DISPARITION DU JANSÉNISME
le gouvernement ne s'en était plus occupé. L'administration complaisante des puissances maritimes avait permis aux novateurs de se ressaisir. Ils étaient plus influents en 1713 qu'en 1706, et prêts, comme leurs coreligionnaires de France, à se lancer avec passion dans le conflit soulevé par la bulle Unigenitus (8 septembre 1713) qui, condamnant comme hérétiques les Réflexions morales du Père Quesnel, ne leur permettait plus de demeurer dans l'Église, si l'Église en reconnaissait l'autorité. Le catholicisme dont ils faisaient profession les obligeait donc à contester au siège de Rome son pouvoir dogmatique. Le conflit déchaîné par la question de la grâce se transportait ainsi sur le terrain de la politique ecclésiastique. Contre le pape, les jansénistes n'en appelaient pas seulement au concile, ils invoquaient encore l'appui du pouvoir séculier, menacé par l'infaillibilité pontificale dans les prérogatives qu'il revendiquait sur le clergé. Ces croyants partis de V Augustinus en arrivaient ainsi à mettre aux prises l'Église et la société laïque.
Le recours aux « libertés gallicanes », qui leur fournit en France une arme si précieuse, n'existait point pour eux dans les Pays-Bas. Mais ils pouvaient y compter sur les Conseils de justice dont la vigilance à sauvegarder les droits du prince leur était déjà plus d'une fois venue en aide. Le canoniste Guillaume van Espen, qui jetait alors un dernier éclat sur la faculté de droit de Louvain, leur apporta aussi le concours de sa science et de son ardeur. Comme tant d'autres à cette époque, l'austérité qu'il professait, après l'avoir soulevé contre la « morale relâchée » des jésuites, l'avait insensiblement amené à condamner la prépondérance romaine dont ils étaient les défenseurs attitrés. 11 était convaincu que le catholicisme devait revenir à la pureté de ses origines, qu'il n'y reviendrait que par la résistance aux empiétements de Rome, et que l'État, en revendiquant ses droits contre ceux de l'Église, rendait en réalité à celle-ci le plus précieux service. C'est lui qui donna au jansénisme belge les principes anti-ultramontains dans lesquels se résume, au XVIII^ siècle, le plus clair de sa doctrine. Cela est si vrai que ses adeptes cessèrent d'em-
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ployer, comme sentant l'hérésie, l'appelUtlon traditionnelle de jansénistes. Ils la considérèrent même comme une injure, et il arriva plus d'une fois que les tribunaux défendirent de leur donner ce « nom odieux » (1).
Aux juristes, qui presque tous se rangèrent autour de van Espen, l'épiscopat opposa sous la direction du nouvel archevêque de Malines, Thomas-Philippe d'Alsace, nommé en 1718, une résistance unanime. A peine entré en fonctions, il imposait à tous les fidèles la bulle Unigenitus comme règle de foi, et ses suffragants imitèrent aussitôt son exemple. De son côté, la faculté de théologie de Louvain se prononçait pour la bulle. Partout les jésuites et les moines mendiants prêchaient en sa faveur. La résistance éclata sans tarder. On n'ignorait pas que la bulle n'avait pas obtenu un placet régulier. Dès lors, pour les opposants, sa promulgation était illicite. Des curés envoyèrent une lettre de protestation au prince Eugène; d'autres, soutenus par les treize plus anciens professeurs de la faculté des arts, s'adressèrent à l'empereur et au marquis de Prié (2).
Cet orage inquiéta la cour de Vienne. Allait-on donc voir se déchaîner dans les Pays-Bas, déjà si troublés et si mécontents, les passions religieuses qui en ce moment agitaient la France? Le prince Eugène s'étonnait ouvertement de la conduite de l'archevêque (3) ; Prié cherchait à ne pas se compromettre dans une affaire aussi épineuse. Au fond, cet absolutiste ne pouvait désapprouver le raisonnement des adversaires de l'infaillibilité et il devait convenir avec eux qu'elle ne pouvait pas s'étendre jusqu'à permettre au pape de délier les sujets du serment de fidélité. La constitution Unigenitus ne devait pas lui paraître moins importune que le Luyster van Brabant.
Ces dispositions venaient à point nommé pour les opposants. Le Conseil de Brabant citait à sa barre l'official de l'archevêque et se montrait empressé à inscrire à son rôle tous
(1) Qachard, Ordonnances, t. IV, p. Vll; Gaillard, Archives du Conseil de Flandre, p. 429.
(2) Mémoires historiques sur l'affaire de la bulle Unigenitus, t. I, p. 41 et suiv.
(3) A. von Arneth, Prinz Eugen von Savoyen, t, III, p. 136 (Vienne, 1858).