DECADENCE DES COMMUNAUTÉS RUKALES
les fermages sans courir le risque de manquer de preneurs. Il est certain que dans la seconde moitié du xvill'^ siècle, leurs revenus dépassent de beaucoup leurs dépenses courantes. Il n'en faut d'autre preuve que les constructions qu'ils font élever. En 1758, les moines d'Orval rebâtissent leur abbaye qui ressemble, dit-on, à une « résidence royale ». Cette épithète conviendrait mieux encore à l'admirable parc que le prince de Ligne dispose autour de Belœil. En Flandre, en Brabant, en Hainaut, nobles et riches bourgeois font remplacer leurs vieux manoirs aux silhouettes pittoresques par ces châteaux à colonnes et à frontons, dont tant de spécimens se sont conservé s jusqu'à nos jours, mirant leur façade dans l'eau tranquille des étangs qu'ombragent les arbres séculaires plantés au temps de Marie-Thérèse et de Charles de Lorraine.
Si les propriétaires perçoivent la plus grande partie de la rente du sol, la situation des fermiers n'en est pas moins très satisfaisante. L'augmentation des baux est compensée pour eux par l'augmentation correspondante du prix des récoltes. Tous les voyageurs sont d'accord pour vanter leur bien-être, la propreté et le confortable de leurs demeures (1). Les plus importants envoient leurs fils à l'Université ou au séminaire et donnent de grosses dots à lôurs filles, qui épousent quelque bourgeois (2). Beaucoup moins bonne est la condition des paysans propriétaires, tels qu'on en rencontre dans certaines parties du Hainaut, dans le Namurois et en Ardenne. Au lieu de profiter des innovations agricoles, ils en pâtissent. Ils se plaignent de la restriction du droit de vaine pâture et de la vente des terres communales, dont leurs ancêtres avaient joui librement durant tant de siècles. Mais les vieilles communautés agraires ont fait leur temps. Elles doivent se résigner à la même décadence où tombent, dans les villes, les corporations de métiers. On ne les considère plus que comme les vestiges incommodes et absurdes d'une époque d'ignorance.
(1) p. Anot et F. Malfillâtre, Les deux voyageurs, etc., t. I, p. 60.
(2) Dérivai, op. cit., t. I, p. 10. Les ressources des fermiers leur permettent d'acheter des parcelles de terre qu'ils se disputent âprement. Voy. Mann, Mémoire sur les grandes fermes, p. 217.
Le gouvernement ne leur témoigne qu'hostilité et dédain. Il supprime, vers la fin du XVIIF siècle, ce qui subsistait encore, dans le sud du Luxembourg, de l'antique autonomie des villages affranchis à la loi de Beaumont (1). La disparition des vieux usages, et plus encore la hausse constante du loyer des terres ont eu pour conséquence nécessaire l'augmentation de ce prolétariat rural qui, à toutes les époques, a constitué à la société un réservoir plus ou moins abondant de forces d'emploi. L'industrie y pourra puiser à l'aise. Les déshérités de l'agriculture savante lui fournissent, à point nommé, un personnel dont le nombre restreindra les exigences et lui garantira le précieux avantage du bon marché de la main-d'œuvre. On ne s'étonnera point que les produits du sol aient largement pourvu, en temps normal, à la subsistance de la nation. L'année 1740 est la dernière où se soit produite une véritable disette. En Hainaut, vers 1774, on estime qu'une bonne récolte suffit pour plusieurs années (2), et un mémoire de la fin du siècle va jusqu'à prétendre que le pays fournit trois fois plus de blé que sa consommation n'en exige (3). Trautmansdorff dit, en 1789, qu'il n'y a pas d'exemple qu'il se soit jamais trouvé à court de seigle (4). Aussi l'exportation des céréales alimente-t-elle un trafic important La Hollande, « pays pécunieux », et la France, où les moments de pénurie ont été assez fréquents pendant le règne de Louis XVI, lui assurent sur ses frontières deux marchés rémunérateurs. De 1759 à 1791, alors que l'importation ne consiste qu'en 32,910 « lasts » de froment, on en exporte 195,107 (5).
(1) G. Kurth, La loi de Beaumont en Belgique. Mém. in-8" de l'Acad. Roy. de Belgique, t. XXXI [1881].
(2) Essai abrégé sur les lois, le commerce et les avantages d'un canal dans le Hainaut Autrichien, p. 25 (Maestricht, 1774).
(3) Mémoires sur le projet de l'abolition des douanes dans les Pays-Bas Autrichiens, n° 1, p. 7 (Bruxelles, 1788). En revanche, un mémoire de 1781 dit que l'excédent de la consommation interne se réduit à peu de chose. Hubert, Voyage de Joseph II, p. 412. Les deux chiffres sont exagérés en faveur de la thèse qu'ils servent à défendre.
(4) Schlitter, Trautmansdorff, p. 266.
(5) Gachard, Sur la législation des grains en Belgique au X Ville siècle. Bullet. de l'Acad. Roy. de Belgique, t. XVII, l^e partie [1850], p. 48-49.