LA COMPAGNIE D OSTENDE IQQ
que ses projets commerciaux avaient fait naître? Il n'était pas homme à compromettre la grandeur de sa maison au profit de l'expansion économique de ses États. Le 31 mai 1727, il accepta un ultimatum présenté par la France, la Hollande et l'Angleterre. 11 consentait « pour le bien-être de l'Europe » à ce que l'octroi de la Compagnie des Pays-Bas, « qui avait causé des inquiétudes et des ombrages », fût suspendu pendant l'espace de sept ans (1).
Ses intentions avaient été si bien cachées que personne ne se doutait en Belgique de la volte-face qu'il préparait. Les directeurs de la Compagnie, pleins de confiance dans sa parole, organisaient au moment même où il allait les abandonner le départ de deux navires pour l'Extrême-Orient. Déjà les signes les plus encourageants d'un renouveau économique se manifestaient. A Ostende venait de s'ouvrir un chantier de constructions navales. Une société pour le développement de la pêche maritime se formait à Nieuport. Une autre association, installée à Bruges, envoyait des baleinières au Groenland. Des manufactures se fondaient à l'intérieur du pays. Les droits d'entrée et de transit sur les marchandises importées en 1726 de la Chine et de l'Indoustan atteignaient au chiffre de 1,985,315 florins.
La reculade de l'empereur provoqua naturellement une panique épouvantable. Le cours des actions, qui était en mai de 1,228 florins, tombait à 4701e 1"^^ juin. Pourtant la Compagnie n'était que suspendue, elle n'était pas supprimée. Charles VI s'efforça durant quelque temps de la sauver; il n'avait pas encore toute honte bue et se préoccupait de conserver devant l'Europe un certain décorum. Mais il avait à faire à des gens déterminés à lui arracher une capitulation complète. Un ministre hollandais déclarait brutalement « qu'il se couperait plutôt la gorge que d'accorder à la Compagnie la moindre facilité » (2). La volte-face de l'Espagne qui, à
(1) Dumont, Corps diplomatique, t. VIII, 2* partie, p. 146; Bittner, op. ciU, p. 146.
(2) Huisman, op. cit., p. 440.
la fin de 1729, rompait avec l'Autriche et la menaçait en Italie, brusqua le dénouement. Le cabinet de Vienne, obligé de se rapprocher des puissances maritimes, accepta de passer sous le joug. Suivant son habitude, il voulut du moins tirer profit de son humiliation. Il demanda qu'en retour de l'abolition de la Compagnie d'Ostende, les subsides mis à sa charge pour l'entretien des garnisons hollandaises des Pays-Bas fussent abolis. L'Angleterre ne consentit (16 mars 1731) qu'à promettre la conclusion de l'arrangement commercial stipulé par le traité de la Barrière (1). Quant aux Provinces-Unies, elles ne voulurent même point donner cette assurance (20 février 1732) (2).
L'Autriche, qui avait suscité la Compagnie d'Ostende, se montra donc incapable de la soutenir et de la défendre. Réduite, pour sauvegarder sa grandeur artificielle, à la rouerie et aux marchandages de la politique dynastique, elle ne pouvait trouver en elle ni l'énergie, ni la décision, ni la persévérance que requièrent d'un État les grandes entreprises économiques. Le marquis de Prié avait vu clair : l'échec final donnait raison à la défiance que le vieux diplomate avait toujours professée à l'endroit de la Compagnie. C'était en réalité une tâche impossible que de solliciter l'Europe de reconnaître les droits héréditaires de Marie-Thérèse, tout en alarmant dans leurs intérêts les plus essentiels l'Angleterre et les Provinces-Unies.
L'ambition et l'incohérence de la cour de Vienne en cette affaire furent punies au détriment de la Belgique. La Compagnie d'Ostende usa encore du droit qui lui avait été laissé d'envoyer deux bateaux dans les Indes (1732), puis elle entra en liquidation. Elle végéta durant une cinquantaine d'années, prêtant des capitaux et participant à quelques entreprises commerciales jusqu'à sa disparition définitive en 1785, dans la faillite de la maison Proli à Anvers. Des espérances qu'elle
(1) Dumont, loc. cit., p. 213; Bittner, op. cit., p. 149, 151.
(2) Huisman, op. cit., p. 482.