LES PETITES FERMES
haies des pâturages. Les grandes fermes y sont morcelées en parcelles louées aux « censiers » fabricants de beurre et de fromage. Nulle part peut-être l'aisance n'apparaît plus répandue que dans ce coin de terre, véritable « jardin prolongé », à travers lequel s'éparpillent des maisons toutes neuves en briques et charpente, et dont les innombrables clôtures attestent plus visiblement que partout ailleurs la victoire de l'économie individualiste sur le vieux système corporatif et communal du moyen âge (1).
Ainsi la constitution rurale commence à prendre, sous le régime autrichien, quelques-uns des caractères qu'elle a conservés jusqu'aujourd'hui. Entre l'Angleterre du XVIIF siècle, où la grande propriété augmente sans cesse et s'organise sous la forme de l'entreprise capitaliste, et la France, où elle s'émiette pour une bonne partie aux mains des paysans, la Belgique représente un type qui tient à la fois de l'une et de l'autre. La grande propriété y demeure intacte, si même elle ne s'agrandit, mais c'est sous la forme de la petite exploitation qu'elle est mise en valeur. Autant la petite propriété abonde en France, autant la petite ferme est fréquente dans les Pays-Bas. Le principe du « faire valoir direct » est manifestement en recul. Les détenteurs du sol le répartissent entre une quantité de tenanciers, et la rente foncière qu'ils perçoivent hausse à mesure que la culture devient plus intensive. Le prix des terres s'élève sans cesse. De 1721 à 1765, par exemple, dans le pays de Waes, le taux des fermages s'accroît d'environ 50 p. c. (2). Aussi les capitalistes commencent-ils à rechercher des terrains à exploiter. Vers 1782, le comte Proli, le bafron de Beelen, M. Foulle font entreprendre des défrichements aux environs
(1) G. Fôrster, Voyage philosophique sur les rives du Rhin, etc., t. I., p. 282 (Paris, An III) Cf. Dérivai, Le voyageur dans les Pays-Bas Autrichiens, t. VI, p. 332.
(2) G. Willemscn, Contribution à l'histoire de l'industrie linière en Flandre au XVIIIe siècle. Ann. de la Soc. d'Hist. et d'Archéol. de Gand, t. VII [1907], p. 224. Pour d'autres renseignements sur l'augmentation du prix des terres, voy. E. DiscaiUes, Les Pays-Bas sous le règne de Marie-Thérèse, p. 168 (Bruxelles, 1872); Ch. Piot, Le règne de Marie-Thérèse dans les Pays-Bas Autrichiens,
d'Anvers (1). En 1791, le baron de Heer offre 200,000 florins pour la lande du Bulscampveld (2). De 1785 à 1786, le duc d'Arenberg endigue des polders au nord de la Flandre pour 600,000 florins (3). Le gouvernement lui-même s'intéresse à la mise en culture de la Campine (4).
Les droits féodaux, si lourds en France, ne gênent pas sérieusement le paysan. Si, en Hainaut, la petite noblesse cherche à maintenir dans toute sa vigueur le droit de meilleur catel, les grands seigneurs commencent à le remplacer par une simple redevance (5). Dans beaucoup d'endroits, en 1741, on trouve qu'il est presque anéanti. En 1782, Joseph II ordonne son abolition dans les domaines de l'État. La dîme est plus gênante, et la prétention des abbayes de l'étendre aux « fruits nouveaux » donne lieu, vers 1780, à d'âpres polémiques où, sous prétexte de droit, on s'en prend aux prérogatives du clergé (6). Au reste, si exigeante qu'elle soit, la dîme n'apparaît pas comme trop oppressive. De l'avis général, les baux dans les terres monastiques sont d'un tiers moins élevés qu'ailleurs (7).
Les progrès agricoles ont évidemment profité avant tout aux grands propriétaires. L'accroissement de la population augmentant, la demande de terres leur permettait d'élever
(1) Dérivai, op. cit., t. III, p. 404.
(2) P. Errera, Les masuirs, p. 258 (Bruxelles, 1891).
(3) F. De Potter et J. Broeckaert, Geschiedenis van den boerenstand, p. 284. En 1792, Is. Thys, chanoine de Tongerloo, publie à Malines un Memorie over fiet uytgeven en tôt culture brengen der vage ende inculte gronden in de meyerye van 's Hertog-enbosch.
(4) Gachard, Ordonnances, t. X, p. 275, 352. Cf. Fruin, Dépêches de Thulemeyer, p. 227.
(5) L. Verriest, Le servage dans le comté de Hainaut, t. I, p. 341, 353, 368 (Bruxelles, 1909). Cf. du même, Le régime seigneurial dans le comté de Hainaut du X/e siècle à la Révolution (Bruxelles, 1916-1917).
(6) D'Outrepont, Essai historique sur l'origine des dixmes (s. 1., 1780); le même, Défense de l'Essai historique sur l'origine des dixmes (Liège, 1785). La première de ces brochures fut interdite, le 15 mars 1781, à la demande de l'archevêque de Malines. Gachard, Ordonnances, t. XII, p. 21,
(7) Dérivai, op. cit., 1. 1, p. 91. La dîme rapportait pourtant énormément. D'après Trautmansdorff, elle fournissait six fois plus que ne l'exigeaient les services religieux auxquels elle était canoniquement destinée à subvenir. Schlitter, Geheime Correspondenz Josefs II mit Ferdinand Trautmannsiorjf, p. 3j1.