‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 8 sur 218 · DE 1648 A LA PAIX DES PYRÉNÉES II · texte numérisé non relu

DE 1648 A LA PAIX DES PYRÉNÉES II

Arras et force l'archiduc à coopérer avec lui à la prise de Rocroi, pendant que Turenne reconquiert Réthel, Mouson et Sainte-Menehould.

Cependant la Fronde est terminée. Pour la ranimer il faudrait une éclatante victoire. Cette fois, Monsieur le Prince consent à se porter sur Arras avec les Espagnols. Mais Turenne les oblige à lâcher pied. Tout ce que Condé peut faire, c'est de protéger la retraite (août 1654). En même temps, il perd ce qui lui restait encore de ses positions en Argonne; les Français rentrent dans Stenay et dans Clermont. Ils avaient fait mine, durant l'hiver, de s'installer à Liège, et, pour empêcher l'évêque Maximilien de Bavière de traiter avec eux, Léopold avait dû reconnaître, le 17 mars, la neutralité de la principauté. Les exactions du duc de Lorraine en Hesbaye exaspérant les Liégeois avaient largement contribué à les rapprocher de la France. Ce fut un motif de plus pour que l'archiduc se décidât à faire arrêter ce compromettant auxiliaire, dont l'attitude était depuis longtemps suspecte, et à l'envoyer tenir prison à Tolède (25 février) (1).

L'année 1655 fut désastreuse. Turenne s'empare successivement de Landrecies, de Condé, de Saint-Ghislain. Les troupes lorraines passent à la France. Enfin, Cromwell dont le gouvernement de Madrid essaye depuis longtemps de gagner l'alliance, se rapproche de Mazarin (3 novembre), envoie une flotte ravager les Antilles, et contraint le roi catholique, en le poussant à bout, à lui déclarer la guerre.

Philippe IV espéra rétablir ses affaires en faisant maison nette à Bruxelles. Le comte de Fuensaldana, odieux à Condé, fut rappelé. L'archiduc Léopold, malade et dégoûté d'une lutte stérile, reçut l'autorisation de partir pour l'Autriche. Au mois de mai 1656, don Juan, fils naturel du roi, venait le remplacer comme gouverneur et capitaine général, amenant avec lui, en qualité d'auxiliaire, le marquis de Caracena, gouverneur du Milanais. L'armée faisait encore assez bonne

(l) Voy. le manifeste publié contre lui dans les Placcaeten van Brabant, t. III, p. 285.

figure avec ses 11,000 fantassins et ses 12,000 hommes de cavalerie, et, sous ses nouveaux chefs, elle sembla tout d'abord devoir conjurer la mauvaise fortune. Au mois de juillet, elle forçait Turenne à lever précipitamment le siège de Valenciennes et à se replier sur Le Quesnoy. Elle n'osa, il est vrai, le poursuivre et se borna à reprendre la ville de Condé. Néanmoins ce dernier succès releva les courages. Sanderus le chanta en vers latins comme un grand exploit.

Il ne devait pas avoir de lendemain. L'alliance formelle de la France et de l'Angleterre, le 23 mars 1657, allait précipiter le dénouement. C'est en vain que les instructions de don Juan lui avaient prescrit de rechercher l'appui de l'Empire, de semer la mésintelligence entre les Provinces-Unies et Cromwell, d'exciter enfin contre celui-ci les partisans de Charles II. L'empereur Ferdinand UI mourait le 2 avril 1657, et son successeur, Léopold \", promettait, sous la pression française, de ne pas intervenir aux Pays-Bas. En Hollande, Jean De Witt, qui venait de conclure la paix avec Cromwell (mai 1657) se renfermait dans la plus stricte neutralité. Les royalistes anglais découragés ne bougeaient pas. La campagne de 1657 s'annonçait donc sous des auspices d'autant plus tristes, qu'entre l'intraitable Condé et le « superbe bâtard » qu'était don Juan, une brouille ouverte s'était déclarée tout de suite. On parvint bien à reprendre Saint-Ghislain (7 mars) et à refouler Turenne qui menaçait Cambrai, mais ces légers avantages ne compensèrent pas les pertes que la double attaque des Français infligea aux Espagnols. A l'Est, ils s'emparèrent de Montmédy (6 août) et à l'Ouest de Saint-Venant (27 août) et de Mardyck (3 octobre) qu'ils remirent à leurs alliés anglais en attendant de pouvoir leur donner Dunkerque, dont la cession avait été stipulée dans le traité signé avec Cromwell.

Dès le printemps de 1658, Turenne investissait la place tandis qu'une flotte anglaise s'embossait dans sa rade. Don Juan était décidé à un suprême effort pour défendre ce port excellent, à peine reconquis et dont les intrépides corsaires valaient une flotte de guerre. Il demanda des subsides extraordinaires aux États des provinces, faisant appel, pour les

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décider, à leur foi catholique, leur montrant la France « conjoincte de forces et d'interestz avec les Anglais, enveloppant dans la guerre la seule et vraye religion... et préparant de concert avec eux des conquêtes qu'ils prétendent faire servir comme de trosne à l'hérésie » (1). La bataille qu'il vint offrir le 14 juin à Turenne dans les Dunes, tourna en une épouvantable débandade. Condé sauva les débris de l'armée. Mais la résistance était désormais impossible. Le 23 juin, Dunkerque ouvrait ses portes et recevait la garnison -anglaise qui ne devait la quitter qu'en 1662. Puis Turenne poussant en avant entrait presque sans coup férir à Bergues (1" juillet), à Furnes (3 juillet), à Dixmude (6 juillet), à Gravelines (27 août), descendait la Lys, enlevait sur l'Escaut Gavere et Audenarde (9 septembre), se rabattait sur la Flandre maritime, faisait capituler Ypres (25 septembre) et achevait la campagne par la prise de Comines, de Grammont et de Ninove.

La cause de l'Espagne était perdue Les négociations pendantes entre les adversaires depuis plus de deux ans aboutirent enfin à la paix des Pyrénées, signée le 7 novembre 1659(2). Louis XIV devenait le gendre de Philippe IV et l'éblouissante perspective du la succession d'Espagne s'ouvrait devant lui. Il pouvait provisoirement simuler la modération. La plupart des conquêtes faites aux Pays-Bas furent restituées. La France se contenta de rogner sur toute sa longueur la frontière demeurée intacte depuis Charles-Quint. Elle entra en possession de l'Artois — à l'exception de Saint-Omer et d'Aire— de Gravelines, de Saint-Venant et de Bourbourg en Flandre, de Landrecies, du Quesnoy, d'Avesnes en Hainaut, de Thionville, de Montmédy, de Damvillers, d'ivoy, de Chauvency et de Marville dans le Luxembourg, et enfin des deux places fortes de Philippeville et de Mariembourg, dont les noms rappelaient cruellement les glorieux souvenirs du temps de Marie de Hongrie et de Philippe II.

(1) L. Devillers, Inventaire analytique des archives des États de Hainaut, t. II, p. 103 (Mons, 1902).

(2) H. Vast, Les grands traités du règne de Louis XIV, t. I, p. 93 (Paris, 1893).

En négociant la paix des Pyrénées avec don Louis de Haro, Mazarin avait évidemment sacrifié à l'avenir dynastique de la maison de Bourbon, l'avantage immédiat de la France. Jamais l'occasion ne devait se représenter aussi favorable pour celle-ci de faire son « pré carré », d'englober dans ses frontières les bassins de l'Escaut et de la Meuse, de mettre Paris à l'abri du rempart .des Pays-Bas. Ni l'Angleterre, ni l'Empire n'auraient pu lui opposer d'obstacles puisqu'elle avait acheté l'alliance de la première au prix de Dunkerque et'assuré la neutralité du second par la constitution de la ligue du Rhin (août 1658), qui gravitait dans l'orbite de Louis XIV. L'éclatante déroute de l'Espagne après la bataille des Dunes venait subitement de révéler sa faiblesse, qu'avaient dissimulée pendant longtemps des illusions entretenues par un glorieux passé. Et cette faiblesse faisait apparaître plus formidable encore la puissance de la France, unie maintenant autour de son jeune roi, exaltée par sa gloire et visiblement prête à seconder, avec un enthousiasme dans lequel se confondaient le sentiment dynastique et le sentiment national, les nouvelles entreprises qu'il s'assignerait.

Mais un témoin attentif et vigilant, la république des Provinces-Unies, allait désormais surveiller son essor. Que deviendrait-elle si la France parvenait à lui imposer son redoutable voisinage? N'était-il pas évident que le moindre mal serait aussitôt le déchirement du traité de Munster, la réouverture de l'Escaut et la disparition de la sécurité conquise après quatre-vingts ans d'une guerre dont la prospérité d'Amsterdam était la récompense, récompense qui apparaissait par surcroît aux calvinistes comme une bénédiction de Dieu aux vainqueurs du papisme? C'avait été un bonheur inespéré que Louis XIV eût préféré à l'annexion des Pays-Bas, son mariage avec l'infante Marie-Thérèse. Mais il était trop évident que la paix des Pyrénées ne durerait que le temps d'un

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armistice, que le roi de France ne tiendrait aucun compte de la renonciation de sa femme à l'héritage espagnol, que la lutte reprendrait fatalement entre les Bourbons et les Habsbourg et qu'elle reprendrait dans les Pays-Bas, entamés et incapables de résister à une prochaine invasion. 11 n'était personne qui ne pensât ainsi dans la République, et cette unanimité de l'opinion devait soutenir au pouvoir durant vingt ans le grand pensionnaire Jean De Witt, dont le ferme et clair génie allait susciter les premiers obstacles sous les pas triomphants de Louis XIV.

Ni la France ni l'Espagne n'ignoraient ces dispositions. Elles savaient bien que la neutralité de la République pendant la guerre n'avait eu d'autre motif que son désir de les voir s'user l'une et l'autre à son plus grand avantage. De Witt s'était refusé, en 1653, à causer avec Mazarin d'un projet de partage des Pays-Bas. En 1656, il avait écouté sans s'engager l'ambassadeur espagnol à La Haye, qui cherchait à l'intéresser à la défense de la Belgique, « ferme barrière » et rempart contre les vastes desseins de la France. Et pourtant, en parlant ainsi, don Esteban de Camarra exprimait la propre pensée du grand pensionnaire. Mais le moment n'était pas venu de songer à la réaliser. La lutte restait indécise et il était inutile de se compromettre à l'égard de la France qui n'était pas encore redoutable. Elle le fut deux ans plus tard, et aussitôt De Witt s'inquiète. Cette fois, il prête l'oreille aux suggestions de Mazarin qui, reprenant le plan de Richelieu en 1635, parle de constituer les Pays-Bas en république neutre entre la France et les Provinces-Unies (1).

Le point de départ de la combinaison devait être une insurrection provoquée dans |les provinces belges contre l'Espagne. Et il n'est pas impossible que des troubles qui éclatèrent à Anvers au mois d'octobre 1658 et qui alarmèrent gravement Philippe IV, n'aient eu quelque rapport avec ce projet (2). Au

(1) R. Dollot, Les origines de la neutralité de la Belgique, p. 120 et suiv. (Paris, 1902).

(2) Sur ces troubles voy. Uachard, Documents inédits concernant les troubles de la Belgique sous le règne de l'Empereur Charles VI, t. I, p. X et suiv.

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reste Mazarin ne voulait, en négociant, qu'endormir les craintes de la Hollande. La paix des Pyrénées le prouva l'année suivante.

n face du péril, De Witt allait maintenant reprendre pour son compte et léguer à ses successeurs cette idée de la barrière dont l'avaient tour à tour sollicité l'Espagne et la France. En 1660, il entretenait l'ambassadeur de Louis XIV, le comte d'Estrades, de l'éventualité d'un « cantonnement » des Pays- Bas, ou de leur constitution en dot au profit de Marie-Thérèse, qui les gouvernerait en État distinct. Ce n'était là d'ailleurs, en ce moment, qu'un moyen de sonder les intentions du roi. Et c'est justement pour les dissimuler que Versailles continua la conversation.

A Bruxelles, cependant, le marquis de Caracena (1), gouverneur à la place de don Juan, rappelé après la bataille des Dunes, s'ingénie à chercher des appuis introuvables. La paix conclue par l'Espagne avec l'Angleterre en octobre 1660, n'a amélioré que pour bien peu de temps la situation, car en avril, 1660, Charles II est remonté sur le trône des Stuarts et l'un de ses premiers actes a été-de vendre Dunkerque à Louis XIV (30 octobre 1662), lui donnant ainsi une nouvelle et formidable position dans les Pays-Bas.

Pour parer à un avenir menaçant, il n'y a rien à attendre de Madrid. Le trésor est si épuisé que Philippe IV a dû renoncer au projet de confier le gouvernement des Pays-Bas à l'archiduc Sigismond, dont la cour coûterait trop cher (2). Au lieu d'envoyer des troupes, il en demande, et il faut embarquer, en 1661, quelques régiments wallons destinés à l'interminable guerre du Portugal. Livré à ses propres forces ou plutôt à sa propre faiblesse, Caracena la fait apparaître plus évidente par

(Bruxelles, 1838); C. P. Serrure, Dagverhaal van den oproer te Antwerpen in 1659 (Gand, 1839) ; Ballet, de la Comm. roy. d'Histoire, 3^ série, t. VII [1865], p. 106. L'occasion en fut une sentence du Conseil de Brabant empêchant les messagers de la ville de faire concurrence à la poste.

(1) Don Louis de Benavides, Carillo y Toledo, marquis de Fromista et de Caracena, comte de Pinto.

(2) A. Levinson, Nuntiaturberichte vom Kaiser hofe Leopolds I. Archiv.fUr Oesterreichische Geschichte, t. CIII [1913], p. 651, 671, 701, 712.

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les moyens mêmes auxquels il est contraint de recourir pour y remédier. Il envoyé Stockmans à Ratisbonne plaider devant la diète les droits du Cercle de Bourgogne à la protection de l'Empire, droits dont Philippe 11 faisait jadis si bon marché quand les révolutionnaires du XVI^ siècle les invoquaient contre lui. Mais l'Empire ne donne que des paroles. A son tour il réclame des subsides pour la guerre contre les Turcs et les provinces refusent de les payer (1). Il est visible qu'il n'y a rien à attendre de ce côté, et c'est une raison de plus pour se montrer prêt à tout vis-à-vis des Provinces-Unies.

Par une curieuse ironie de l'histoire, au moment même où les Pays-Bas catholiques viennent de se mettre, à l'exemple de l'Espagne, sous le patronage de l'Immaculée Conception (2), ils n'ont plus d'autre refuge que la République protestante. Il n'est rien que le gouverneur ne fasse pour s'assurer leur bienveillance. Les autorités ont ordre de modérer le zèle des curés qui molestent les quelques communautés calvinistes subsistant encore sur les frontières du Limbourg (3). Le 26 décembre 1661, une convention règle le partage des pays d'outre-Meuse entre le roi et leurs Hautes Puissances, tout à l'avantage de celles-ci (4), e , en 1664, on leur cède le fort de Liefkenshoek devant Anvers, qui achève la fermeture hermétique de l'Escaut (5). Et malgré toutes ces concessions, les Provinces-Unies refusent de s'allier à l'Espagne. Elles ne répondent à ses avances que par des rebuffades : à la moindre occasion leur chargé d'affaires à Bruxelles rédige ses remontrances dans le style le plus rogue (6).

(1) E. de Borchgraeve, Histoire des rapports de droit public qui existèrent entre les provinces belges et l'empire d'Allemagne depuis le démembrement de la monarchie carolingienne jusqu'à l'incorporation de la Belgique à la République française, p. 288 (Bruxelles, 1870). Pour un secours de 8,000 hommes demandé directement à l'empereur, voy. Levinson, op. cit., p. 671 et suiv.

(2) Le 28 novembre 1659.

(3) Eug. Hubert, Les églises protestantes du duché de Limbourg, p. 41.

(4) Dumont, Corps diplomatique, t. VI, 2« partie, p. 393.

(5) Ibid.

(6) On consultera, pour apprécier les rapports des deux gouvernements, la monographie extrêmement détaillée d'Eug. Hubert, Les Pays-Bas Espagnols et la République des Provinces-Unies, 1648 à 1713 (Bruxelles, 1907).

HiST. DE BeLG. .•

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Au milieu de tant d'embarras, il est naturel que l'on se soit appliqué à Bruxelles à éviter toutes difficultés à l'intérieur du pays. Caracena est le premier de ces gouverneurs espagnols de nouveau style qui, occupés uniquement de négocier et de faire vivre les débris des troupes, y sacrifièrent tout le reste. Pourvu que les États des provinces votent régulièrement l'impôt, il ne s'immisce pas dans leurs affaires. C'en est fait, depuis le départ de don Juan, de la politique monarchique. Le dernier représentant de l'absolutisme royal au Conseil privé, Hovines, tombe en disgrâce. Sous son successeur De Paepe et sous tous les « chefs et présidents » qui se suivront jusqu'à la fin du XVIP siècle, il n'y aura plus de discussions sur les privilèges, et,' du moins, le mécontentement du pays ne viendra-t-il pas compliquer encore les difficultés d'une situation qui s'aggrave d'année en année.

Malgré son zèle et son énergie, le marquis de Castel Rodrigo, qui vint remplacer Caracena au mois d'octobre 1664, ne devait pas réussir à l'améliorer. C'était avant tout un franc Espagnol, grand ennemi de la France, et qui se vantait de faire bientôt porter le « golille » aux gens des Pays-Bas et de les dégoûter des modes de Paris. 11 avait à Madrid la réputation d'un habile politique et, s'il n'eût tenu qu'à lui, toute l'Europe n'eût pas tardé à se coaliser contre Louis XIV. Mais la disproportion était trop éclatante entre l'ampleur de ses desseins et la maigreur de ses ressources. Les Belges disaient de ce grand faiseur de projets qu'il eût été un excellent gouverneur dans la République de Platon (1). Ils l'eussent sans doute comparé à don Quichotte, s'ils avaient connu la littérature castillane.

La mort de Philippe IV, le .17 septembre 1665, rendit imminente la catastrophe que l'on attendait. Depuis 1662, Louis XIV avait découvert, dans le droit de dévolution appliqué par quelques coutumes du Brabant, un prétexte qui colorerait d'une apparence juridique la prise de possession d'une bonne partie des Pays-Bas au nom de la reine, dès le

(1) Bullet. de la Comm. roy. d'Histoire, 3" série, t. X. [1869], p. 330.

LE DROIT DE DEVOLUTION IQ

décès du roi d'Espagne (1). Pour soutenir cette thèse, il fallait, il est vrai, confondre le droit public avec le droit privé. Mais une confusion analogue n'avait-elle pas permis, au XIV« siècle, d'invoquer victorieusement la loi Salique contre les prétentions du roi d'Angleterre au trône de France ? La tentative de recourir à la même méthode était d'autant plus grande, que l'on savait bien qu'elle ne ferait pas éclater cette fois une nouvelle guerre de Cent ans.

Pendant que les juristes français travaillaient au Traité des droits de la Reine, et que Stockmans en préparait la réfutation (2), Castel Rodrigo renforçait la frontière. Il ordonnait de détourner le cours de la Lys des murs de Saint-Venant, faisait réparer les défenses de Namur et de Cambrai, élevait sur la Sambre, au village de Carnoy, une nouvelle place d'armes qu'il baptisait fièrement du nom de Charleroi, en l'honneur de l'enfant chétif (Charles II) auquel venait d'échoir l'immense héritage d'Espagne. Mais il sentait bien que derrière toute cette terre remuée il aurait fallu une armée solide, et c'est tout au plus s'il dispose de 20,000 hommes; encore ne peut-il les payer, car la misère du gouvernement est lamentable. Depuis 1660, on ne se contente plus d'engager le domaine, on le vend par blocs (3). En 1664, il a fallu par économie supprimer quantité

(1) Le droit de dévolution (devolutierecht) était une coutume appliquée dans certaines parties du Brabant et d'après laquelle tous les biens d'une succession étaient dévolus aux enfants du premier lit. Si la famille du roi d'Espagne y avait été soumise, Marie-Thérèse, femme de Louis XIV et fille du premier lit de Philippe IV, eût donc exclu son frère Charles II. Sur cette question voy. H. Lonchay, La rivalité de la France et de l'Espagne aux Pays-Bas, 1635-1700, p. 225 (Bruxelles, 1896); A. Legrelle, La diplomatie française et la succession d'Espagne, t. I, 2e édit., p. 72 et suiv. (Braine-le-Comte, 1895); J. Laurillard, Met devolutie-regt in het hertogdom Brabant (Leyde, 1855).

(2) Il publia, en 1665, le Veredicus Belga, puis, au commencement de 1667 le Tractatus de jure devolutionis. La même année Gui Joly répliqua par les Observationes sive responsio ad duos tractatus Bruxellis éditas adversus reginae christianissimae jus in Brabantiam et in alias quasdam Belgii provincias. Il y eut une édition française en 1668. C'est en partie pour réfuter Joly que De Vaddere écrivit, en 1672, son Traité de l'origine des ducs de Brabant.

(3) J. Le Roy, Histoire de l'aliénation, engagère et vente des seigneuries, domaines et juridictions du duché de Brabant, de Limbourg et du pays

de fonct onnaires (1). En 1667, les subsides envoyés de Madrid ne suffisent pas au centième des besoins courants. Les provinces épuisées protestent contre les demandes d'argent. La Flandre déclare ne pouvoir trouver 1,200 florins pour l'entretien de quelques soldats italiens récemment arrivés (2). Le peuple est « si abattu qu'il est impossible de compter sur lui ».

Par bonheur la guerre vient d'éclater entre l'Angleterre et les Provinces-Unies (mars 1665), et le roi de France, allié à celles-ci depuis 1662, est obligé de les défendre. Il faudrait que l'Espagne profite de cette bonne fortune et tende la main aux Hollandais. Mais le gouvernement de la régente, Marie- Anne d'Autriche, est endormi par l'habile diplomatie de Lionne. Il n'écoute pas les cris d'alarme de Castel Rodrigo qui, lui, voit une armée de 50,000 hommes se masser en Picardie et préluder par de brillantes revues à son entrée en campagne

Le 7 mai 1667, Louis XIV fait remettre à Madrid le Traité des droits de la reine très chrétienne. Il revendique comme lui appartenant le Brabant, Anvers, le Limbourg, Malines, la Gueldre, Namur. Cambrai, le Hainaut, ce qui reste de l'Artois, un tiers du Luxembourg, et le 24, sans déclaration de guerre, ses troupes franchissent la frontière. Castel Rodrigo ne songe pas un instant à leur tenir tête. Il commence la campagne « comme les vaincus la terminent d'ordinaire (3) » en faisant sauter les places qu'il ne peut défendre: La Bassée, Condé, Armentières, Saint-Ghislain et jusqu'aux murs encore humides de Charleroi. Il replie sur Bruxelles ses quelques régiments, et lance le 29 mai un manifeste contre l'envahisseur (4). Pour retarder sa marche, il ordonne de couper les chemins, de détruire les ponts, d'enlever les fers des moulins, de harceler les colonnes ennemies et d'attaquer leurs convois.

d'Outremeuse (s. 1., 1662-1663); Gilliodts-Van Severen, Coutumes de la salle d'Ypres, t. II, p. 340.

(1) Placcaeien van Brabant, t. IV, p. 149.

(2) Bull, de la Comm. roy. d'Histoire, 3« série, t. IX [1867], p. 358.

(3) G. Roussel, Histoire de Louvois, t. I, p. 104 (Paris, 1862).

(4) Placcaeten van Vlaenderen, III, p. 1328.

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