CHIFFRE DE LA POPULATION
1750, à 48,409 en 1786 (1), Anvers de 37,304 en 1755, à 48,665 en 1784 (2), Mons de 15,296 en 1695, à 20,131 en 1786 (3), Namur de 13,257 en 1745, à 14,728 en 1784 (4).
D'après des calculs sans doute trop optimistes, la population de la Flandre, entre 1771 et 1784, aurait augmenté d'à peu près 50 p. c. (5). Quant à celle de l'ensemble du pays, le Conseil Privé l'estimait en 1784 à 2,272,892 âmes (6). Kaunitz, en chiffres ronds, la porte à deux millions en 1787 (7), et si Publicola Chaussard, en 1793, l'élève jusqu'à deux millions et demi, c'est qu'il envisage à la fois le pays de Liège et les Pays- Bas (8). Toutes les vraisemblances permettent donc d'admettre pour ces derniers, à la fin du XVIIP siècle, une population totale d'un peu plus de deux millions d'habitants, chiffre supérieur à ceux qu'ils présentent, pour le même territoire, à n'importe quelle période antérieure (9). Dès cette époque, la densité de la population belge dépasse celle de toutes les autres contrées de l'Europe. La fécondité naturelle de la nation n'est pas seulement favorisée par l'aisance générale, mais aussi par les efforts de l'administration pour améliorer l'hygiène. Des écoles d'accouchement sont fondées dans le Hainaut et à Gand en 1776 et en 1778. A partir de 1768, le grand fléau du temps, la variole, commence à être combattu par l'introduction de la vaccine (10).
(1) Briavoinne, op. cit., p. 195; F. De Potter, Geni van den oudsten iijdtot heden, t. 1, p. 588.
(2) Briavoinne, op. cit., p. 196; Qachard, Analectes belgiques, p. 420.
(3) Briavoinne, op. cit., p. 198.
(4) Ibid., p. 200; St. Bormans, Cartulaire de la commune de Namur, t. I, p. LlIIn. (Namur, 1876).
(5) P. C. van der Meersch, De l'état de la mendicité et de la bienfaisance dans la province de la Flandre Orientale, p. 177 (Bruxelles, 1852).
(6) Qachard, Analectes, p. 420.
(7) H. Schlitter, Die Regierung Josefs IL, p. 248 n. 12.
(8) Mémoires historiques et politiques, p. 247 (Paris, 1793).
(9) Les Pays-Bas présentaient le même chiffre d'habitants au commencement du XVlie siècle. Voy. Histoire de Belgique, t. IV, 2« édit., p. 438. Mais il importe de remarquer que leur territoire à cette époque, antérieure aux conquêtes de Louis XIV, était notablement plus étendu.
(10) Sur les ravages de la variole au XVllie siècle, voy. le curieux travail de M. J. Cuvelier, Avant Jenner. Rev. de l'Instruction publique, t. L [1907], p. 361
Le relèvement de la population s'est surtout manifesté rapide et vigoureux dans les campagnes. De 1709 à 1784, le nombre des habitants a plus que doublé dans quantité de villages brabançons et flamands (1). A Saint-Nicolas, centre du pays de Waes, il monte, entre ces deux dates, de 6,429 à 10, 107 (2), C'est que la restauration économique a débuté et s'est manifestée par excellence dans le domaine de l'agriculture. Si nombreuses et si cruelles qu'elles aient été, les guerres du XVlP siècle n'avaient pas anéanti l'organisation rurale de la Flandre. Malgré l'incendie des villages, les inondations, les contributions forcées, les réquisitions et les fourrages, non seulement elle se maintint, mais elle continua d'être considérée comme un modèle.
Elle le dut sans doute à la répartition traditionnelle du sol entre une multitude de petits fermiers. Après un pillage ou un incendie, il suffisait que le propriétaire consentît de légères avances au paysan pour que celui-ci relevât sa chaumière, se procurât les quelques instruments indispensables et se remît au travail. La nature capitaliste de l'agriculture flamande et le système des petites exploitations lui permirent donc de traverser des crises qui eussent ruiné pour longtemps un pays de grandes fermes, trop coûteuses pour être rebâties sans retard, ou de paysans propriétaires, trop pauvres pour se relever par leurs propres forces. Le retour de la sécurité après la paix d'Aix-la-Chapelle rendit l'essor aune activité demeurée intacte et robuste en son fond. En quelques années, grâce à la puis-
et suiv. La pratique de l'inoculation se.Tible s'être introduite en Belgique un peu avant 1763. Voy. Qachard, Ordonnances, t. IX, p. 432. Pour les écoles d'accou chement, voy. Ordonnances, t. XI, p. 123, 253.
(1) Pour le Brabant, voy. les chiffres de Tarlier et Wauters, op. cit.; pour la Flandre, le dénombrement de la châtellenie d'Audenarde dans van der Meersch , op. cit., p. 46. Voici quelques chiffres pour le Brabant : Virginal : 228 habitants (1709), 681 h. (1784); Rixensart : 236 h. (1709), 634 h. (1784); Genval : 318 h. (1709), 590 h. (1784); La Hulpe : 345 h. (1709), 890 h. (1784); Ohain : 505 h. (1709), 1220 h. (1789); Lasne : 256 h. (1709), 657 h. (1784).
(2) G. Willemsen, Étude sur la démographie d'une commune du plat pays de Flandre aux XVIIe et XVIII' siècles. Annales de l'Acad. d'Archéol. de Belgique, 5* série, t. VI [1904].
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santé natalité propre aux pays de petite exploitation, où les enfants collaborent au travail du père, les terres inondées ou abandonnées furent remises en culture et les procédés traditionnels de la technique rurale se perfectionnèrent. L'usage déjà si répandu des engrais fit des progrès nouveaux. Il suffit de lire un acte de bail pour admirer la minutie des stipulations qui le concernent et en répartissent les dépenses entre le propriétaire et le fermier. La chaux s'ajoute aux engrais naturels vers le milieu du siècle; en 1768, son emploi se répand, des châtellenies d'Ypres, de Courtrai et d'Audenarde, dans le Franc de Bruges (1). La variété des cultures grandit encore. A côté des céréales, des légumes, du lin, du houblon apparaissent la pomme de terre (2), puis le tabac, dont la production est déjà si abondante en 1783, qu'on n'a plus besoin de recourir au tabac d'Amérique (3). Et, à mesure que la terre donne une plus grande diversité de fruits, sa fécondité va croissant, une application plus rationnelle et plus savante de l'alternance des moissons lui restituant sans cesse les forces qu'elle perd et la faisant produire sans relâche. Le pays de Waes, particulièrement, où pas un pied carré ne demeure stérile et qui apparaît comme un immense jardin de céréales, frappe d'admiration tous les voyageurs qui le traversent. Un si bel exemple devait susciter l'imitation des provinces
(1) Gachard, Ordonnances, t. IX, p. 398. — Pour un exemple des stipulations locatives sur l'engrais, voy. Berten, Coutume du vieux bourg de Gand, p. 410 et suiv. (Bruxelles, 1993). En 1764, le chef collège de Termonde établit que la seule paroisse de Zèle achète annuellement pour 30,000 florins d'engrais. Blanchard, La Flandre, p. 345.
(2) Elle aurait été introduite en Flandre en 1709 par les Anglais. Van der Meersch, op. cit., p. 186. En 1765, elle est cultivée dans tous les villages du pays de Waes comme aliment de consommation courante. Willemsen, Notes statistiques sur le pays de Waes au XV1II« siècle. Ann. du Cercle archéol. du pays de Waes, t. XXVI1I[1910], p. 197.
(3) H. van Houtte, Contribution à l'histoire commerciale des États de l'empereur Joseph II. Vierteljahrschrift fur Social- und Wirtschaftsgeschichte, t. VIII [1910], p. 371. L'usage du tabac s'est tellement généralisé au commencement du XVIlie siècle que l'on constate en 1727 " dat men bijnae niet en siet eenigen werkman of buijten man sonder de pijpe in den mond -. Gachard, Ordonnances, t. IV, p, 86. Eji 1740, il y a des débits de tabac dans tous les villages du pays de Waes. Willemsen, loc. cit., p. 163 et suiv.
voisines. La région limoneuse du pays, dont le sol plus compact se prêtait plus malaisément que celui de la Flandre à la culture intensive et dont la population moins dense requérait moins de la terre, ne s'était point dégagée encore, au milieu du xvilF siècle, d'une routine que les progrès de la Flandre faisaient paraître plus choquante. L'assolement triennal, où la jachère se repose une année sur trois, subsistait dans les grandes fermes du Brabant wallon comme dans les villages d'une partie du Hainaut, du Namurois et du Luxembourg (1). Dans quantité d'endroits on rencontrait presque intacte la communauté rurale du moyen âge, avec sa forêt, ses pâtures et ses prés communaux, et l'enchevêtrement de ses champs, que l'obligation de les cultiver en commun empêchait de clôturer.
Ces vieux usages faisaient vivre le pauvre, qui conduisait sa vache ou ses chèvres paître sur le « waret » et s'approvisionnait gratuitement de combustible et de litières de fougères dans le bois banal ; mais, aux yeux des agronomes, leurs avantages sociaux ne pouvaient compenser leurs défectuosités économiques. Quel misérable rendement; que de terres perdues! La science de la richesse, qui commençait à se développer, ne tenait aucun compte de l'homme. Les physiocrates, alors dans la prime nouveauté de leurs débuts, ne voyaient que la nature, ne s'occupaient que d'elle et d'en multiplier la production. Le gouvernement et les administrations applaudissaient à leur doctrine et se réglaient sur elle. En 1770, une ordonnance, dans le Luxembourg, autorise la clôture des terres afin de les faire échapper à la vaine pâture (2). Avant 1766, un édit permet aux États du Hainaut et du Namurois de louer pour un terme de trente-six à quarante ans les terres communales (3). Un autre, en 1773, ordonne de répartir les terrains vagues entre les chefs de famille et de les mettre à la charrue dans les deux ans (4). D'autres encore permettent aux com-
(1) Dérivai, Le voyageur dans les Pays-Bas Autrichiens, t. III, p. 1 14.
(2) Gachard, Ordonnances, t. X, p. 73.
(3) Bullet. de la Comm. roy. d'Hist., 3^ série, t. X [1869], p. 403.
(4) Gachard, Ordonnances, t. X, p. 412.
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munes de la Campine de vendre leurs bruyères, à condition que l'acheteur s'engage à les défricher; restreignent le nombre des bonniers destinés à demeurer en jachère; transforment les « prés à warlo » en pacages ou en terres de labour ; exemptent de l'impôt pour dix ans les acquéreurs de terres incultes ; mettent des bornes au droit de pâturage (1).
Toute une littérature technique se développe. J.-B. Mondez expose à ses compatriotes du Hainaut les principes salutaires de l'agriculture flamande (2); vers 1775, le prévôt de Marcy recherche les moyens de perfectionner celle de l'Ardenne et étudie les engrais artificiels (3); l'abbé Mann et le marquis de Chasteler discutent les avantages et les inconvénients des grandes fermes (4). Les physiocrates en prônent l'excellence, mais l'exemple de la Flandre est trop concluant pour que l'on ne préfère pas sa pratique à leur théorie. Le système des petites exploitations se généralise dès le milieu du siècle. En 1755, l'étendue des fermes en Hainaut est fixée à 60 bonniers au maximum (5). F. X. Burtin, en 1784, condamne les « grosses censés » comme « meurtrières » de la population, de l'agriculture et même de l'industrie, dont les « gros censiers » cherchent à empêcher l'établissement à la campagne pour éviter le renchérissement de la main-d'œuvre (6). En même temps qu'ils
(1) Qachard, Ordonnances, t. X, p. 275, t. VI, p. 561, t. VIII, p. 453, t. IV, p. 417.
(2) Notes sur l'abolition des Jachères et les avantages de la culture flamande (Mons, 1811). Quatre-vingt-trois cultivateurs publièrent une brochure pour attaquer ses conclusions. Biographie Nationale, t. XV, coi. 99.
(3) Mémoire sur l'utilité des engrais artificiels, etc. Mém. de l'Acad. de Bruxelles, t. III [1780]. Quels sont les obstacles qui s'opposent à une meilleure culture des Ardennes et comment y remédier? Ibid., t. V [1788].
(4) Mann, Mémoire sur les moyens d'augmenter la population et de perfectionner la culture dans les Pays-Bas Autrichiens. Mém. de l'Acad. de Bruxelles, t. IV [1783] ; le même, Dans un pays fertile et bien peuplé, les grandes fermes sont-elles utiles ou nuisibles à l'État en général.'' Ibid. Cf., pour le développement de la petite culture au XVIIi*^ siècle, H. van Houtte, Avant Malthus. La théorie de la population et le mouvement en faveur de la petite culture dans les Pays-Bas à la fin de l'ancien régime, dans Mélanges Ch. Moeller, t. Il, p. 420.
(5) Qachard, Ordonnances, t. VII, p. 537.
(6) Voyages et observations miner al ogiques depuis Bruxelles par Wavre jusqu'à Court-Saint-Étienne. Mém. de l'Acad. de Bruxelles, t. V [1788].
poussent à la diffusion de la petite culture, les pouvoirs publics et les seigneurs terriens se préoccupent de généraliser la pratique des engrais à la mode flamande. Le gouvernement prescrit en 1764 au magistrat de Namur d'interdire que les immondices de la ville soient jetées dans la Sambre; il faut les tenir à la disposition des laboureurs (1). Le prince de Ligne fait rédiger pour ses tenanciers un règlement détaillé sur la fumure des terres (2). D'autres mesures encore, et en grand nombre, visent à supprimer les obstacles qui entravent le travail des champs. C'est ainsi, par exemple, que, dans le Namurois, afin de favoriser les moissonneurs, l'ouverture de la chasse est reportée du 20 juillet au 20 août (3). Avec une meilleure utilisation du sol va de pair l'introduction de cultures nouvelles. La pomme de terre, qui ne servait encore au commencement du siècle qu'à l'alimentation de « quelques soldats et de quelques pauvres», se généralise au point que, vers 1750, dans le Luxembourg « le peuple ne pourrait plus subsister sans ce fruit » (4). En 1754 et en 1763, sa culture dans le Namurois est soumise à la dîme (5).
L'élevage du bétail progresse parallèlement. La Flandre, vers 1775, au dire de l'abbé Mann, vend de 50 à 60,000 bœu!s par an dans les provinces voisines. En Hainaut, le gouvernement envoie des jeunes gens suivre à Paris les cours de l'école vétérinaire (6). Dans le sud du Limbourg et dans le pays de Hervé, le sol se couvre de prairies artificielles et donne à cette région l'aspect d'un tapis de verdure quadrillé en damier parles
(1) L. Lahaye, Inventaire de la correspondance du Conseil provincial de Namur, p. 326.
(2) Règlement nfanuscrit du 7 juillet 1775, à la bibliothèque de l'Université de Qand.
(3) Lahaye, Inventaire, etc., p. 327.
(4) Qachard, Ordonnances, t. VII, p. 397 n.
(5) Ibid., t. IX, p. 2. Cf. Gachard, Sur l'introduction de la culture des pommes de terre en Belgique, dans Essais et notices, t. II, p. 434.
(6) L. Devillers, Inventaire des archives des États du Hainaut, t. III, p. 99. — D'après Savary, Dictionnaire de commerce, t. I, p. 221 (2^ édition, Paris, 1748), les châtellenies de Flandre sujettes à la France avant la paix d'Utrecht nourrissaient annuellement 88,000 à 90,000 bœufs et vaches au-dessus de deux ans. Pour l'exploitation de beurre de Dixmude, dit beurre de Diximus, à Paris, voy. ibid., p. 930.