ROUTES ET CANAUX
se présentaient : au sud, la France défendue par le solide rempart de ses droits prohibitifs, à l'ouest, l'Angleterre dont les manufactures conquérantes s'entouraient d'un protectionnisme rigide et hautain, au nord, les Provinces-Unies envieuses et attentives, à l'est enfin, le pays de Liège armé de son impitoyable droit de soixantième. Mais le pays possédait un sol d'une fécondité rare ; il touchait à la mer ; sa population était dense, laborieuse, patienta et économe, et il suffisait de lui donner un peu d'air et de liberté pour qu'il pût tirer parti de la situation centrale qu'il occupait et s'affranchir de l'encerclement auquel la politique l'avait condamné au mépris de la nature.
On se mit à l'œuvre dès les premières années de la régence de Charles de Lorraine, sous le ministère de Botta-Adorno (1749-1753) (1). S'inspirant peut-être des tentatives de Bergeyck à la fin du XVII« siècle, cet habile administrateur conçut le plan de faire passer, grâce à de grandes voies commerciales, le transit de l'Allemagne, de la Lorraine et de la Suisse, à travers les Pays-Bas. Louvain, par sa situation à l'extrémité de la basse Belgique, fut choisi comme centre du système. Les canaux partant d'Ostende devaient y rejoindre les chaussées filant vers Aix-la-Chapelle et Luxembourg. Il ne fut pas difficile d'intéresser à ce projet les États provinciaux; dès 1750, les travaux étaient entrepris. Malgré les obstacles suscités par les Provinces-Unies qui, l'année suivante, interdisaient à leurs sujets de s'y employer, ils avancèrent rapidement. En 1751, on avait approfondi le canal de Bruges à Gand et creusé à travers cette dernière ville la « coupure » (1751-1753) qui le relie, par la Lys, au cours de l'Escaut. Le canal du Rupel, étendant la navigation jusqu'à Louvain, était terminé en 1752, et, en 1758, on posait la dernière pierre des fameuses écluses de Slykens par lesquelles les eaux intérieures communiquaient avec le port d'Ostende.
(1) J. Laenen, Le ministère de Botta-Adorno, p. 164 et suiv. Pour la situation antérieure et le détail de l'organisation douanière, voy. G. Bigwood, Les impôts généraux dans les Pays-Bas Autrichiens, p. 219 et suiv.
En revanche, des difficultés politiques retardèrent pendant de longues années la construction de la chaussée qui devait relier ce système de canaux à la région rhénane (1). Elle devait nécessairement, entre le Brabant et le Limbourg, traverser le pays de Liège. Or, les Liégeois s'inquiétaient du tort que l'établissement d'un transit rapide entre l'Allemagne et les Pays-Bas pourrait causer à leur commerce. Excités par les Hollandais, dont la malveillance ingénieuse profitait de toutes les occasions, ils mirent à une rude épreuve par leurs chicanes et l'évidence de leur mauvais vouloir, la patience du gouvernement de Bruxelles. Dès 1750, les États du Limbourg avaient fait ouvrir le tronçon de la route qui rattachait Hervé à Aix-la- Chapelle. 11 ne fallait que l'allonger de quelques kilomètres, pour la conduire jusqu'à la chaussée partant de Liège vers Louvain. On discuta plus de trente ans avant d'obtenir le consentement 'des États de la principauté. Enfin, en 1783, ils consentirent à ouvrir le passage et à percer l'obstacle qui avait si longtemps obligé les chariots à de longs et coûteux détours.
Cependant le réseau des chaussées avait continué de se compléter. En 1754, une route pavée était construite de Namur à Louvain, qui fut prolongée jusqu'à Luxembourg en 1770. De ces grandes artères se détachèrent de plus en plus nombreux des chemins de pénétration vers l'intérieur. Les États provinciaux apportaient tous leurs soins à entretenir les chaussées, pour lesquelles les carrières du pays wallon fournissaient des pierres excellentes, et dont les rangées de beaux arbres s'allongent encore aujourd'hui à perte de vue par les campagnes. « De toutes les nations modernes, écrivait Voltaire en 1750, la France et le petit pays des Belges sont les seuls qui aient des chemins dignes de l'antiquité » (2). On estime qu'en 1715, le territoire actuel de la Belgique ne comptait guère plus
(1) E. Fairon, La chaussée de Liège à Aix-la-Chapelle et les autres voies de communication des Pays-Bas vers l'Allemagne au XVIII« siècle. Bullet. de la Soc. verviètoise d'Archéol. et d'Hist., t. XFI [1912], p. 21 et suiv.
(2) Voyage à Berlin, dans les Œuvres complètes, édition de Paris (1859), t. VI, p. 86.