LA COMPAGNIE D OSTENDE 20I
avait fait naître, rien ne subsistait plus. Sa chute laissait même les Pays-Bas dans une situation plus lamentable que celle où ils se trouvaient lors de sa naissance. Ils étouffaient sous le tarif douanier de 1725. Les Hollandais, gonflés de leur victoire, se targuaient de ne les considérer plus que comme « un pays conquis, commis seulement à la protection de l'empereur» (1). Charles VI avouait que le commerce dépérissait à vue d'œil (2). Des conférences qu'il avait ouvertes en 1737 dans l'espoir d'aboutir à l'arrangement commercial promis par le traité de la Barrière, se traînaient dans la mauvaise foi et le mauvais vouloir des négociateurs députés par les puissances maritimes.
L'opinion publique, qui s'était montrée indifférente lors de la création de la Compagnie, ne s'émut pas davantage lors de sa disparition. Il y eut bien quelques remontrances des États de Flandre et de Brabant, puis ce fut tout. L'entreprise n'avait pas duré assez longtemps pour secouer l'apathie invétérée du pays. L'ébranlement n'avait été que superficiel; l'immobilité coutumière se rétablit d'elle-même. On n'avait su aucun gré à l'empereur de son initiative, on ne lui en voulut pas de son échec. Lui-même, pourtant, dut y être plus sensible. Il avait espéré que la Compagnie en relevant ses finances aux Pays- Bas lui permettrait d'acquitter facilement les subsides de la Barrière, et les droits de douane, en 1740, rapportaient moins qu'en 1715! Et à cette désillusion s'ajoutait le souvenir cuisant de l'affront subi à la face de l'Europe. En somme l'Autriche n'avait encore récolté dans les Pays-Bas, que honte et déboires. Elle n'y avait triomphé que d'Anneessens. Elle trouvait sans doute que c'était peu, et que le pays ne valait pas ce qu'il coûtait.
Le marquis de Prié avait séché les plâtres pour l'Autriche dans les Pays-Bas. Son administration s'était écoulée au
(1) Huisman, op. cit., p. 525.
(2) Qachard, Ordonnances, t. V, p. 110.
milieu des tâtonnements, des épreuves et des expériences d'un régime qui s'essaye. Dès l'abord elle lui avait valu la haine du peuple, qu'il dédaigna, puis la disgrâce de son maître, dont il mourut. Sur le terrain reconnu et préparé par lui, il était teiTips d'élever à présent une construction définitive, appropriée aux habitudes de la nation et aux exigences de l'empereur.
A l'user, le système de gouvernement établi en 1715 avait montré clairement ses défauts. La preuve était faite que la haute noblesse n'apporterait point au souverain le concours sur lequel il avait compté. Mais il eût été dangereux de l'exclure brutalement du pouvoir. Tourner la difficulté était le meilleur moyen de la résoudre. Le Conseil d'État continua de subsister, mais il redevint ce qu'il n'avait cessé d'être sous les derniers rois d'Espagne, un simple conseil de parade. Des patentes du 19 septembre 1725 rétablirent à côté de lui le Conseil privé et le Conseil des finances (1) exclusivement recrutés dans la robe. Ainsi, après tant d'innovations éphémères, on en revenait à l'antique organisation des Conseils collatéraux, telle qu'elle avait été créée par Charles-Quint.
Toutefois, le maintien des intendants de finances et de leurs subdélégués apparaissait comme une annexe moderne au vieil édifice. Encore fallut-il se résoudre à laisser tomber cette institution, dernier souvenir du « régime anjouin ». Les visées de centralisation fiscale qui la rendaient précieuse à l'empereur, excitaient contre elle une insurmontable antipathie chez un peuple accoutumé par une pratique immémoriale à voir dans sa liberté financière la plus ferme garantie de sa liberté politique. Tous les efforts échouèrent sur cet obstacle. En 1729 la cour de Bruxelles conseillait à celle de Vienne de ne pas insister. Une nouvelle tentative, en 1734, n'eut pas meilleur succès. L'institution des intendants, disait le chancelier de Brabant, était un emprunt au gouvernement français « lequel, pour être despotique, est très odieux dans ces pays et fait horreur à ces sujets, qui naissent avec l'esprit de la liberté dont ils jouissent par leurs privilèges, qu'ils chérissent autant
(1) Gachard, Ordonnances, t. III, p. 515.
OPPORTUNISME DE CHARLES VI 2o3
que leur vie » (1). Le comte de Harrach reconnaissait que, si l'administration des deniers publics était tatillonne et chicanière au point de disputer « sur la queue d'une poire », il valait mieux l'accepter avec tous ses inconvénients! que^dej mécontenter par une réforme prématurée « un pays aussif délicat à gouverner que celui-ci, et où il n'y a pas 3,000 hommes de troupes réglées » (2).
Charles VI se le tint pour dit. 11 consentit à ne rien brusquer, tout en se réservant l'avenir. En 1735, il recommandait d'introduire les intendants petit à petit, avec toutes les précautions requises pour faire avaler « cette médecine très salutaire quoique au premier abord un peu amère » (3). Même offerte avec cette douceur, la drogue fut repoussée par le patient. Les intendants demeurèrent inconnus en Belgique jusqu'au règne de Joseph II. Des innovations de Philippe V, Charles VI ne réussit à sauvegarder, dans certaines provinces, que la mise à ferme du produit des impôts. Son opportunisme s'en contenta. L'essentiel était d'avoir mis la noblesse hors 'd'état de gêner encore le gouvernement. Heurter les privilèges, c'eût été lui donner une occasion de se faire une popularité dangereuse en la poussant à protester. Le mot d'ordre fut donc de les respecter « visiblement ». Au lieu de les attaquer de haute lutte, on employa contre eux la mine et la sape. Marie-Thérèse, après son père, continua cette tactique lente mais sûre. A sa mort, ce qui restait des libertés traditionnelles se trouvait serré de près sur tous les points. L'impatience et la maladresse de Joseph II devaient compromettre, en faisant éclater la Révolution Brabançonne, les résultats obtenus par un demisiècle de persévérance.
La Pragmatique Sanction ne faisait point partie de ces « médecines amères » que Charles VI versait d'une main si prudente. Placés par l'Europe sous le sceptre de l'Autriche et résignés à. leur nouveau souverain, qu'importait aux Belges la
(1) Gachard, Ordonnances, t. III, p. LVii.
(2) Ibid., p. LViii-LX.
(3) Ibid., p. LXI.
loi de succession qu'il plairait à celui-ci d'imposer à ses États? Quoi qu'il arrivât, il était évident qu'ils continueraient dappartenir à l'héritier de l'empereur, et ils n'avaient pas plus d'intérêts que de droits à intervenir dans la désignation de cet héritier. Avec Charles II s'était éteinte la lignée de leurs princes « naturels ». Le testament qu'il avait fait en faveur de Philippe V avait encore valu à ce Bourbon l'adhésion des légitimistes stricts. Mais la paix de 1725, par laquelle Philippe et Charles se réconciliaient, avait enlevé sa dernière raison d'être au « parti anjouin » (1). Les députés des provinces convoqués au palais de Bruxelles en une assemblée générale le 15 mai 1725, écoutèrent donc en silence la lecture de la Pragmatique que leur fit le comte de Daun. A quoi d'ailleurs leur eût-il servi de présenter des observations? Ils savaient fort bien que ce n'était pas d'eux mais de l'Europe que dépendaient les droits de Marie-Thérèse à la succession de son père. Ils attachaient bien plus d importance à l'arrivée prochaine de la gouvernante que Vienne allait leur envoyer.
Après la démission du prince Eugène, en effet, l'empereur, ici encore fidèle à la tradition espagnole, avait décidé d'envoyer à Bruxelles, conformément aux stipulations du traité d'Arras (2), un représentant de sa maison. Maintenant que les difficultés du début étaient surmontées, il jne voyait plus d'inconvénients à supprimer le régime provisoire qu'il avait tout d'abord établi dans les Pays-Bas. Dès le 23 décembre 1724, il en attribuait le gouvernement à sa sœur Marie-Élisabeth. Jusqu'à son arrivée, le comte de Daun administrerait à sa place comme lieutenant-gouverneur et capitaine général par intérim (3),
L'archiduchesse fit son entrée à Bruxelles le 9 octobre 1725.
(1) Le 22 juin 1720, Philippe V avait déjà signé une première renonciation en faveur de Charles VI aux Pays-Bas. Il la reproduisit dans le traité du 30 avril 1725, qui rétablissait la paix entre l'Espasine et l'Autriche. Dumont, Corps diplomatique, t. vin, 2« partie, p. 106 et suiv.
(2) Histoire de Belgique, t. IV, 2e édition, p. 155.
(3) Voy. ses patentes du 27 janvier 1725 dans Gachard, Ordonnances, t. III, p. 472.
MARIE-ÉLISABETH 2o5
C'était une vieille demoiselle de quarante-cinq ans, fille du mariage de l'empereur Léopold avec Éléonore de Neubourg. Grande, robuste, sans beauté ni charme, mais assez majestueuse et surtout fière de son rang et de sa maison, elle était mieux faite pour en imposer à la nation que pour la séduire. Si elle n'était pas une femme politique, elle était une femme savante. Passant par Louvain, elle avait étonné l'Université en répondant en latin au discours du recteur, et on lui faisait honneur de la composition d'une Chronologia Augustissimae domus Austriacae qu'elle aurait rédigée à l'âge de dix-huit ans (1). Ainsi formée, il était impossible que, la piété et la dévotion de la cour de Vienne aidant, elle ne portât pas aux choses religieuses un intérêt que le désir, peut-être inconscient, de rappeler l'archiduchesse Isabelle, dut contribuer encore à développer. Toutefois son catholicisme n'avait rien du mysticisme espagnol de celui d Isabelle. C'était la religion autoritaire, gouvernementale et méthodique d'une Madame de Maintenon inférieure, mais aussi inféodée qu'elle à la Compagnie de Jésus. Elle fit de son confesseur français, le P. Amiot, son conseiller intime (2), et l'on s'amusait à Bruxelles de voir toujours dans sa loge quelque jésuite, quand elle daignait se montrer à l'Opéra. Mais le peuple l'admirait d'assister aux pèlerinages, aux processions, aux anniversaires célébrés dans les couvents, de descendre de son carrosse pour suivre le saint viatique et de laver elle-même, le jeudi saint, les pieds de douze pauvresses. Sa piété grave, froide et de tête plutôt que de cœur, s'alliait avec un impitoyable respect de l'étiquette. Jalouse de la majesté de son rang, elle s'isolait au milieu de la cour. Elle mangeait seule, servie par des dames, et ni l'Électeur de Bavière, ni celui de Cologne, quand ils la visitèrent à Bruxelles, n'eurent l'honneur de s'asseoir à sa table.
Il entrait dans les intentions de l'empereur qu'elle s'entourât d'une pompe quasi royale. Depuis son arrivée à Bruxelles,
(1) Bull, de la Comm. roy. d'Hist., 3» série, t. V [1863], p. 369.
(2) Ibid., p. 375 et suiv.
2o6 l'établissement du régime
un subside annuel de 560,000 florins fut demandé aux provinces pour l'entretien de la cour (1). Elle eut une grande maîtresse, un grand maître, un grand écuyer, un grand échanson, un capitaine des gardes, désignés parmi les membres de la plus haute noblesse autrichienne et des premières familles de Belgique (2). Du reste, son entourage allemand n'exerça la moindre influence ni sur les idées, ni sur les mœurs de l'aristocratie nationale. Le prestige qu'exerçaient alors dans toutes les cours d'Allemagne la langue, la politesse et les modes françaises, s'accentuait encore à celle de Bruxelles par la proximité de Paris. Au temps d'Albert et d'Isabelle, sauf de rares exceptions, les courtisans espagnols et les courtisans belges avaient formé, en face l'un de l'autre, deux groupes imperméables et, si Ton peut ainsi dire, irréductibles. Ici, l'élément étranger s'assimila tout de suite à l'élément indigène dans la communauté d'une même imitation de la France. Au lieu de germaniser l'aristocratie, et, à travers elle, la nation, la cour autrichienne de Bruxelles contribua puissamment au contraire à les franciser de plus en plus.
Les pouvoirs délégués par l'empereur à Marie-Élisabeth dépassaient ceux qu'avaient jamais exercés jusqu'alors les gouverneurs des Pays-Bas. Mais ils n'existaient que sur le parchemin de ses lettres patentes (3). En réalité, elle dut se contenter d'un rôle majestueux de comparse. Le comte Visconti, puis le comte Harrach exercèrent auprès d'elle, sous le nom de grands maîtres de la cour, l'office de ministres du cabinet de Vienne, et elle ne se permit de contrecarrer çà et là ces porte-paroles du chef auguste de la « sacrée maison » de Habsbourg que sous l'influence de son confesseur.
Son gouvernement de seize ans, le plus long qu'aient
(1) G. Bigwood, Les impôts généraux dans les Pays-Bas Autrichiens, p. 44 (Louvain, 1900).
(2) Le personnel de la cour comprenait au total 258 personnes. Voy. Gachard, Ordonnances, t. IV, p. 33. Cf. M. Huisman, Quelques documents inédits sur la cour de l'archiduchesse Marie-Élisabeth. Annales de la Soc. d'archéologie de Bruxelles, t. XV (1901).
(3) Gachard, Ordonnances, t. III, p. 512.