PROJET D UN ÉTAT BELGIQUE
n'avait cessé d'être ballotté au gré des guerres et des combinaisons diplomatiques entreprises pour en écarter la France au profit de l'équilibre européen. Il avait passé de tutelle en tutelle jusqu'au jour où les négociateurs du traité d'Utrecht s'étaient enfin flattés d'avoir définitivement réglé son sort. Mais la situation compliquée à laquelle ils s'étaient arrêtés avait mécontenté tout le monde. Son insuffisance, à l'user, apparaissait de plus en plus, et la nécessité du seul parti à prendre commençait à poindre dans les brumes de l'avenir : laisser à elle-même une nation qui ne pouvait appartenir à personne. L'éphémère royauté belgique de Maximilien-Emmanuel en 1711, en avait été un premier symptôme; le projet de la renouveler au profit de don Philippe en fut un second.
Au surplus, ce projet, en supposant qu'il en ait été sérieusement question, ne devait pas se réaliser. Les échecs continuels de l'armée française en Allemagne pendant la guerre de Sept Ans firent regretter au cabinet de Versailles de s'être engagé trop à fond à l'égard de l'Autriche. 11 sentait le besoin de concentrer ses forces contre l'Angleterre partout victorieuse au delà des mers. Au mois de février 1759, un troisième traité limitait les subsides en hommes et en argent promis à Marie-Thérèse (1). 11 renouvelait la promesse de céder à la France, Ostende et Nieuport, après la reprise de la Silésie par l'impératrice, mais laissait tomber l'engagement de transmettre les Pays-Bas à don Philippe. La clause même qu'il conservait demeura lettre morte. La guerre s'étant terminée sans que la Silçsie fût reconquise, l'Autriche, après les paix de Hubertsbourg et de Paris (février 1763), se retrouva, comme en 1756, propriétaire de la Belgique.
Les traités de Versailles n'en furent pas moins pour celle-ci le plus grand des bienfaits. A défaut de l'indépendance projetée, ils ouvrirent pour elle une période d'un demi-siècle de paix ininterrompue. Pour la première fois depuis le commencement du XVII* siècle, la frontière du Sud n'était plus mena-
(1) Wenck, Codex, t. III, p. 185. Le traité fut fait en décembre 1758, mais seulement ratifié le 15 février suivant par Louis XV.
23o MARIE-THÉRÈSE ET JOSEPH II
cée. L'alliance austro-française constituait pour le repos des provinces une garantie de sécurité aussi ferme que celle de la Barrière s'était montrée fragile. En songeant à sa chère Silésie qu'elle ne put récupérer, Marie-Thérèse rendit sans s'en rendre compte le plus signalé des services à ses sujets des Pays-Bas dont elle avait voulu se débarrasser. La paix assura sa popularité parmi eux parce que la paix ramenait une prospérité dont, aux environs de 1750, personne n'osait plus espérer le retour. Mais cette prospérité si favorable aux provinces, l'Autriche elle-même en ressentit aussitôt les effets. Jusqu'alors les Pays-Bas ne lui avaient causé que des soucis et occasionné que des dépenses. Ils commencèrent à lui rapporter des profits. Les subsides votés par les "États et surtout les emprunts auxquels ils consentirent formèrent bientôt un revenu important du trésor de Vienne. L'or de la Belgique eut une part non négligeable dans la restauration de la monarchie habsbourgeoise qui fut l'œuvre des dernières années de Marie-Thérèse. On estimait, en 1792, que depuis 1753 les provinces avaient garanti des emprunts d'un total de 111 millions de florins, « dont 70 ont été remboursés sans que les finances allemandes y aient fourni plus d'un sixième » (1). Jamais d'ailleurs, depuis le règne de Charles-Quint, le pays ne s'était trouvé dans une situation aussi florissante que celle dont il jouissait au moment de la mort de l'impératrice (29 novembre 1780). La guerre maritime qui éclata, en 1778, entre la France et l'Angleterre et qui entraîna la Hollande à partir de 1780, anima le port d'Ostende jusqu'à la paix de 1783 d'une activité momentanée, mais qui dura assez longtemps pour donner au commerce et à l'industrie une impulsion qu'ils n'avaient plus connue depuis le XVF siècle.
Et pourtant, si avantageuse que la possession de la Belgique lui fût devenue, l'Autriche continuait à n'y pas tenir, ou plus exactement à n'y tenir qu'en attendant l'occasion de l'échanger
(1) Bullet. de la Comm. roy. d'Hist., 2^ série, t. XII [1859], p. 509. Cf. le tableau des emprunts autrichiens de 1733 à 1794 dans G. Bigwood, Les origines de la dette belge. Ann. de la Soc. d'Archéol. de Bruxelles, t. XX [1906]. D'après son calcul, le chiffre total est d'à peu près 114 millions.
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à son prix. Depuis qu'elle avait reconstitué ses forces, elle cherchait à se concentrer et, comme Louis XIV avait jadis voulu le faire autour de Paris, à se tailler un pré carré autour de Vienne. Elle revenait à ses visées traditionnelles d'englober la Bavière dans ses États. En 1777, Joseph II, pendant son voyage à Paris, entretenait Vergennes d'une combinaison qui eût donné les Pays-Bas à la France moyennant la promesse de celle-ci de lui laisser les mains libres à Munich. Le ministre de Louis XVI fut un instant séduit par la tentation. Mais l'attitude de la Prusse annonçait une guerre certaine s'il s'avançait. Il renonça à s'intéresser au projet, et Frédéric II, appuyé par la Russie, força l'Autriche, par la paix de Teschen (13 mai 1779), à se détourner de la Bavière (1).
L'ambition brouillonne et impatiente de l'empereur ne tarda pas à remettre la question sur le tapis. Les chances de succès paraissaient plus sérieuses. Il s'était mis en rapport, en 1783, avec le duc Charles-Théodore, dont l'héritage, faute d'enfant, devrait revenir au duc Charles II de Deux-Ponts, et il avait réussi à le faire consentir au troc de ses États de Bavière contre la Belgique, qui eût été érigée en royaume. L'adhésion de fe Russie était certaine, et l'empereur se flattait d'obtenir celle de la France en lui abandonnant le Namurois et le Luxembourg. Peut-être avec du temps, du tact et de la prudence, n'était-il pas impossible de réussir. Mais la hâte et la brutalité de Joseph gâtèrent tout. Sa brusque rupture avec la Hollande, en 1784, lui aliéna le gouvernement de Louis XVI qu'il fallait gagner. La Prusse intervint, pesa sur le duc de Deux- Ponts, qui refusa son assentiment, et l'affaire en resta là. L'empereur essaya vainement de donner le change en faisant démentir qu'il y eût jamais pensé (2).
(1) H. Carré, dans Lavisse, Histoire de France, t. IX, p. 97.
(2) Ibid., p. 118 et suiv. Cf. M. Immich, Geschichte des europaischen Staatensystems von 1660 bis 1789, p. 436 (Munich, 1905); P. von Mitrofanov, Josef II. Seine politische und kulturelle Tûtigkeit, 1. 1, p. 167 et suiv. (Vienne, 1910). Il né manquait pas en France de politiques qui eussent voulu compenser, par l'annexion des Pays-Bas, les agrandissements de l'Autriche en Turquie. Voy. à cet égard des mémoires de Carra et de Rayneval dans P. -Charles Roux, Les origines de l'expédition d'Egypte, p. 117, 119 et suiv. (Paris, 1910).
Cette nouvelle tentative, la troisième depuis le commencement du xvill^ siècle, de faire de la Belgique un État souverain, prouve jusqu'à l'évidence que la politique européenne continuait à évoluer de plus en plus vers la réalisation de cette éventualité. Incontestablement, Joseph II ne l'avait considérée que du seul point de vue autrichien. Il avouait, en 1787, aux délégués belges qu'il n'y avait songé que « parce qu'il y voyait le bien de la monarchie, auquel il est obligé de s'appliquer comme premier serviteur de l'État » (1). Ces paroles sont significatives. Elles prouvent, en effet, tout à la fois, et que l'Autriche, à mesure qu'elle concentrait davantage ses ambitions sur l'Europe centrale et sur l'Orient, éprouvait plus impérieusement le besoin de se débarrasser des provinces belges et que, dans l'impossibilité, pour des motifs trop visibles d'équilibre européen, de les céder à la France, elle ne voyait d'autre issue que de fonder leur indépendance.
Et cette indépendance eût été certainement accompagnée de la reconnaissance, au moins en fait, de leur neutralité. Car, depuis le xvil siècle, au milieu des convoitises déchaînées sur elles, l'idée de cette neutralité n'avait cessé de flotter à la surface des fluctuations politiques. Richelieu y avait songé* en 1635; il en avait été question dans les pourparlers de Louis XIV avec Jean De Witt, puis lors des négociations du traité d'Utrecht. Elle se retrouve en somme, quoique dénaturée et pour ainsi dire avilie, au fond de la conception maladroite et égoïste dont sortit le traité de la Barrière; elle se dégage plus nettement en 1733 lors de la guerre de la succession de Pologne et on la découvre, encore en réalité, sinon explicitement, dans l'alliance austro-française de 1755. A la fin du xvili'^ siècle, les hommes d'État de Vienne sont convaincus qu'elle accompagnerait nécessairement l'indépendance du pays. Les Belges, dit Kaunitz en 1787, « seraient protégés par toutes les puissances voisines que leur rivalité y engagerait, et ils pourraient devenir réellement un des peuples les plus heureux de l'uni-
(1) H. Schlitter, Die Regierung Josefs II. in den Ôsterreichischen Niederlanden, t. I, p. 121 (Vienne, 1910).
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vers » (1). Trautmansdorff constate, en 1795, que les Pays-Bas seront toujours défendus « par l'intérêt qu'ont les puissances que ces provinces ne passent pas sous la domination de l'une ou de l'autre », Et il ajoute avec une clairvoyance prophétique : « Les circonstances deviendront peut-être propres à amener et fixer une semblable neutralité pour l'avenir » (2).
L'Europe de l'Ancien Régime, à la veille de disparaître, a donc envisagé la création de cette Belgique indépendante et neutre qui devait se constituer enfin dans l'Europe moderne. 11 ne faut pas s'étonner si les Belges eux-mêmes se sont d'ailleurs entièrement désintéressés des diverses combinaisons imaginées à leur propos par Marie-Thérèse et Joseph 11. Ils n'ignoraient pas que la chancellerie de Vienne n'y avait recours que faute de mieux, et qu'elle disposait d'eux en ne s'inquiétant que d'elle-même. La popularité de l'impératrice la sauva de la réprobation que son fils, pour n'avoir fait que l'imiter, attira sur son nom. Son projet de « troc » des provinces contre la Bavière parut une espèce de trahison dynastique à l'égard du peuple. Et s'il en fut ainsi, c'est que justement, à la date oîi il occupa l'opinion, le peuple vient de rentrer en scène. Le repos dont il a joui depuis le milieu "du siècle, a refait sa vigueur et ranimé son énergie. Pendant que l'État se fortifie à Vienne, le sentiment de l'autonomie nationale se fortifie dans la Belgique. Elle ne prétend pas remettre ses destins, son gouvernement, son avenir à la direction du « despotisme éclairé » qui, sous prétexte d'organiser l'État, la subordonne en réalité à l'Autriche. La nation se lève devant le souverain, prétendant elle-même disposer de son sort et conquérir son indépendance au lieu de la recevoir, sans être consultée, de la providence bureaucratique qui s'arroge le droit d'en disposer. En somme, si dès la fin du XVllF siècle, l'indépendance et la neutralité belges apparaissent comme inséparables l'une de l'autre, elles devaient être réalisées chacune par des moyens et grâce à des principes complètement différents. La première, en 1789 comme en 1830, fut
(1) H. Schlitter, op. cit., t. I, p. 249.
(2) Bullet. de la Comm. roy. d'Hist., 2« série, t. XII [1859], p. 515.
l'œuvre d'une révolution nationale, tandis que la seconde découla naturellement des conditions d'existence de la communauté européenne.
Empêtré dans ses intérêts dynastiques et sa politique autrichienne, Charles VI avait dû capituler sans cesse dans les Pays-Bas devant les puissances maritimes. Il leur avait sacrifié la Compagnie d'Ostende et, malgré les quelques atténuations qui y avaient été apportées en 1718, le traité de la Barrière n'en continuait pas moins à l'humilier dans ses droits de souverain et à peser de tout son poids sur le pays qu'il écrasait. Non seulement le subside affecté à l'entretien des garnisons épuisait le plus clair des revenus du trésor, mais les tarifs douaniers dont l'Angleterre et les Provinces-Unies avaient eu soin de faire stipuler le maintien paralysaient ou, pour mieux dire, étouffaient de plus en plus le commerce et l'industrie. Il est vrai que ces tarifs ne devaient durer que jusqu'à la conclusion d'un traité de commerce « à faire le plus tôt qu'il se pourra » (1).
Mais l'impuissance de l'empereur était trop visible pour que ses partenaires eussent la naïveté de remplir une obligation que la cour de Vienne s'évertuait à leur rappeler. Ils laissaient passer le temps et faisaient la sourde oreille à toutes les remontrances. Vainement les plénipotentiaires impériaux avaient insisté, en 1728, au congrès de Soissons, pour qu'une date fût fixée aux conférences dont devait sortir la convention commerciale si soigneusement éludée; les ambassadeurs hollandais s'y étaient opposés. La suppression de la Compagnie d'Ostende, en 1731, leur avait bien arraché un engagement précis, mais la guerre qui éclata en 1733, leur fournit le prétexte qu'ils attendaient pour s'y dérober. Pourtant Charles VI ne se lassait pas de revenir à la charge. Il ne rougissait pas, faisait-il dire en 1737, par son chancelier Sinzendorff, de « conjurer les puis-
(1) Voy. plus haut p. 191.