SITUATION DE L ÉGLISE
En 1732, l'empereur déclare aboli le droit d'asile, contre lecjuel, une trentaine d'années plus tôt, van Espen avait entamé une campagne énergique (1).
Ce sont là autant de symptômes précurseurs d'une lutte inévitable. Personne cependant ne s'en inquiète encore. On sait Charles VI sincèrement acquis à la religion. N'a-t-il pas obstinément refusé aux Provinces-Unies de laisser inscrire la liberté de conscience dans le traité de la Barrière? La gouvernante, au surplus, dont la dévotion se scandalise des directions qu'elle reçoit, prend sur elle de ne les suivre qu'en partie. Elle ne publia jamais les lettres condamnant l'office du pape Grégoire, ni celles supprimant le droit d'asile. A sa mort on les retrouva dans ses tiroirs (2). Heureux de leur victoire sur le jansénisme, les évêques ne virent pas ou ne voulurent pas voir que le gouvernement de Vienne s'inspirait visiblement des principes de van Espen. Il leur suffit d'avoir terrassé leurs adversaires dans les Pays-Bas, de voir l'orthodoxie romaine solidement implantée dans l'Université et de pouvoir compter désormais sur la déférence respectueuse des Conseils de justice. Ils administrent avec une tranquillité majestueuse leurs ouailles obéissantes. Presque tous, d'ailleurs, sont sérieusement attachés à leurs devoirs pastoraux. A l'exception du prince de Salm Reifferscheid à Tournai (1732-1770), type de prélat grand seigneur et mondain comme il s'en rencontre tant dans l'Église de France, ils résident au siège de leur diocèse, visitant leurs séminaires, surveillant la conduite des pasteurs protestants attachés aux garnisons de la Barrière, veillant à ce qu'il n'entre pas de mauvais livres dans le pays, rédigeant consciencieusement leurs mandements de carême. Aucun d'eux, il est vrai, ne s'est illustré par l'éclat de sa science ou de ses vertus, et l'histoire a oublié les noms de ces gouverneurs d'Église dont les longs règnes se caractérisent par une activité régulière et quasi bureaucratique.
(1) Gachard, Ordonnances, t. V, p. L; cf. du Parc de Bellegarde, Vie de van Espen, p. 124 et suiv.
(2) Du Parc de Bellegarde, Vie de van Espen, p. 160.
2l8 L ETABLISSEMENT DU RÉGIME
Ce que l'on révère en eux, c'est beaucoup moins leur personne que le rang qu'ils occupent et l'autorité dont ils sont revêtus. Ils sont désormais sans conteste les personnages principaux du pays, et ils ont soin d'entretenir un prestige qui, dans chacun d'eux, honore l'Église romaine. Le cardinal d'Alsace se fait élever un palais à l'italienne ; l'évêque d'Ypres abandonne la vieille maison de Jansénius pour s'établir dans un hôtel au goût du jour. Après leur mort, ils reposent sous des tombeaux de marbre, dont les statues symboliques gesticulent avec quelque étrangeté sous les voûtes gothiques des vieilles cathédrales. Nommés par l'empereur, ils professent d'ailleurs à son égard un respect sincère. Mais entre Vienne et Rome ils n'hésiteront pas quand sonnera l'heure encore lointaine du conflit. Et le pays n'hésitera pas plus qu'eux. En laissant abattre le jansénisme, le gouvernement s'est privé du seul allié qui eût pu lui venir en aide au moment du péril. Le peuple suivra ses pasteurs dès qu'ils l'appelleront à la rescousse contre l'État. Bien plus, il lui apparaîtra que leur cause se confond avec la sienne. L'absolutisme, qui menace à la fois leç privilèges de la nation et ceux de l'Église, les unira contre lui dans une résistance commune.