‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 69 sur 218 · RUPTURE DU TRAITÉ DE LA BARRIÈRE · texte numérisé non relu

RUPTURE DU TRAITÉ DE LA BARRIÈRE

traver le relèvement économique des Pays-Bas. Chaque modification des tarifs douaniers leur faisait pousser des cris de fureur : ils allèrent même jusqu'à prétendre que le traité de la Barrière leur donnait le droit d'empêcher le gouvernement de Bruxelles d'établir des chaussées, d'améliorer les conditions du transit,' de relever la pêche nationale.

C'étaient eux maintenant qui imploraient pour la négociation du traité de commerce qu'ils refusaient jadis si obstinément. Mais quand ils parlaient à Vienne « d'intérêt réciproque », Kaunitz, reprenant leur ancien langage, répliquait par l'intérêt bien entendu et par l'équité naturelle. « Nous ne cherchons absolument, leur disait-il, qu'à mettre en valeur les biens que la Providence a départis à des provinces qui déjà trop longtemps ont gémi sous le joug de la politique ; nous croyons n'imiter en cela que la sagesse qui préside au commerce de nos voisins. Ils croient ne pas s'approprier le bien d'autrui en ne s'occupant qu'à faire valoir leurs propriétés et leur industrie ; nous sommes dans le même cas. Nous ne voulons faire tort à personne, et nous ne pensons pas que c'est blesser les lois du bon voisinage que d'en user vis-à-vis de nos voisins comme ils en agissent avec nous » (1). La violence ne réussissait pas mieux que les plaintes. Le projet d'une guerre de tarifs, dont il fut question dans les Provinces-Unies en 1768, fut abandonné, crainte de représailles, la Belgique fournissant à la République beaucoup plus de matières premières qu'elle n'en recevait. En 1775, six douaniers ayant été arrêtés sur l'ordre du magistrat de l'Écluse, l'impératrice exigea une réparation éclatante et il fallut s'exécuter.

Ce fut bien pis quand Joseph II ayant succédé à sa mère, la politique autrichienne prit cette attitude cassante et hautaine qui, vis-à-vis des faibles, allait jusqu'à la dureté. La présence des garnisons de la Barrière sur son territoire était incompatible avec l'orgueil de l'empereur. Il résolut d'en finir et d'en finir vite. Des pourparlers avec les Provinces-Unies n'auraient assurément pas abouti, et d'ailleurs il ne daignait pas discuter

(1) Qachard, loc. cit., p. 546.

avec elles. Le détour qu'il choisit eut le double avantage d'amener un résultat immédiat et d'humilier l'adversaire. Au mois de novembre 1781, il faisait savoir au ministre des États-Généraux qu'il avait résolu la démolition des places fortes des Pays-Bas, sauf Anvers et Luxembourg ; il le chargeait d'en informer ses maîtres « afin qu'ils puissent' donner aux généraux et autres officiers qui commandaient leurs troupes, les ordres convenables » (1). C'était là proprement un ordre d'expulsion. Joseph II en agissait vis-à-vis des garnisons hollandaises comme un propriétaire qui, pour se débarrasser d'un tenancier, démolit sa maison. L'accueil qu'il fit aux remontrances des États-Généraux leur ôta l'envie de prolonger la discussion. Ils s'exécutèrent, cherchant piteusement à sauver la face en présentant le départ de leurs troupes comme un simple « changement de garnison ». Le 18 avril 1782, le dernier de leurs régiments quittait Namur. Il y était remplacé le même jour par un bataillon du régiment de Murray.

Cette opération de nettoyage si brutalement conduite n'était qu'un prélude. L'extraordinaire longanimité des Hollandais n'était pas faite pour leur valoir la bienveillance d'un homme tel que Joseph II : elle ne fit qu'accroître le mépris qu'il leur portait. On dirait qu'il s'ingénie depuis lors à les terroriser. En 1783, la garnison du fort de Liefkenshoek ayant fait enterrer un soldat au cimetière du Doel, en deçà de la frontière, il ordonne de déterrer le cadavre, de le reporter au fort et de le jeter,len présence de la garnison, dans le fossé intérieur. Presque en même temps, il déclare ne reconnaître au nord de la Flandre que la frontière convenue en 1664, et, sans autre avertissement, fait démolir les forts de Saint-Donat, de Saint- Paul et de Saint-Job situés sur le terrain qu'il s'approprie. Puis, il revendique, conformément au traité de 1673, qui n'a jamais été exécuté, Maestricht et le comté de Vroenhoven.

Ces violences, ces recours à des conventions périmées et abolies depuis la paix d'Utrecht annonçaient un coup décisif. Le 23 août 1784, le comte de Belgiojoso faisait savoir aux

(1) Gachard, loc. cit., p. 553.

TENTATIVE DE ROUVRIR l'ESCAUT 239

commissaires hollandais réunis à Bruxelles pour le règlement des difficultés pendantes, que l'empereur « regardait dès à présent l'Escaut comme entièrement et absolument ouvert et libre », qu'il avait résolu de rétablir la navigation sur cette rivière, et que « si l'on faisait du côté de la République la moindre offense à son pavillon, Sa Majesté le regarderait comme une déclaration de guerre et un acte formel d'hostilité » (1).

Ainsi, après le traité de la Barrière, le" sacro-saint traité de JMunster, ce legs glorieux du XVIF siècle, cette ultime et suprême garantie des Provinces-Unies vis-à-vis de la Belgique, était déchiré à son tour! Et pour comble de scandale, l'empereur ne se donnait même pas la peine de discuter. Il lui suffisait d'avoir parlé pour que la navigation interrompue depuis 1648, ranimât tout à coup les eaux désertes du fleuve. A vrai dire, ce coup d'éclat n'était pas tout à fait inattendu. Dès 1776, Thulemeyer, l'ambassadeur prussien à La Haye, l'avait pressenti (2). Quelques années plus tard, au cours de sa guerre avec la Hollande, l'Angleterre l'avait suggéré à Vienne, et, en 1781, elle avait provoqué à Anvers un pétitionnement en sa faveur. Ce n'est pas d'ailleurs que l'opinion? publique s'y intéressât. La prospérité d'Ostende concentrait sur elle l'attention universelle. Un port suffisait au pays et, sauf quelques Anversois, personne ne songeait sérieusement à la réouverture de l'Escaut. L'empereur lui-même n'était pas guidé le moins du monde, enj agissant comme il le faisait, par des considérations économiques. Sa conduite était bien plutôt inspirée « par la dignité {que par l'intérêt ». II voyait dans « l'impertinente » 'fermeture du fleuve une « honte" et une ignominie » pour la maison d'Autriche, en même temps qu'une atteinte à ce « droit naturel » dont il confondait commodément les principes avec les appétits de son ambition (3).

(1) Gachard, loc. cit., p. 567. Pour la question de l'ouverture de l'Escaut, voy. l'excellent mémoire de F. Magnette, Joseph II et la liberté de l'Escaut (Bruxelles, 1907). Add. A. Gauchie, Le comte L.-C.-M. de Barbiano di Belgiojoso et ses papiers d'État conservés à Milan. Ballet, de la Comm. roy. d'Hist., t. LXXXI [1912], p. 176 et suiv.

(2) Dépêches, loc. cit., p. 158.

(3) Magnette, loc. cit., p. 43, 48, 49, 52.

Il comptait que les Hollandais, si souples jusqu'alors, s'exécuteraient sans trop de peine. Il se trompait, comme il devait se tromper si souvent encore dans la suite. Pour eux, la question se présentait beaucoup moins comme une question d'amour-propre que comme une question de vie ou de mort pour la République. La décadence d'Anvers leur avait toujours paru la condition indispensable de la grandeur d'Amsterdam, et la grandeur d'Amsterdam faisait leur seule force. Atteints dans leurs intérêts les plus chers, ils retrouvèrent un reste d'énergie. L'empereur avait ordonné à deux bateaux battant son pavillon, de remonter et de descendre le fleuve. Il était convaincu que son ultimatum avait terrorisé les États-Généraux. Ils ne tireront pas, s'était-il dit. Ils tirèrent, et l'on ne put même croire qu'ils eussent tiré à poudre puisque leur décharge troua une marmite sur le pont du Louis (8 octobre).

Leur audace se comprend d'ailleurs sans qu'il faille leur supposer beaucoup d'héroïsme. Ils se sentaient, en effet, soutenus par la France. Depuis longtemps l'alliance de l'Autriche pesait au cabinet de Versailles, et l'attitude de Joseph II avait achevé de brouiller une situation déjà compromise à la fin du règne de Marie-Thérèse. Le gouvernement de Louis XVI n'entendait pas laisser l'empereur prendre dans les Pays-Bas une attitude à la Philippe II. L'opinion le soutenait. Mirabeau, dans ses Doutes sur la liberté de l'Escaut, représentait le danger dont la puissance autrichienne menacerait le royaume, et exhortait le ministère à défendre la Hollande. Il fut écouté d'autant plus volontiers que l'on négociait en ce moment avec elle un traité d'alliance. Louis XVI avertit Vienne qu'il ne tolérerait pas l'ouverture de l'Escaut : il offrit sa médiation (20 novembre), en même temps qu'il concentrait des troupes sur la frontière de Flandre et sur le Rhin.

L'empereur n'avait pas d'alliés et redoutait tout autant que le cabinet de Versailles un conflit européen. Il faisait pourtant marcher ses régiments vers la Belgique, mais il cherchait un moyen de sortir d'embarras. Ses menaces aux États-Généraux le mettaient dans une position dont il sentait amèrement le ridicule. « Il faudra sacrifier l'amour-propre et me faire huer.

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