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LES CORPORATIONS DE MÉTIER

au métier et supprimé pour eux la nécessité de l'apprentissage (1). Les maîtres n'avaient plus désormais à compter qu'avec de simples salariés, que la juridiction corporative, exclusivement exercée par eux, mettait complètement à leur merci. Bref, sous la lutte des métiers contre les manufactures, ce qui est en jeu, ce n'est plus l'opposition de l'artisan contre le capitaliste, mais celle du petit capitaliste routinier contre le grand capitaliste novateur.

Entre les deux, les préférences du gouvernement n'étaient pas douteuses, mais la prudence l'empêchait d'agir avec énergie. Il se contenta de réformes assez timides. On a vu plus haut qu'il limita les privilèges corporatifs en faveur des manufactures. En 1755, il autorisait les entrepreneurs travaillant pour son compte à embaucher librement leurs ouvriers (2), et en 1773, il affranchissait les propriétaires de houillères dans le Namurois de l'obligation de s'adresser aux chaudronniers de Namur pour la réparation de leurs machines (3). Si, en effet, les maîtres n'étaient pas redoutables sur le terrain économique, ils restaient au moins incommodes sur le terrain politique. L'assentiment des corporations, qu'ils représentaient seuls, était requis dans les villes pour le vote des impôts, et il eût été dangereux de les pousser à bout en favorisant trop visiblement contre elles la concurrence des fabricants. Cette crainte salutaire empêchait l'administration de se laisser aller aux principes libéraux que prêchaient les économistes, que lui recommandaient ses propres agents (4), et auxquels une partie

(1) Qachard, Ordonnances, t. Vlll, p. 389. Cf. t. XII, p. 239, 314, 330, 585. Déjà en 1726, le procureur général de Namur accuse les métiers de ne tendre qu'à « resserrer le peuple dans des bornes plus étroites et plus rigoureuses, et à l'introduction de grand nombre de nouveautés, qui choquent tant les droits du souverain que ceux des sujets et vassaux ». J.-B. Goetstouwers, Les métiers de Namur sous l'Ancien Régime, p. 202 (Louvain, 1908).

(2) Gachard, Ordonnances, t. VII, p. 467.

(3) Ibid., t. X, p. 399.

(4) En 1771, les tribunaux proposaient de supprimer la plus grande partie des corporations de métiers, à cause de leurs abus. E. Hubert, Voyage de Joseph H, p. 193. Sur les tendances réformistes, voy. les travaux de G. Crutzen dans la Revue de l'Instruction publique, t. XXX et XXXI, le Messager des Sciences histcriques, 1887, et les Mém. de la Soc. des Sciences du Hainaut, 1890. Les mono-

de l'opinion était acquise. Elle attendit, pour s'enhardir, l'abolition des maîtrises et des jurandes en France sous le ministère de Turgot en 1776. Depuis lors ses intentions ne sont plus douteuses. Dès 1777, la question de la suppression des métiers est délibérée au Conseil Privé. Le conseiller de Gryspere affirme, en 1783, que le pays restera en arrière des autres nations « tant et si longtemps qu'on n'établira et n'étendra pas une bonne fois le principe de la concurrence, le seul moyen qui puisse le faire sortir de l'état de léthargie dans lequel il est à tant d'égards, malgré que, du côté de la position, on ait dans ce pays-ci tous les avantages désirables » (1). Un projet d'édit fut même préparé en 1784. Toutefois, la réforme ne s'accomplit que trois ans plus tard (2). Malgré leurs défauts et leurs abus, les métiers parvinrent à traverser sans trop d'accrocs le règne novateur mais circonspect de Marie-Thérèse.

D'ailleurs, ces organes atrophiés de la vie municipale n'étaient gênants que dans les villes, et c'est à la campagne qu'existaient les industries les plus prospères. Ici, le gouvernement n'eut rien à créer; son rôle se restreignit à celui d'un protecteur vigilant. La dépression économique du commencement du siècle n'avait pas desséché les branches les plus vivaces du travail national, celles qu'alimentaient les produits du sol belge et qui répondaient aux aptitudes traditionnelles de sa population.

Depuis que les conquêtes de Louis XIV ont annexé à la France la région drapière d'Armentières, d'Hondschoote et de Tourcoing, la toilerie, déjà si active au XVIF siècle, constitue par excellence l'industrie caractéristique de la Flandre. C'est l'agriculture régionale qui l'alimente, et les milliers de travailgraphies que l'on possède sont nombreuses et en général favorables au régime corporatif. Outre celle de Qoetstouwers pour Namur, citée plus haut, voy., pour Mons, P.-A. Wins, La connétablie des boulangers de Mons. Mém. de la Soc. des Sciences du Hainaut, 1894, et, pour Anvers, E. Geudens, Het hoofdambacht der merceniers (Anvers, 1891-1901).

(1) Mém. in-8o de l'Acad. Roy. de Belgique, Classe des lettres, t. X [1912], p. 35.

(2) Voy. redit du 17 mars 1787. Gachard-Verhaegen, Ordonnances des Pays- Bas Autrichiens, t. XIII, p. 29.

l'industrie LINIÈRE 285

leurs qu'elle emploie appartiennent presque tous à la classe rurale. Ses progrès sont inséparables de ceux de la culture du lin dont elle est une conséquence, et qui se développe en même temps qu'elle. Le spectacle qu'elle présente est celui de l'industrie à domicile sous sa forme la plus simple. En règle générale, le tisserand de lin se pourvoit de fil à ses frais. La toile tissée est immédiatement portée au marché, et sa vente permet de se procurer une nouvelle quantité de fil. Le tisserand, en effet, vit au jour le jour et ne se soutient que par un labeur sans trêve. La densité de la population fournissant en surabondance des bras au travail, l'oblige à se contenter de la plus faible rémunération. Sa journée, qui commence en été à 4 heures du matin pour s'achever à 9 heures du soir, lui rapporte à grand peine sept à huit isous. C'est tout au plus si, à la fin de l'année, il dispose de six écus comptant. « Il n'y a pas de gens plus misérables au monde. » En temps de chômage, il n'a d'autres ressources que de se louer comme ouvrier agricole ou de solliciter le secours de la bienfaisance. Rien de plus pauvre que sa chaumière louée à l'année, ainsi que les deux ou trois bonniers de terre qui l'entourent et sur lesquels, dans ses moments de loisir, il cultive quelques légumes. L'existence des fileuses, dont le salaire ne dépasse guère cinq sous par jour, est peut-être plus lamentable encore. Elles sont si pauvres, que la plupart d'entre elles sont condamnées au célibat, et, par économie, se groupent sous un même toit, en petites communautés (1).

Tisserands et fileuses abondent dans toutes les contrées où se récolte le lin : dans le pays de Waes, dans la châtellenie de Gand, dans celle de Courtrai. On peut estimer que, vers la fin du siècle, le nombre des premiers devait atteindre environ 40,000 hommes, pour lesquels travaillaient à peu près 200,000 fileuses (2). En somme, la moitié de la population rurale de la

(1) G. Willemsen, Contribution à l'histoire de l'industrie linière en Flandre au XVIIIe siècle. Ann. de la Soc. d'Hist. et d'Archéol. de Gand, t. VII [1907], p. 227 et suiv. Cf. Neelemans, Geschiedenis van Lembeke, p. 292.

(2) Faipoult, Mémoire statistique du département de l'Escaut (Paris, an XIII), p. 128, estime qu'il y a, en 1800, dans ce département, correspondant à peu près à

Flandre vivait de la toilerie, et il continua d'en être ainsi jusqu'à l'introduction des mécaniques à vapeur vers 1848, qui, centralisant l'industrie dans les villes, déchaîna sur les campagnes une catastrophe plus horrible que celle des guerres du XVIP siècle, et en quelques années imposa au pays la transformation la plus profonde qu'il ait connue depuis la fin du moyen âge.

En attendant l'heure encore lointaine où les villes aspireront dans leurs murs le prolétariat industriel, c'est vers elles que s'oriente toute son activité. Les toiles brutes tissées au dehors sont mises en vente aux marchés de Gand et de Bruges et acquises par les marchands de toile, qui leur font donner les derniers apprêts par des « blanchisseurs » manufacturiers. Si le capitalisme s'abstient encore d'intervenir dans l'organisation du travail, c'est lui qui en absorbe toute la production. Au lieu de se procurer directement la matière première et d'en diriger l'élaboration, les « marchands » se bornent à garnir leurs magasins d'objets tout fabriqués. Ils sont les intermédiaires obligatoires et indispensables entre le producteur salarié qu'ils font vivre et le consommateur dont ils tirent leurs bénéfices. Presque toujours ils s'adonnent au commerce d'exportation, car le marché local n'absorbe qu'une partie des toiles de Flandre. Déjà connues et appréciées en Espagne à l'époque où les rois catholiques régnaient sur les Pays-Bas, elles ont conservé, par la clientèle traditionnelle de ce pays et de ses colonies, un débouché toujours ouvert et si large que la production peut indéfiniment s'accroître sans crainte de l'engorger. Aussi, dans la seconde moitié du siècle, la voit-on grandir sans interruption. Le nombre des pièces de toile exposées annuellement au marché de Gand passe de 61,000 environ en 1735-1750, à 80,000 de 1750 à 1765. Pour l'ensemble de la Belgique, on estime que l'exportation, qui était en 1762 de

la Flandre Orientale, 21,821 tisserands, et 110,033 personnes, surtout des femmes, occupées au filage. A la même époque, dans le département de la Lys (Flandre Occidentale), il y a 23,133 tisserands. E. Dubois, L'industrie du tissage du lin dans les Flandres, p. 16 (Bruxelles, 1900).

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