CHAPITRE II
LA POLITIQUE AUTRICHIENNE ET LA BELGIQUE SOUS MARIE-THÉRÈSE ET JOSEPH II
Les diplomates du congrès d'Utrecht avaient à peine achevé leur œuvre, qu'elle ne répondait plus à l'état de l'Europe. Ils avaient réglé le sort de la Belgique comme si la France, momentanément vaincue, se proposait de reprendre bientôt sa politique d'annexion dans les Flandres, et comme si les Provinces-Unies, qui avaient si largement contribué à la défaite de Louis XIV, devaient conserver la force de résister à ses successeurs. Ni l'une ni l'autre de ces hypothèses ne se réalisa. Les gouvernements de Louis XV et de Louis XVI n'ambitionnèrent point la conquête de la Belgique, laissant à la Révolution la tâche de renouer, de ce côté, la tradition séculaire de la monarchie. Quant à la Hollande, l'affaissement de sa vigueur, encore dissimulé au commencement du XVIIP siècle par ses succès diplomatiques, se révéla bientôt au grand jour. Engourdie dans la paix et dans la richesse, s'abandonnant à la direction d'un patriciat égoïste et timide, dont l'ambition se bornait à ne pas compromettre une prospérité qu'il tenait d'ancêtres dont il avait perdu l'énergie, elle ne chercha qu'à rejeter le fardeau des obligations qu'elle avait assumées par le traité de la Barrière. Elle déçut la confiance que l'Europe lui avait témoignée, dans le même temps où la France prouvait l'inanité des préventions dont elle-même était l'objet, si
bien que tous les calculs établis pour fixer la situation des Pays-Bas se trouvèrent déjoués.
L'Autriche ne manqua pas de tirer parti de ce curieux tournant des circonstances. Sa politique à l'égard de la Belgique, encore flottante et hésitante sous Charles VI, se précise et s'affirme sous Marie-Thérèse et Joseph II. Dès après la paix d'Aix-la-Chapelle, elle dévoile ses intentions. Elle ne se contente plus de posséder la Belgique comme un simple dépositaire, au nom de l'Europe. Elle entend y revendiquer la souveraineté et sortir de lisières. Profitant de la faiblesse croissante des Provinces-Unies, elle cesse de respecter le traité de la Barrière, le viole ouvertement et enfin le déchire. Bien plus! s'illusionnant sur ses forces réelles, elle ira jusqu'à prétendre s'affranchir de la paix de Munster et s'abandonnera un instant à l'audacieux espoir de rouvrir l'Escaut.
Cependant, et par une conséquence nécessaire, à mesure qu'elle rompt avec la Hollande, elle se rapproche de la France. Le traité de Versailles, en 1756, consacre le renversement de ses alliances et l'unit en une entente cordiale avec sa rivale. Dès lors, son pouvoir sur la Belgique, débarrassé de toute sujétion à l'égard des Provinces-Unies et à l'abri de toute hostilité du côté du Sud, se trouve doublement assuré. Il n'a été menacé que pendant les dernières années de la guerre de la succession d'Autriche. A part cela, le demi-siècle qui s'écoule de la mort de Charles VI à la bataille de Jemappes, est pour le pays une période de sécurité si longue et si complète qu'il faut, pour en trouver le pendant, remonter jusqu'au règne de Philippe le Bon ou descendre jusqu'aux heureuses années qui vont de la Révolution de 1830 à l'attentat brutal de 1914. Ni la guerre de Sept Ans, ni la guerre maritime n'ont troublé le repos des provinces. Elles n'ont fait au contraire, par la répercussion salutaire qu'elles ont exercée sur elles, que rendre plus actif et plus rapide le mouvement de renaissance qui s'y est manifesté dans tous les domaines.
Aussi ne faut-il point s'étonner si le peuple a conservé jusqu'à nos jours un souvenir reconnaissant au règne de Marie-Thérèse, dans lequel s'absorbe la plus grande partie de
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cette époque bienfaisante. Mais l'histoire ne peut partager la naïveté qui lui a fait envisager son bonheur comme une preuve de la sympathie spéciale de l'impératrice. En réalité, Marie-Thérèse a été aussi autrichienne que Philippe II avait été espagnol. Sa sollicitude s'est concentrée sur ses États allemands, sur la Bohême, sur la Hongrie, sur ce groupe disparate de territoires et de nations qui se groupaient autour de Vienne et la protégeaient contre la Prusse et la Turquie. Jetés en flèche à l'ouest de l'Europe et isolés de ses domaines héréditaires, les Pays-Bas n'ont occupé dans sa pensée et dans celle de Joseph II que la place d'un appoint qu'il ne faut pas négliger tant qu'on le possède, mais que l'on ne doit point hésiter à troquer avantageusement dès que l'occasion s'en présente. Comme son fils, elle n'a jamais songé qu'à les échanger au mieux des intérêts autrichiens. L'un et l'autre les ont considérés comme un propriétaire intelligent considère une maison à vendre, dont le prix sera d'autant plus élevé qu'on l'aura entretenue avec plus de soin.
Les États des Provinces avaient unanimement approuvé en 1725, la Pragmatique Sanction de Charles VI. A la mort de l'empereur (20 octobre 1740), chacun d'eux s'empressa d'envoyer à Marie-Thérèse l'expression de ses vœux et de sa fidélité. Elle les avait assurés, en leur annonçant son avènement, qu'elle respecterait leurs privilèges, et tous, dans les lettres qu'ils lui adressèrent, eurent soin d'insister sur cette promesse. Le règne qui finissait n'avait rien fait pour fortifier leur attachement à une dynastie encore récente. Ils ne pensaient qu'à eux-mêmes, inquiets des menaces que faisait peser sur leur pays le déchaînement de la guerre de la succession d'Autriche, et envisageant avec indifférence un « changement de domination ».
Ils durent s'étonner de n'être pas tout de suite entraînés dans le conflit. Le cabinet de Versailles, poussé à la guerre par
l'opinion parisienne qui en espérait une revanche sur l'Autriche, la menait sans entrain, et se donnait bien garde de fournir aux puissances maritimes, en menaçant la Belgique, un prétexte de lui tomber sur les bras. Soucieuses avant tout de ne pas tirer l'épée, les Provinces-Unies montraient des sentiments tout aussi rassurants; elles n'eussent demandé qu'à convenir de nouveau avec la France, comme en 1733, de la neutralité des Pays-Bas.
Il ne tint pas à Marie-Thérèse que le « changement de domination », auquel s'attendaient les Belges, ne se réalisât aussitôt. Se sentant incapable de résister à la fois à tous ses ennemis, elle projeta successivement d'acheter la paix à la Bavière, puis à la France, au prix de l'abandon des Pays-Bas (1). Elle avait bien répondu à Frédéric II, à propos de la Silésie, « qu'elle défendait ses sujets et ne les vendait pas », mais les provinces belges étaient trop éloignées de Vienne pour ne pas l'être aussi de son cœur. Elle ne les conserva que par suite du refus de ses adversaires d'accepter le marché qu'elle leur offrait.
Il ne restait qu'à en tirer le meilleur parti possible. Malheureusement rien n'y était préparé pour la guerre. Par économie Charles VI n'y avait pas même porté l'effectif de l'armée au chiffre de 18,000 hommes exigé par le traité de la Barrière. Le généralissime d'Arenberg n'y disposait que de huit régiments de ligne et de deux régiments de cavalerie, d'un total d'environ 10,000 combattants. On ne pouvait, avec des forces aussi insignifiantes, exercer sur la France une pression assez efficace pour contraindre Louis XV au rappel de ses troupes qui opéraient en Allemagne et en Bohême. Ordre fut donc donné d'armer sans retard. Le comte Harrach et le comte de Kônigsegg qui, après la mort de Marie-Élisabeth à Mariemont le 26 août 1741, gouvernèrent l'un après l'autre par intérim, s'acquittèrent tant bien que mal de cette tâche. Les provinces
(1) A. von Arneth, Geschichte Maria Theresias, t. I, p. 237 (Vienne, 1863); A. F. Pribram, Ôsterreichische Siaatsvertrage mit England, t. I, p. 602, 606 et suiv. (Innsbruck, 1907). Le projet s'était déjà manifesté lors de la paix d'Utrecht. Ibid., p. 289, 291.
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consentirent des subsides ; des emprunts furent contractés en Hollande. On entreprit quelques travaux de fortification autour de Bruxelles et, en 1742, on parvint à réunir sous les drapeaux environ 30,000 hommes. Cette petite armée s'unit l'année suivante aux régiments anglais que Georges II envoyait par les Pays-Bas au secours de Marie-Thérèse. Elle collabora avec eux à la victoire de Dettingen (27 juin 1743), où le duc d'Arenberg fut blessé, et dont la nouvelle imprévue ne laissa pas d'influencer l'opinion des Belges en faveur de leur jeune souveraine.
L'intervention de l'Angleterre ne pouvait tarder à impliquer les Pays-Bas dans la lutte. Les Français, contraints d'évacuer l'Allemagne après Dettingen, se voyaient eux-mêmes menacés d'une invasion par l'Alsace. Le meilleur moyen d'écarter ce péril était de porter brusquement en Flandre le théâtre des opérations afin d'y attirer l'ennemi. On savait que les garnisons de la Barrière ne résisteraient que pour la forme. Le gouvernement des Provinces-Unies, s'obstinant à ne pas déclarer la guerre, n'en avait pas même augmenté l'effectif. L'esprit de ces troupes était lamentable. Le pacifisme de la bourgeoisie hollandaise avait tellement « avili la carrière des armes, » que la dernière ressource d'un père pour ramener un fils mauvais sujet, était de le menacer de le faire lieutenant ou capitaine (1). Au surplus, les forteresses, mal pourvues d'hommes, étaient déplorablement placées pour résister à une invasion. Désignées par des diplomates et non en vertu d'un plan militaire mûrement étudié, elles s'éparpillaient par le pays, trop nombreuses et sans liaison les unes avec les autres.
Le 15 mars 1744, la France déclarait la guerre à l'Angleterre. Onze jours plus tard, le 26, le nouveau gouverneur des Pays- Bas, Charles-Alexandre de Lorraine, faisait solennellement son entrée à Bruxelles, accompagné de sa jeune femme, l'archiduchesse Marie-Anne, sœur de Marie-Thérèse. Il ne venait que pour se montrer au peuple et procéder en hâte aux céré-
(1) Eug. Hubert, Les garnisons de la Barrière, p. 270 n.
monies d'inauguration par lesquelles Marie-Thérèse croyait prudent de s'assurer la fidélité des provinces au moment où J 'ennemi allait envahir leur territoire. Les serments prêtés et reçus, il partit pour rejoindre les troupes autrichiennes en Alsace. Marie-Anne devait, en son absence, le représenter et tenir sa cour au palais de Bruxelles. On eut à peine le temps de la voir. Elle mourut le 16 décembre en donnant le jour à un enfant qui ne vécut pas.
Cependant les Français avaient franchi la frontière de Flandre au mois de juin, et leurs succès étaient aussi foudroyants que ceux de Louis XIV en 1667, pendant la campagne contre Castel Rodrigo. Les places s'effondraient les unes après les autres. Menin se rendit le 7 juin après une défense de huit jours, le fort de Knocke ne tint que vingt-quatre heures, Furnes trois jours, Ypres vingt-trois. Les Anglais tentèrent, l'année suivante, d'arrêter l'invasion par une bataille rangée. L'obstination qu'ils montrèrent à Fontenoy (11 mai 1745) ne servit qu'à rendre leur défaite plus sanglante et la victoire de Maurice de Saxe plus glorieuse. Elle lui assura la prise de Tournai ■qu'il assiégeait (22 mai) et qui lui ouvrit la plaine de l'Escaut. Pendant que l'armée anglaise, démembrée des régiments qu'elle dut envoyer en Ecosse pour résister au prétendant Charles-Edouard, se contentait de couvrir Bruxelles, toute la Flandre tombait aux mains des Français : Gand, le 10 juillet, Bruges, le 18, Audenarde, le 21, Termonde, le 12 août, Ostende, le 23, Nieuport, le 5 septembre. Une campagne d'hiver leur assura le Brabant. Vilvorde se rendit le 4 février 1746. Bruxelles, malgré les travaux qu'on y avait entrepris, était si mal en point que l'on pouvait sauter par endroits par dessus les fossés. Il fut inutile d'y renouveler le bombardement de Boufflers. Quatre jours après la capitulation, signée le 21 février, les troupes françaises entrèrent dans cette capitale où jamais encore elles n'avaient pénétré.
Le gouvernement s'était enfui à Anvers. Le vainqueur se mit à ses trousses. Il le débusqua le 11 juin, le poursuivit jusque sur la route de Bréda, puis le laissant éperdu courir à Aix-la- Chapelle, se rabattit sur le sud du pays, s'empara de Mons le
11 juillet, de Saint-Ghislain le 15, de Charleroi le 2 août et de Namur le 30 septembre, après vingt jours de tranchée. Jamais cette place célèbre n'avait subi un siège aussi court. Les dix bataillons hollandais de sa garnison allèrent piteusement se joindre à leurs 30,000 compatriotes faits prisonniers depuis le commencement de la guerre. Charles de Lorraine qui, avec une armée autrichienne, avait passé la Meuse et vainement tenté de sauver Namur, fut culbuté à Rocourt (1) au nord de Liège, le 11 octobre 1746. Ainsi ce que l'ancienne valeur des Provinces-Unies avait refusé aux Turenne et aux Louvois, leur déchéance venait de le permettre à Maurice de Saxe. Pour la première fois la Belgique entière, sauf la Gueldre et le Luxembourg, était occupée par la France, et Louis XV pouvait s'enorgueillir d'un triomphe plus complet que tous ceux de Louis XIV.
Pendant que la Hollande essayait d'amuser le roi par des négociations, elle appelait à l'aide l'Autriche et l'Angleterre. Maurice de Saxe trouva enfin l'occasion d'attaquer cet adversaire qui se dérobait sans cesse. L'invasion, commencée en avril 1747, offrit encore moins de difficultés que celle de la Belgique. En quelques jours, l'Écluse, le Sas de Gand, Axel, mal armés et mal défendus, hissaient le drapeau blanc. La terreur et la colère du peuple forcèrent les régences à rétablir le Stadhoudérat. Cette parodie in-extremis du coup d'État de 1672, transforma la république en une monarchie déguisée, sans améliorer sa situation militaire. Le 2 juillet, Maurice de Saxe battait à Laeffelt (2) les Anglais, que leurs alliés autrichiens rejoignirent trop tard. Le comte de Lowendal, le 16 septembre, emportait d'assaut Berg-op-Zoom, réputé imprenable. Après de savantes manœuvres qui leur assuraient le succès, les Français avaient mis le siège devant Maestricht quand, le
(1) Il s'agit de Rocourt près de Voroux lez Liers. Les historiens français de'signent habituellement cette bataille sous le nom de Rocoux ou Raucoux, forme défectueuse venant peut-être d'une contamination par Voroux.
(2) Dépendance de Vlytingen dans le Limbourg belge, à l'ouest de Maestricht. Sous l'influence de la prononciation anglaise. la forme défectueuse Lawfeld ou Lafeld s'est substituée, chez les historiens, au nom véritable.
HiST. DE Belg. 15
23 octobre 1748 (1), la paix d'Aix-la-Chapelle termina une guerre dont tout le monde était las.
Louis XV avait depuis longtemps affirmé l'intention de ne pas annexer la Belgique. 11 savait bien qu'il faudrait rendre « ce bon morceau », comme disait le maréchal de Saxe, ou se résigner à une lutte sans fin avec l'Angleterre. La France, à bout de ressources et n'ayant éprouvé que des défaites sur mer et en Amérique, voyait dans sa conquête un gage d'autant plus précieux qu'il lui permettait de traiter de paix les mains pleines et de troquer ce qu'elle tenait contre ce qu'elle avait perdu. Aussi ne s'était-elle pas donné la peine d'organiser un pays qu'elle se proposait d'évacuer. Les institutions avaient été respectées, les fonctionnaires conservés. On s'était borné à lever dans les provinces des impôts et des recrues nonobstant les protestations ou le refus des États. Seuls les besoins des troupes avaient dirigé la conduite de Moreau de Séchelles, « intendant en Flandre et des armées du roi ».
Au surplus, malgré le poids des réquisitions, l'occupation n'avait pas été trop dure à supporter. La douceur de mœurs qui se généralisait en France, se manifestait par une méthode de faire la guerre n'ayant plus rien de l'impitoyable brutalité de celle de Louvois. Les états-majors, formés d'une noblesse brillante et gaie, sensible et licencieuse, avaient fait connaître à la nation étonnée un monde nouveau dont elle était séduite et choquée à la fois. Bruxelles conserva longtemps le souvenir amusant et scandaleux de l'essaim d'actrices et de filles d'Opéra qui, entre les victoires, froufroutait autour de Maurice de Saxe, amoureux de M""* Favart, dans les appartements jadis témoins de la dévotion et de la raideur majestueuse de Marie-Élisabeth.
Aussitôt que la paix d'Aix-la-Chapelle lui eut rendu les Pays- Bas, Marie-Thérèse songea à y envoyer Charles de Lorraine. Il reparut dans la capitale le 23 avril 1749. On avait vu disparaître sans regrets la domination autrichienne; on en accueillit
(l) La paix fut signée le 18 octobre entre la France et l'Angleterre. Marie-Thérèse y accéda le 23. Voy. le texte dans F. Wenck, Codex juris gentium recentissimi\ t. II, p. 337.