CARACTÉRISTIQUE GÉNÉRALE
traste de la façon la plus éclatante avec la torpeur de Madrid. Sans relâche, elle travaille à transformer, à moderniser, à remanier les institutions nationales, en s'inspirant tout d'abord de l'absolutisme de Louis XIV, plus tard du « despotisme éclairé » de Frédéric 11. La monarchie tempérée cède graduellement la place à la monarchie centralisatrice ; les pouvoirs autonomes sont peu à peu absorbés par l'État policier et bureaucratique, qui a donné depuis le milieu du XVIII^ siècle et qui donnait hier encore à l'Allemagne et à l'Autriche, les caractères essentiels de leur constitution. La Belgique, immobilisée au XVII« siècle dans l'archaïsme politique, est entraînée à son tour par le courant qui porte toute l'Europe continentale à l'absolutisme.
Elle ne s'en est aperçue qu'assez tard, à un moment où, depuis longtemps déjà, elle avait quitté la rive. C'est que le gouvernement autrichien a su très habilement lui ménager la transition et lui donner le change. Il n'a point procédé brusquement, par réformes entassées, comme Louis XIV l'avait fait de 1702 à 1706, sous le couvert de Philippe V. Il s'insinue par un mouvement souple et ondoyant, s'arrêtant et faisant le mort à la moindre alerte, pour reprendre ensuite sa marche en avant, et ne se découvrir enfin qu'à 1 instant où, se croyant au cœur de la place, il ne craint plus de résistances. Les effusions de tendresse de Marie-Thérèse pour ses « bons sujets », la bonhomie de Charles de Lorraine ont, durant de longues années, dissimulé au pays le travail souterrain de Kaunitz et des ministres plénipotentiaires. Il s'est abandonné sans défiance et a joyeusement apporté sa collaboration à un gouvernement dont il ressentait les bienfaits très réels. Il a fallu la maladresse de Joseph II pour lui dessiller les yeux et lui montrer tout à coup qu'il était en train de tomber sous la dominalion étrangère, et que Bruxelles n'allait plus être bientôt qu'une annexe de Vienne. Le peuple s'est retourné alors contre l'Autriche avec une force d'autant plus grande que l'Autriche, par ses réformes mêmes, lui avait donné plus de vigueur. La Révolution Brabançonne acheva dans la haine cette période autrichienne qui, pendant quarante ans, s'était écoulée dans une
inaltérable tranquillité. D'ailleurs, en dépit de ce dénouement qui, on le verra plus loin, était fatal, elle reste depuis le milieu du XVil^ siècle l'époque la plus féconde et la plus active que le pays ait traversée. Elle l'a modernisé par l'action de l'État, et il est frappant de constater que les monuments les plus considérables qu'elle lui a laissés, ce sont les ministères |de Bruxelles.
Charles de Lorraine fut le plus populaire ou, pour parler plus exactement, le seul populaire des gouverneurs de la Belgique. Ce sont probablement de simples considérations de famille et de sentiments, qui poussèrent Marie-Thérèse à signer, le 8 janvier 1744, la nomination de ce prince, doublement son beaufrère et comme frère cadet de François \^% l'époux bien-aimé de l'impératrice, et comme mari de l'archiduchesse Marie-Anne, soeur de celle-ci (1). Mais la politique la plus subtile n'aurait pu inspirer un meilleur choix. La sympathie dont le nouveau régent fut entouré, s'étendit naturellement à la souveraine qui l'avait désigné et au régime qu'il servait. Sa popularité a fait celle de Marie-Thérèse et gagné l'opinion, jusqu'alors inquiète ou indifférente, à la maison d'Autriche. La durée même de son administration (1744-1780), la plus longue qu'aient jamais connue les Pays-Bas, fut un bonheur pour la dynastie.
Il n'était pourtant ni un grand homme, ni même un homme remarquable (2). Mais la chance voulut qu'il fût justement
(1) Déjà le 4 mai 1736, Charles VI avait promis le gouvernement des Pays-Bas au duc François III de Lorraine, qui l'aurait exercé en attendant son entrée en possession du duché de Toscane. L. Bittner, Chronologisches Verzeichnis der ôsterreichischen Staatsvertràge, 1. 1, p. 158 (Vienne, 1903). La nomination de Charles par Marie-Thérèse se rattache évidemment à ce projet.
(2) Sur sa personnalité, voy. le livre surtout anecdotique de L. Perey, Charles de Lorraine et la cour de Bruxelles sous le règne de Marie-Thérèse (Paris, 1903). Cf. M. Huisman, Un prince populaire : Charles de Lorraine. Revue de l'Université de Bruxelles, juin-juillet 1903. Voy. aussi A. von Arneth, Maria Theresias letzte Regierungszeit, t. IV, p. 232 (Vienne, 1879).