LES MINISTRES PLÉNIPOTENTIAIRES
direction du ministre. L'origine de cet acolyte ou, pour mieux dire, de ce surveillant dont il est flanqué, remonte au régime espagnol. Granvelle auprès de Marguerite de Parme, d'Aytona auprès de l'archiduchesse Isabelle, plus tard les ambassadeurs du roi catholique à La Haye, chargés de contrôler et d'inspirer le gouvernement de Bruxelles, en ont déjà, dans une certaine mesure, rempli la fonction. Mais l'institution ne s'est nettement dégagée que sous le régime autrichien. Le nom de ministre plénipotentiaire apparaît sous Charles VI, où il fut porté par Sinzendorff et après lui par Prié. L'absence d'un gouverneur résident à cette époque rendait indispensable la nomination de ces agents de l'empereur. Pendant la régence de Marie-Élisabeth, qui eût pu s'en offusquer, le nom disparut, mais-la chose subsista. Les grands maîtres de l'archiduchesse, le comte Harrach, puis le prince Visconti, furent en somme à ses côtés des instruments de la cour de Vienne. Entre sa mort et l'arrivée de Charles de Lorraine, on en revint aux ministres plénipotentiaires gouvernant par intérim, Harrach, Koenigsegg, Kaunitz-Rittberg, Bathyani. Enfin, à partir de l'établissement du duc à Bruxelles, s'organisa l'ordre de choses qui devait subsister jusqu'au bout.
Auprès du gouverneur représentant la personne même du souverain, figure désormais le ministre plénipotentiaire, homme de confiance de ce même souverain, choisi par lui, ne dépendant que de lui, exécuteur de ses volontés, confident de ses projets, témoin attentif et rapporteur professionnel de ce qu'il voit et de ce qu'il entend. S'il n'a pas l'apparence il a, et il a de plus en plus, la réalité du pouvoir. Aussi le choisit-on avec soin parmi la fine fleur du personnel diplomatique. Les ministres plénipotentiaires que Vienne a envoyés à Bruxelles, de 1749 à 1791, le marquis de Botta- Adorno, le comte de Cobenzl, le prince de Starhemberg, les comtes de Belgiojoso, de Trautmansdorff, de Mercy-Argenteau et de Metternich (1), se sont également distingués par leur zèle, sinon toujours
(1) Voici leurs titres complets accompagnés des dates de leurs lettres de nomination : Antoine-Otton, marquis de Botta-Adorno, chevalier de Malte, conseiller
par leurs talents. C'est eux qui ont été les vrais organisateurs du régime autrichien en Belgique.
Ministre du souverain près le gouverneur, le plénipotentiaire est en fait indépendant de celui-ci, quoique, pour la forme, il soit placé sous ses ordres. 11 correspond avec les représentants des puissances étrangères accréditées à Bruxelles, avec le Conseil Suprême des Pays-Bas à Vienne, puis plus tard avec le chancelier de Cour et d'État, et même, « en droiture » avec l'impératrice ou l'empereur. Toute l'administration est soumise à son contrôle et reçoit son impulsion. Le gouverneur s'absente-t-il, il le remplace, et c'est justement à cette éventualité que se rapporte son titre de plénipotentiaire. Où que l'on regarde, c'est lui qui fait tout, et Charles de Lorraine ne laisse point parfois de s'en impatienter : « Je n'ai rien fait, écwt-il à Kaunitz, qui puisse inspirer des inquiétudes, et si je demande des pouvoirs plus étendus, c'est dans l'intérêt du service royal » (1). Plus tard, sous Cobenzl, il se plaindra d'être refoulé et ligotté par le ministre, dont on préfère toujours le sentiment au sien propre. Au fond cependant, il n'est pas fâché de pouvoir chasser et souper à l'aise, pendant que le ministre travaille. « Depuis six heures du matin, soupire Botta, jusqu'à
d'État, du Conseil Aulique de guerre, général d'artillerie, 19 avril 1749. — Charles, comte du Saint-Empire Romain et de Cobenzl, grand échanson héréditaire du duché de Carniole, grand fauconnier et grand porte-plats héréditaire du comté de Qoritz, chambellan de l'impératrice, conseiller d'État, 19 mai 1753. — Georges-Adam, prince du Saint-Empire Romain et de Starhemberg, chevalier de la Toison d'Or, grand'croix de l'ordre de Saint-Étienne, conseiller d'État, ministre des conférences et d'État, 31 mars 1770. — Louis de Barbiano de Belgiojoso, chevalier de Malte, chambellan, conseiller d'État, lieutenant-général des armées de l'empereur, colonel propriétaire d'un régiment d'infanterie, ex-envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à la cour d'Angleterre, 9 mai 1783. — Ferdinand, comte du Saint-Empire Romain et de Trautmansdorff-Weinberg, chambellan, conseiller d'État, ex- ministre plénipotentiaire près l'Électeur de Mayence et les Cercles du Haut-Rhin et de Franconie, 12 octobre 1787. — Florimond, comte de Mercy-Argenteau, chevalier de la Toison d'Or, grand'croix de l'ordre de Saint-Étienne, chambellan, conseiller d'État, ambassadeur à la cour de France, 30 novembre 1790. — François-Georges, comte de Metternich-Winnebourg, grand'croix de l'ordre de Saint-Étienne, chambellan, conseiller d'État, ministre plénipotentiaire près des cours électorales de Trêves et de Cologne et le Cercle de Westphalie, 17 juin 1791. (1) Gachard, Ordonnances, t. VI, p. Xlll. Cf. ibid., t. XI, p. XiVn.
l'inteevention de vienne 249
six heures du soir, je ne trouve pas une heure de reste ou vide de quelque occupation, exceptée celle du dîner » (1). Pour Cobenzl, les mémoires de son neveu Philippe nous le montrent sur pied dès cinq heures et expédiant les affaires tout le long du jour. Ce labeur est aussi discret qu'il est opiniâtre. Le ministre s'efface pour réserver au gouverneur « toutes les résolutions éclatantes qui peuvent illustrer son gouvernement » (2). 11 ne se met en avant que s'il s'agit de prendre des mesures désagréables « pour ne pas commettre la bonté et la douceur de notre prince gouverneur général » (3). Ainsi faisant, il couvre par surcroît Vienne, dont il reçoit et exécute les ordres.
Ceux-ci lui parviennent de moins en moins par l'intermédiaire du Conseil Suprême de Flandre. Ce vieux rouage de la lente administration espagnole, conservé tout d'abord par Charles VI, n'eut plus de raison d'être du jour où l'empereur eut renoncé définitivement au titre de roi catholique. 11 compliquait inutilement les affaires, et la tradition qui y donnait accès à des conseillers belges et y faisait employer la langue castillane dans la correspondance avec les provinces, reconnaissait aux Pays-Bas une autonomie fâcheuse. On le laissa donc peu à peu s'engourdir. 11 conserva quelque importance jusqu'à la paix d'Aix-la-Chapelle, puis déclina pour s'éteindre sans bruit en 1757.
Ce qui lui restait d'attributions fut reporté à la chancellerie de Cour et d'État. Désormais, les affaires des Pays-Bas, au lieu d'être traitées à part, relevèrent, comme l'ensemble de la monarchie, de la « Conférence ministérielle » présidée par le chancelier, et Starhemberg vantera en 1781 les « effets surprenants et glorieux qui ont suivi cette transformation » (4). Le chancelier, auquel tout aboutit, est en rapports constants avec le ministre de Bruxelles. Dès 1758, Kaunitz exposait ainsi à
(1) J. Laenen, Boita- Adorno, p. 33.
(2) Ibid., p. 34.
(3) Ibid., p. 35.
(4) Bull, de la Comm. roy. d'Hist., 5« série, t. IX [1899], p. 447.
25o LE GOUVERNEMENT
Marie-Thérèse l'organisation nouvelle : « Tout objet susceptible de direction préparatoire, toutes vues nouvelles, projets, idées, plans, j'en charge ma correspondance particulière avec le comte de Cobenzl qui en rend compte à Son Altesse Royale. Si nous convenons des principes, si nous nous accordons sur le choix des moyens, on en fait une relation à Votre Majesté, et les matières sont portées toutes préparées à sa décision »(1). La liaison est donc parfaite entre Vienne et Bruxelles ; la roue motrice mord bien dans l'engrenage et l'entraîne avec elle dans le mouvement qui l'anime.
L'impulsion qu'il reçoit du chancelier de Cour et d'État, le îfiinistre la transmet lui-même aux rouages supérieurs du gouvernement local, c'est-à-dire aux Conseils collatéraux. Le premier d'entre eux, le Conseil d'État, s'il subsiste encore pour la forme, ne rend plus aucun service. Mais les deux autres, remaniés et rajeunis, n'en sont que plus actifs. Déjà sous Charles VI, le Conseil Privé a été allégé de ses attributions judiciaires, qu'il a dû abandonner aux cours de justice. D'après l'instruction qu'il reçoit en 1725, il ne doit être qu'un « Conseil consultatif du gouvernement ». Il ne s'y habitua pas tout de suite. Durant une vingtaine d'années encore, les légistes dont il se composait continuèrent à le regarder comme « Conseil exerçant le pouvoir royal ». Sortis des tribunaux supérieurs du pays, ils répugnaient à l'idée de changer leur indépendance de magistrats contre une subordination de fonctionnaires. Le gouvernement leur reprochait leur « ton rogue et pédantesque », et de ne pas parvenir à se défaire « de l'air et des maximes du barreau ». Aussi, s'efforçait-il de les consulter le moins possible, ou de ne les consulter que pour la forme. Après la paix d'Aix-la-Chapelle, il prit Ihabitude de leur envoyer de Vienne des ordonnances toutes faites (2).
La nomination de Patrice-François de Nény, le fils du rédacteur de la charte de la compagnie d'Ostende, comme adjoint
(1) Uachard, Analecies belgiques, p. 461.
(2) P. Alexandre, Histoire du Conseil Privé dans les anciens Pays-Bas. Mém tires i.i-8> de l'Acai. roy. de Belgique, t. LU [1895], p. 145 et suiv.