LA COMPAGNIE D OSTENDE I
Charles VI avait obtenu par traité, le 13 novembre 1723, une factorerie à Banki-Bazar dans le Bengale; celles de Sadatpatnam et de Canton se développaient heureusement.
Il n'en fallait pas tant pour faire jeter les hauts cris à Londres et à Amsterdam. Quoi! l'empereur, qui ne tenailles Pays-Bas que de la bienveillance des puissances maritimes, n'avait pas honte de les attaquer dans ce qu'elles avaient de plus cher — dans leur commerce! Était-il tolérable qu'à peine érigée, la barrière contre la France lui servît de base navale contre ses alliés d'hier ? L'Angleterre, consciente de sa force, envisageait la question de haut. La Compagnie d'Ostende ne l'inquiétait pas tant en elle-même que comme symptôme d'une orientation possible de l'Autriche vers une politique d'expansion maritime (1). Incapables de prétendre encore à l'empire des mers, les Provinces-Unies faisaient entendre des reproches plus mesquins mais auxquels elles ne donnaient que plus d'aigreur. Après tant de précautions prises pour étouffer le commerce de la Belgique, elles enrageaient à la pensée qu'il pouvait renaître et faire surgir sur la côte de Flandre une rivale d'Amsterdam. Elles avaient jadis revendiqué contre l'Espagne la liberté des mers. Elles prétendaient aujourd'hui la refuser à tous ceux qui ne lui paraissaient pas avoir la force de la conquérir.
N'osant toutefois menacer en face, elles eurent recours tout d'abord à l'intrigue. Leur ambassadeur à Madrid s'efforçait d'exciter le jeune roi d'Espagne, Louis I", contre l'Autriche. On parlait de chasser « d'un coup de sifflet » (2) l'empereur des Pays-Bas, de partager les Flandres, de les donner à l'infant Ferdinand. Mais il eût fallu pouvoir compter sur la France, et la France ne voulait pas d'une nouvelle conflagration européenne. D'ailleurs la mort inopinée de Louis I" ramenait sur le trône d'Espagne Philippe V qui, sous l'influence de sa femme, Elisabeth Farnèse, se réconciliait définitivement
(1) Gerald B. Hertz, England and the Ostend Company. English Historical Review, 1907, p. 255 et suiv.
(2) Huisman, op. cit., p. 321.
igS l'établissement du régime
avec Charles VI. Les traités qu'il conclut avec lui (30 avril- 1^"^ mai 1725) (1) non seulement établissaient l'alliance des deux couronnes, mais étendaient encore aux sujets de Charles VI « tous les droits et privilèges commerciaux sans exception dont la nation anglaise et hollandaise jouissent dans les États de la monarchie espagnole ». La Compagnie d'Ostende était même formellement mentionnée dans les conventions. Du coup ses actions haussèrent de 18 p. c.
L'Angleterre intervint aussitôt. Elle était résolue à ne pas permettre que l'Autriche devînt, grâce à l'Espagne, une puissance maritirae. Robert Walpole disait à Starhemberg que s'attaquer au commerce britannique, c'était « sauter aux yeux de la nation anglaise » (2). En même temps, le cabinet de Londres se rapprochait de celui de Versailles, dont le traité austro-espagnol venait de ranimer l'hostilité traditionnelle pour la maison de Habsbourg; une alliance était signée entre eux le 3 septembre 1725. Les Provinces-Unies ne se décidèrent à y entrer que l'année suivante. Toutefois, dès le 31 juillet 1725, elles établissaient, au mépris du traité de la Barrière, un nouveau tarif douanier destiné à donner le coup de mort au relèvement économique des Pays-Bas.
Charles VI ne voulait pas la guerre et était incapable de l'entreprendre. L'Empire ne le soutenait pas. Sauf quelques professeurs d'université, démontrant à grand renfort d'érudition que le droit des gens autorisait le Belgium Austriacum au commerce maritime, personne ne s'y intéressait, en dehors de Hambourg, à la Compagnie d'Ostende. D'ailleurs les considérations dynastiques commençaient à déterminer la politique de l'empereur. Privé d'héritier mâle, il voulait passionnément assurer sa succession à sa fille Marie-Thérèse. Comment y arriver sans le consentement de l'Europe, et comment obtenir ce consentement s'il n'apaisait les défiances et les rancunes
(1) Dumont, Corps diplomatique, t. VIII, 2« partie, p. 106 et suiv. Cf. L. Bittner, Chronologisches Verzeichniss der ô'$terreichischen Staatsvertrdge, t. I, p. 142 (Vienne, 1903).
(2) Huisman, op. cit., p. 331.