‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 73 sur 218 · CHARLES DE LORRAINE · texte numérisé non relu

CHARLES DE LORRAINE

l'homme qui convenait pour sa place. Après tant d'Espagnols, d'Italiens et d'Allemands, ce Lorrain apparut aux Belges comme une manière de compatriote. Pour la première fois depuis Marguerite de Parme, on avait un gouverneur dont la langue naturelle était le français. Nul exotisme non plus dans l'aspect et la manière de vivre de ce prince élevé à la cour ducale de Nancy. Par politesse et pour plaire à l'impératrice, on lui faisait honneur de talents militaires. En somme, [il n'avait montré que de la bravoure pendant la guerre de (la succession d'Autriche. Les troupes l'estimaient peu; il s'en consolait facilement, n'ayant aucun goût pour la guerre (1). Son manque absolu d'ambition ne le laissait guère moins indifférent à la politique. Amoureux d'une vie large et facile, que son veuvage lui rendait plus facile encore, il pratiquait bonnement la philosophie épicurienne à la mode de son époque. 11 est grand amateur de table et de boisson, peu distingué d'allures, mais brave homme et même bon garçon, bienfaisant, affable et souriant. Le prince de Ligne évoquait dans sa vieillesse, avec un soupir de regret, sa « jolie cour, gaie, sûre, agréable, polissonne, buvante, déjeunante €t chassante » (2). Nulle étiquette. L'incendie du vieux palais, en 1731, lui a donné l'occasion de s'installer à l'hôtel d'Orange, payé sur sa cassette, meublé à sa guise, et où il ne se sent gêné ni par la tradition, ni par le souvenir de la dévote et majestueuse Marie-Élisabeth. Au reste, il préfère encore à cette résidence les pavillons de chasse, comme celui de Tervueren, son œuvre personnelle, où il peut s'entourer à l'aise des danseuses et des actrices qui se partagent ses faveurs avec les maîtresses en titre. Avec cela, quoique son instruction ait été déplorablement négligée et qu'il ne sache pas l'orthographe, il éprouve la passion de son temps pour les porcelaines, les tapisseries, les mécaniques et les sciences naturelles. Il se ruine en achat de bibelots et protège les inven-

(1) Voy. ce que dit de lui Podewils, Ballet, de la Comm. roy. d'Hist., 2^ série, t. II [1851], p. 254.

(2) Mémoires, p. 123 (Bruxelles, 1860).

teurs (1). Tout le monde a accès auprès de lui, car autant il déteste le travail, autant il aime la popularité, et sa bonhomie le porte naturellement à la bienveillance. S'il fait quelque peu scandale par le débraillé de ses moeurs, on pardonne tout à ce prince si simple, si naturel, si dépourvu de morgue et de pose. Joseph 11, qui n'a jamais pu le souffrir, et pour cause, constate avec amertume qu'il inspire une « espèce de fanatisme aux habitants » (2). En faut-il d'autres preuves que la statue que les États de Brabant lui firent ériger de son vivant en 1775? Il lui arrive naturellement par amour-propre, par bonté d'âme, mais surtout par désir de conserver l'affection du peuple, de protester de loin en loin contre les desseins de la cour de Vienne. « Si le prince Charles, dit encore aigrement Joseph II, s'est jamais mêlé de quelque chose, c'est pour être du parti de l'opposition » (3). Opposition légère, au surplus, et toute de surface. Marie-Thérèse, qui connaissait son beau-frère, ne s'en inquiéta jamais. Elle savait bien qu'elle n'avait qu'à insister pour qu'il obéît, ou, s'il le fallait, qu'à le menacer de ne pas payer ses dettes. Elle n'eut jamais à craindre qu'il refusât rien au gouvernement et qu'il oubliât dans ses tiroirs, comme Marie-Élisabeth, les ordres qu'elle lui envoyait. Elle était trop fine pour ne pas comprendre que « l'opposition » du gouverneur servait sa politique, puisqu'elle contentait l'opinion sans rien entraver, et puisque, dissimulé par Charles, dont la présence rassurait la nation, le ministre plénipotentiaire, les yeux fixés sur la boussole de Vienne, tenait la barre et conduisait le navire.

Car on peut dire du gouverneur qu'il règne, mais qu'il ne gouverne pas. Réduit à des fonctions d'apparat, dont son caractère facile se contente et s'amuse, il s'abandonne à la

(1) G. Cumont, Manufactures établies à Tervueren par Charles de Lorraine. Annales de la Soc. d'Archéologie de Bruxelles, t. XII [1898]. Ed. Laloire^ Recherches de mines dans les Ardennes pour le compte de Charles de Lorraine. Bullet. de la Soc. d'Art et d'Hist. du dioc. de Liège, t. X [1896].

(2) A. von Arneth, yose/ //. und Maria Theresia, t. III, p. 314.

(3) H. Schlitter, Geheime Correspondenz Josefs IL mit seinem Minister in den Œsterreichischen Niederlanden Ferdinand Grafen Trautmansdorff, p. 793 (Vienne, 1902).

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