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DISPARITION DU JANSÉNISME

les appels qu'on lui présentait contre le for ecclésiastique (1). En 1719, van Espen publiait, en cause du pléban de, Louvain, un mémoire démontrant la nullité du « fantôme de placet » (2) accordé à la bulle; il protestait au nom de M. de Bade, curé du diocèse de Tournai, contre la déposition dont il avait été frappé pour en avoir appelé au concile. Le Conseil ne lui cachait pas son approbation. Un de ses membres, M. de Tombeur, adressait une supplique au prince Eugène contre la conduite intolérable des partisans du pape (3) Cependant, le peuple, excité par les sermons, commençait à 3'agiter. A Wevelghem, des capucins et des jésuites avaient soulevé les paroissiens contre le curé, et le Conseil de Flandre avait dû intervenir pour rétablir l'ordre (4). A Mouscron et dans les villages voisins, une mission organisée par les jésuites provoquait des bagarres qui rappellent étrangement celles des meetings électoraux de notre temps (5).

L'empereur ne se décida à intervenir qu'en 1723. 11 déclara que la bulle ayant été légalement publiée, les évêques étaient fondés canoniquement à poursuivre ceux qui y résistaient « avec scandale », et que les tribunaux laïques devaient s'abstenir de les contrecarrer en recevant des « appels incompétents » (6). Il condamnait donc les opposants. Il ne les condamnait, il est vrai, qu'en les recommandant à la bienveillance de leurs vainqueurs, les évêques devant avoir soin d'agir « avec toute la modération convenable à la conservation de la tranquillité publique, sans exiger ni permettre que l'on exige de souscriptions à la bulle en question », Les passions étaient trop montées pour s'apaiser. Des deux côtés elles se donnèrent carrière avec rage. Publiquement taxés d'hérésie, les adversaires de la bulle virent, dans les paroisses qu'ils

(1) Qachard, Ordonnances, t. III, p. 347, n.

(2) Mémoires historiques, etc., t. I, p. 41.

(3) Du Parc de Bellegarde, Vie de van Espen, p. 340 et suiv.

(4) Mémoires historiques, etc., t. 1, p. 489; Gaillard, Archives du Conseil de Flandre, p. 427 et suiv.

(5) Du Parc de Bellegarde, Vie de van Espen, p. 341.

(6) Qachard, Ordonnances, t. III, p. 346.

administraient, le peuple refuser d'assister à leurs messes (1). Plusieurs d'entre eux, plutôt que de se soumettre, se prononçaient pour le schisme d'Ulrecht, dont le chapitre venait de se mettre en révolte ouverte contre Rome. On apprenait que douze religieux d'Orval, fuyant leur monastère, avaient rejoint l'Église dissidente (2). Van Espen se prononçait pour elle avec fracas dans une dissertation qui fut déférée au Conseil d'État et publiquement lacérée sur son ordre.

Ce changement d'attitude du Conseil ne s'explique pas seulement par la déclaration impériale de 1723, mais aussi par la démission du prince Eugène et le rappel de Prié en 1725. La tolérance qu'ils avaient témoignée à l'égard des novateurs fit place, sous le comte de Daun, à une hostilité qui se manifesta plus nettement encore quand Marie-Élisabeth se fut installée à Bruxelles. Charles VI, désireux avant tout de sauvegarder la paix, lui avait pourtant recommandé la prudence. « La jalousie qui règne entre les jésuites et ceux qui ne suivent pas leur doctrine scolastique, disaient ses instructions, a pour effet ordinaire de troubler le jugement du public. En cette matière. Votre Altesse doit tâcher de discerner ce qui est vrai d'avec ce qui est l'effet de la passion, au moyen d'informations secrètes prises auprès de personnes à l'abri de lout soupçon. Il n'est pas juste que la méchanceté puisse discréditer des hommes savants et vertueux en leur donnant le nom de jansénistes » (3).

Mais l'archiduchesse, livrée à la direction du P. Amiot, n'était pas femme à écouter ces conseils. Elle laissa l'archevêque de Matines entreprendre contre les novateurs une campagne d'autant plus décisive que la magistrature, placée sous l'autorité du Conseil Privé, dont le chef président, M. de Baillet, brisait pour la première fois, par son adhésion sans réserve aux prétentions de la cour de Rome, la longue tradilion d'indépendance civile (4), se trouvait désormais incapable

<1) Mémoires historiques, t. II, p. 57.

(2) W. Tillière, Histoire de l'abbaye d'Orva/ (Namur, 1897).

(3) Gachard, Ordonnances, 1. IV, p. vu.

(4) Du Parc de Bellegarde, Vie de van Espen, p. 616.

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de leur apporter son appui. Dès 1727, elle pouvait écrire à Vienne que le nombre des « novateurs a diminué considérablement... de même que ceux qui les favorisaient dans les Cours supérieures de ce pays, qui tiennent à présent une conduite assez circonspecte ». Elle avait obtenu cet heureux résultat, à l'en croire, « grâce à des principes de douceur et de modération mêlés d'autorité » (1).

En réalité, il n'en était rien. Depuis 1725, les opposants s'étaient vus abandonnés à une répression violente, tout à fait incompatible avec les avertissements de l'empereur. La gouvernante considérait la bulle Unigenitus « comme une règle de foi et d'État ». Au mépris des ordres de Charles VI, elle laissait les autorités ecclésiastiques l'imposer si strictement qu'un prêtre de Sainte-Gudule, pour avoir refusé de la reconnaître à son lit de mort, avait été privé de sépulture religieuse (2). L'archiduchesse avait défendu au Conseil de Brabant de recevoir l'appel des sœurs du défunt, et les avait envoyées devant l'official de Malines. Mais l'affaire avait fait grand bruit. L'empereur s'était ému et avait mandé à Bruxelles qu'il n'entendait pas que les mourants, après avoir reçu l'absolution, fussent encore contraints d'adhérer à la bulle. Tout ce qu'il avait été possible d'obtenir de lui, en l'effrayant d'un scandale public et d'un conflit avec Rome, c'avait été la permission de ne pas publier sa lettre et de se borner à la communiquer secrètement aux évêques.

Cet incident ne modéra point l'ardeur des poursuites contre les vaincus. En 1728, le vieux Ruth d'Ans mourut sans avoir pu obtenir les derniers sacrements. L'excommunication était prononcée contre des chanoines et des prêtres accusés de jansénisme (3). La congrégation de l'Oratoire, inquiétée par l'archevêque, abandonnait enfin l'opposition qu'elle n'avait cessé de soutenir depuis son introduction dans le pays par Boonen. A Louvain, van Espen était en butte aux attaques

(1) Gachard, Ordonnances, t. IV, p. xvrii, r.

(2) Ibid. p. XVI.

(3) Bull, de la Comm. roy. d'Hist., 3^ série, t. V [1863], p. 381 et suiv.

incessantes des théologiens. Le Conseil de Brabant n'osait le défendre et se bornait à adresser timidement à l'archiduchesse une requête en sa faveur, à laquelle elle ne daignait pas répondre. L'église d'Utrecht fut le dernier asile de l'indomptable octogénaire, comme elle l'avait été pour tant d'autres de ses compagnons de lutte, poussés ainsi que lui à un schisme qui compromettait définitivement leur cause. . Le jansénisme belge s'éteignit à peu près en même temps que van Espen. L'Université de Louvain, qui lui avait fourni tant de défenseurs, décidait, le 28 novembre 1730, d'exiger à l'avenir, de tous les candidats aux grades académiques, l'adhésion pure et simple à la bulle Unigenitus. L'enseignement du droit s'imprégna depuis lors de la plus stricte orthodoxie et exposa suivant ses principes les rapports de l'Église et de l'État. De la faculté, la doctrine triomphante passa peu à peu à la magistrature et au barreau, qui se recrutaient parmi ses élèves. Heureux de la fin d'une querelle qui avait si longtemps troublé le pays, le gouvernement apporta tous ses soins à l'empêcher de renaître. Marie-Thérèse obligera en 1750 l'évêque de Gand à retirer un mandement qui lui paraît dangereux pour la tranquillité des esprits (1). En 1752, l'agitation reprenant en France, les Conseils de justice recevront l'ordre d'empêcher la publication de « tous écrits indiscrets », et des mesures seront prises en 1755, pour que les jansénistes français réfugiés ne raniment point les discussions assoupies (2). Elles reprendront pourtant lorsque Febronius, en 1763, renouvellera les thèses de van Espen. Mais parmi ses défenseurs, s'il se trouve encore quelques survivants attardés du vieux jansénisme, on rencontre surtout les jeunes adeptes de la philosophie, et, sous le couvert du conflit traditionnel, se dissimulent désormais des tendances toutes nouvelles.

11 n'a pas dépendu de Marie-Élisabeth qu'à la chute du jansénisme n'ait succédé une persécution dirigée contre les protestants. L'archiduchesse désirait sans doute compléter la

(1) Gachard, Ordonnances, t. VI, p. 528.

(2) Mémoires historiques, etc., t. III, p. 183.

LES PROTESTANTS 2l5

victoire de l'Église par l'anéantissement des petites communautés réformées qui subsistaient encore en Flandre à Hoorebeke-Sainte-Marie, dans le Tournaisis, à Dour en Hainaut, à Eupen et à Hodimont dans le Limbourg. Un édit, préparé en 1734, punissait de l'amende ou du bannissement tous ceux qui s'abstiendraient à l'avenir de la fréquentation des sacrements, liraient ou vendraient de mauvais livres, chanteraient des psaumes, fréquenteraient des conventicules ou contracteraient des mariages mixtes. La confiscation du corps et des biens frappait les « hérétiques opiniâtres », et la peine du feu, les hérétiques relaps (1). Le Conseil de Hainaut eut l'humanité et le bon sens de désapprouver ce retour aux féroces placards de Charles-Quint. Depuis 1598, on n'avait plus vu de bûchers s'élever sur les places publiques, et les paisibles dissidents de quelques villages ne justifiaient vraiment pas le fanatisme anachronique de la gouvernante. Le prosélytisme maladroit auquel s'étaient abandonnés pendant un certain temps les pasteurs des garnisons de la Barrière, n'avait servi qu'à prouver par son impuissance la force du sentiment catholique des populations. En réalité, la Réforme n'était plus en Belgique qu'une bizarrerie, qu'une survivance dont la sagesse commandait de ne pas s'inquiéter. L'édit demeura donc enfoui dans les cartons du Conseil Privé, et les protestants continuèrent à vivre comme ils le faisaient depuis la fin du XVF siècle, c'est-à-dire sans autorisation légale, mais tolérés en fait à condition qu'ils s'abstinssent de propagande (2).

Aux environs de 1730, la tranquillité s'est donc rétablie en Belgique dans l'Église comme dans l'État. Anneessens et van Espen ont disparu; on n'invoque plus les privilèges, de même qu'on ne proteste plus contre la bulle. L'organisation ecclé-

(1) E. Hubert, Étude sur la condition des protestants en Belgique depuis Charles-Quint jusqu'à Joseph II, p. 74 (Bruxelles, 1882).

(2) On consultera, pour la connaissance de la condition des protestants en Belgique à la fin de l'ancien régime, les nombreux travaux de M Eug. Hubert, spécialement : Le protestantisme à Tournai pendant le XVIW siècle. Mém. in- 4" de l'Acad. Roy. de Belgique, 1903; Une page de l'histoire religieuse de la Flandre au XVIII« siècle, ibid. ; Les églises protestantes du duché de Limbourg pendant le XVIIIe siècle, ibid., 1908.

2i6 l'établissement du régime

siastique, si délabrée durant le gouvernement des alliés, fonctionne désormais avec une régularité parfaite. Les évêques, sous la présidence du métropolitain de Malines, collaborent avec ensemble à la tâche commune. A partir de 1725, la nonciature de Bruxelles, abandonnée à des internonces depuis la mort de l'archiduchesse Isabelle, est rétablie et semble le garant de l'alliance intime qui, sous la régence de Marie-Élisabeth, se noue entre l'Église et l'État.

A y regarder de près cependant, on découvre que cette alliance est plus apparente que réelle. Sans doute la gouvernante y est tout acquise. Mais l'attitude qu'elle prend à Bruxelles ne peut faire illusion sur les dispositions de la cour de Vienne dont elle dépend. Or, ces dispositions sont exactement les mêmes à l'égard de l'Église qu'à l'égard des libertés nationales. La bienveillance affichée pour celles-ci est, comme pour celle-là, tout extérieure. C'est un provisoire, un pis-aller auquel on a recours en attendant mieux. Au fond, l'empereur, comme tous les princes du temps, n'admet point que sa souveraineté soit plus limitée dans le domaine ecclésiastique que dans le domaine laïque. Il a eu soin de recommander à l'archiduchesse d'agir « avec la moindre dépendance de Rome que possible sera » (1). Il ne veut pas qu'elle montre trop de déférence aux évêques : il l'avertit de ne pas accorder de siège au cardinal d'Alsace lors de la première visite qu'il lui fera, et le cardinal, prévenu sans doute, n'étant pas venu complimenter l'archiduchesse à son arrivée, sous prétexte qu'il était occupé à visiter son diocèse, reçoit de Vienne une sévère semonce (2). Les bulles du nonce ne sont « placetées » qu'après des réserves dont les Conseils de justice reçoivent communication (3). Ordre est donné, en 1730, de biffer dans les bréviaires l'office du pape Grégoire VU, comme choquant pour les souverains (4). Déjà même l'État, au nom de son pouvoir supérieur de police, s'en prend directement aux prérogatives de l'Église.

(1) Gachard, Ordonnances, IV, p. m.

(2) Ibid., p. IX.

(3) Ibid., t. V, p. 298 ; cf t. IH, p. 435.

(4) Ibid., t. VI, p. 566.

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