CHAPITRE IV
On peut affirmer que du commencement du moyen âge au milieu du XVF siècle, aucune contrée de l'Europe occidentale n'a fait preuve d'une vitalité économique comparable à celle de la Belgique. De Charlemagne à Charles-Quint, à quelque point de vue qu'on l'envisage, le travail humain y est plus intense et plus varié que partout ailleurs. A tous les moments de l'économie, elle est en progrès sur ses voisines. Elle l'est à l'époque des grands domaines comme à l'époque des villes, à l'époque des villes comme à celle de la Renaissance. Ses polders depuis le XP siècle, son industrie drapière et ses charbonnages depuis le XIII* siècle, son port de Bruges, sa Bourse d'Anvers, pour ne citer que ces exemples, lui assurent dans l'histoire économique une place aussi haute que celle qu'elle doit à ses peintres et à ses sculpteurs dans l'histoire de l'art.
Mais la période de guerres civiles, puis de guerres étrangères qui s'ouvre pour elle presque en même temps que le règne de Philippe II, interrompt, après sept siècles de dévelop-
(1) Je n'ai pu prendre connaissance que pendant la correction des épreuves de ce chapitre, des bonnes feuilles du remarquable travail de mon collègue de l'Université de Gand, M. H. van Houtte, Histoire économique de la Belgique à la fin de l'Ancien Régime (48e fascicule du Recueil de travaux publiés par la faculté de philosophie de l'Université de Gand. Gand, 1920), que l'auieur a bien voulu me communiquer. Je prie le lecteur de s'y reporter pour compléter et, au besoin, pour rectifier mon exposé.
LE RELÈVEMExNTT ECONOMIQUE 201
pement continu, cette extraordinaire activité. Elle lutte désespérément pour conserver une prospérité qu'il n'est plus en son pouvoir de retenir et qui, pendant environ deux cents ans, va déclinant de plus en plus, sans qu'elle en perde jamais la mémoire. Aucune accalmie, durant la longue tempête, n'est assez durable pour lui permettre de se ressaisir. La mauvaise fortune s'acharne contre elle. Après la fermeture de l'Escaut (1648) et surtout après le traité de la Barrière (1715), il semble qu'elle doive renoncer à tout espoir et que les destins soient accomplis.
Et pourtant, contre toute attente, elle se relève. A partir du milieu du XVIIP siècle, la paix rétablie, la sécurité revenue, elle se remet à l'œuvre, et c'est un spectacle touchant de la voir se redresser peu à peu et s'attacher à l'industrieux labeur qui fait sa vie. En quelques années, des progrès étonnants sont réalisés. Sans doute, elle ne remonte pas au rang qu'elle avait occupé jadis, mais son ascension est pourtant si rapide et si énergique qu'elle surprend tout le monde. Dès 1766, Kaunitz constate que « la prospérité de la nation a commencé une nouvelle période depuis la paix d'Aix-la-Chapelle » (1). D'après Dérivai, qui écrit en 1782, les Pays-Bas sont plus heureux que les pays voisins, ils n'ont jamais été mieux cultivés et les transformations qui s'y sont accomplies sont si grandes, qu'on ne les reconnaît plus (2). Leur air d'aisance, de propreté, de santé frappe tous les voyageurs. Ils décrivent à l'envi leurs belles chaussées, leurs canaux bordés de grands arbres et animés par le passage des chalands et des coches d'eau, dont le confortable est proverbial. Ils s'étonnent de la densité de la population, plus nombreuse, affirme Shaw, que celle de toute autre partie de l'Europe (3). Le règne de Marie- Thérèse a donc mis fin à leur longue décadence. On doit le considérer comme le point de départ d'une nouvelle marche
(1) Bullet. de la Comm. roy. d'Hist., 3e série, t. X [1869], p. 375.
(2) Le voyageur dans les Pays-Bas Autrichiens, t. I, p. 5, t. II, p. 16 et suiv. Cf. P. Anot et F. Malfillâtre, Les deux voyageurs ou lettres sur la Belgique, la Hollande, etc., t. I, p. 60 et suiv. (Reims, 1802).
(3) Essai sur les Pays-Bas Autrichiens, p. 3 (Londres, 1783).
en avant qui, un instant entravée par les brutalités de l'annexion française, reprendra sous l'empire de Napoléon I^% pour s'accélérer sans cesse depuis lors et aboutir enfin à cette exubérance de travail et de richesses où le guet-apens de 1914 devait surprendre les Belges et les appeler aux armes.
Il faut faire honneur de ce relèvement au peuple tout d'abord qui Ta rendu possible par son amour du travail et son énergie demeurée intacte après des calamités inouïes, à l'heureuse situation du pays ensuite et à la richesse de son sol, au gouvernement enfin, dont la politique seconda avec autant de zèle que d'intelligence les efforts de la nation.
Le premier symptôme et le plus caractéristique du réveil de la vigueur nationale, c'est, à partir du milieu du xvill*^ siècle, le relèvement continu de la population. L'absence de dénombrements exacts ne permet malheureusement de l'apprécier que par des évaluations assez grossières (1).
Il semble bien que le chiffre des habitants n'ait jamais été aussi bas, depuis le XVP siècle, que durant la guerre de la succession d'Espagne, la dernière des grandes catastrophes militaires traversées par le pays avant la fin de l'Ancien Régime (2). Depuis lors jusqu'à la paix d'Aix-la-Chapelle (1748), il reste, à peu de chose près, stationnaire. Mais après le bienfaisant traité, il se relève tout à coup et son mouvement ascensionnel ne s'arrête plus. Bruxelles passe de 57,854 habitants en 1755, à 74,427 en 1783 (3), Gand de 45,000 environ vers
(1)" Pour quelques tentatives avortées de dénombrement, voy. Quetelet, Ballet, de la Comm. centrale de statistique, t. III [1847], p. 23, et Ch. Piot, Le règne de Marie-Thérèse dans les Pays-Bas Autrichiens, p. 213 (Louvain, 1874).
(2) C'est du moins l'impression que donne l'observation des chiffres, malheureusement assez peu sûrs, fournis pour le Brabant par Tarlier et Wauters, Histoire et géographie des communes belges.
(3) N. Briavoinne, Mémoire sur l'état de la population des fabriques, des manufactures et du commerce dans les provinces des Pays-Bas depuis Albert et Isabelle jusqu'à la fin du siècle dernier. Mém. in-4o de l'Acad. roy. de Belgique, t. XIV [1840], p. 188; Henné et Wauters, Histoire de Bruxelles, t. Il, p. 296.