloots et des capitalistes anversois Proli et de Prêt, put soumettre son travail à la chancellerie dès l'année suivante. Le 19 décembre 1722, l'empereur le promulguait comme charte de la « Compagnie impériale et royale des Indes établie dans les Pays-Bas Autrichiens sous la protection de Saint Charles », et qui fut plus simplement appelée depuis lors. Compagnie d'Ostende (1).
Sa constitution, très habilement imitée de celle des célèbres compagnies privilégiées des Provinces-Unies, d'Angleterre et de France, lui abandonne pour trente ans, en vertu « du droit de souveraineté de l'empereur et de celui de la nature et des gens », le monopole du commerce dans les Indes occidentales et orientales ainsi que dans toute l'Afrique. Il est interdit aux sujets de l'Autriche dans les Pays-Bas de s'intéresser dans aucune autre compagnie. Elle jouit de l'exemption des droits de sortie. Elle a le pouvoir d'équiper des navires de guerre, de conclure des traités au nom de l'empereur et d'acquérir, également en son nom, des terres, ports et havres, ainsi que d'établir des colonies, après avoir obtenu le consentement du gouverneur général des Pays-Bas, qui s'assurera qu'elle n'empiète pas sur les prérogatives des nations jouissant outre-mer d'un « commerce privatif ». Ses bateaux voyagent sous le pavillon impérial et royal, et Charles VI promet de « la protéger et défendre envers et contre tous qui l'attaqueront injustement, et même d'employer, en cas de besoin, la force de nos
(3) Voy. sa charte dans Qachard, Ordonnances, t, III, p. 322.
LA COMPAGNIE d'oSTENDE IqS
armes pour la soutenir et maintenir dans la liberté entière de son commerce et navigation ». Son capital consiste en 6 millions de florins, représentés par 6,000 actions de 1,000 florins. Enfin elle est placée sous l'autorité de sept directeurs domiciliés dans les Pays-Bas, et dont l'un est à la nomination de l'empereur.
Ainsi organisée, il apparaît clairement que si son siège est en Belgique et si ses chefs et ses capitaux sont également belges, c'est sur la puissance de son souverain autrichien que reposent ses chances de succès. Elle ne peut compter pour réussir que sur la force et l'énergie de Charles VI. Mais s'il la soutient, comme il le promet, le plus brillant avenir s'ouvre devant elle. Par Ostende, les Pays-Bas retrouveront sur la mer le débouché dont les a privés la fermeture de l'Escaut. Ils cesseront d'étouffer dans leurs frontières; ils redeviendront comme jadis un pays de passage et de transit. Grâce à la renaissance du commerce, les aptitudes industrielles de la nation reprendront leur essor. Des manufactures se fonderont dans les villes ; les capitaux endormis dans les coffres ou immobilisés dans la terre se mettront au service de l'esprit d'entreprise et se multiplieront à mesure qu'il se développera. Ne peut-on attirer vers la Belgique le mouvement commercial de l'Allemagne et de l'Autriche? L'empereur ne conseille-t-il pas une entente entre la Compagnie d'Ostende et celle de Trieste? Hambourg ne se montre-t-il pas animé des intentions les plus encourageantes? (1).
Sans doute ces radieuses perspectives ne s'ouvrent encore qu'aux yeux de cette minorité de gens clairvoyants qui ont, vingt ans plus tôt, soutenu les tentatives de Bergeyck. L'affaissement économique, qui a toujours été s'aggravant depuis la fin du XVl^ siècle, a engourdi presque complètement l'esprit capitaliste. Bien rares sont les hommes d'affaires qui, dans les circonstances désastreuses où l'on se trouve, ont conservé quelque chose de sa hardiesse et de sa mobilité. La vie éco-
(1) E. Baasch, Hamburg und die Compagnie von Ostende. Zeitschrift fur Social- und Wirtschafisgeschichte, t. V [1897], p. 309 et suiv.
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nomique se caractérise par les mêmes tendances conservatrices que la vie politique. Toute nouveauté semble périlleuse. Garder ce que l'on a, jouir de la situation dans laquelle on végète, voilà la vraie sagesse. Chaque particulier, chaque ville se cantonne, on pourrait presque dire se pelotonne dans le domaine étroit de ses intérêts immédiats et les défend avec d'autant plus d'ardeur qu'ils sont plus médiocres. Aussi ne peut-on s'étonner si la Compagnie, au lieu d'exciter l'enthousiasme, n'éveille tout d'abord que des inquiétudes et des soupçons. Les travaux projetés en faveur d'Ostende soulèvent un concert de récriminations. Les villes brabançonnes protestent contre l'idée de charger une société de l'approfondissement du Démer et de lui en abandonner le monopole de la navigation. Pour ne pas froisser les susceptibilités de Gand et de Bruges, on n'ose reprendre le plan d'unir Ostende à Anvers par un canal. Les États de Flandre se refusent à équiper des vaisseaux de convoi en faveur de la Compagnie, mais comme le droit de convoi, dont ils ont rejeté les charges, continue à leur rapporter des revenus, ils s'opposent à ce que la Compagnie en équipe elle-même.
Heureusement, pour être générale, l'apathie n'est pas universelle. Ce qui doit surprendre, ce n'est point le mauvais vouloir qu'a excité la Compagnie, c'est au contraire l'appui qu'elle a rencontré. Qui eût pu croire, lorsque les souscriptions s'ouvrirent le 11 août 1723, sous les galeries de la bourse d'Anvers, qu'elles atteindraient en deux jours le montant complet du capital? A vrai dire, beaucoup d'actionnaires n'eurent en vue que défaire leur cour à l'empereur. Des personnages comme le duc d'Arenberg ou le prince de Ligne ne pouvaient décemment s'abstenir. Prié, malgré ses répugnances pour une entreprise dont l'attitude des puissances maritimes ne lui faisait présager que des déboires, s'exécuta galamment : sa souscription de 150 actions dépassa toutes les autres.
Le 10 février 1724, les trois premiers navires de la Compagnie sortaient du port d'Ostende au bruit de l'artillerie. On n'avait d'ailleurs pas attendu jusque-là pour affermir et étendre les établissements déjà créés dans les Indes. Le capitaine du