INSUFFISANCE DU CRÉDIT
merce (1), mais le gouvernement, malgré ses efforts, ne parvient pas à en créer une dont l'action s'étende à tout le pays. Les experts les plus clairvoyants déplorent l'apathie et la routine des négociants « habitués à faire le commerce passivement et manquant d'activité, d'habileté et des connaissances pour des spéculations neuves et combinées » (2). En 1765, le conseiller Nicolas Bacon voudrait qu'un certain nombre de jeunes gens fussent envoyés à l'étranger pour s'y initier à la pratique moderne des affaires, et qu'une « faculté commerciale » fût érigée à l'Université de Louvain (3). C'est sans doute à ces projets que se rattache la fondation à Gand, en 1781, d'une académie de commerce.
Plus encore que le manque d'instruction technique, l'insuffisance des institutions de crédit se faisait déplorablement sentir. Quelques banques privées escomptaient péniblement à grands frais et à trop courts termes les effets en circulation; le change sur les pays voisins était constamment défavorable (4). Mais le grand mal résidait dans l'insuffisance de la circulation des capitaux. Ce n'est pas que ceux-ci fussent en trop petit nombre. On peut constater, au contraire, que la richesse accumulée était considérable. Il n'en faut pour preuve que la quantité de souscripteurs fournis par la Belgique aux emprunts étrangers, et le fait que de 1753 à 1792, le gouvernement autrichien y contracta des prêts dont le total monte à cent et onze millions (5). Malheureusement, les grandes fortunes
(1) H. van Houtte, Chambres de commerce et tribunaux de commerce de Belgique au XVIIIe siècle. Ann. de la Soc. d'Hist. et d'Archéol. de Gand, t. X [1910].
(2) Paroles du conseiller des finances Delplancq en 1783, citées par van Houtte, Contribution à l'histoire commerciale des États de l'empereur Joseph II. Vierteljahrschrift fur Social- und Wirtschaftsgeschichte, t. VIII [1910], p. 359.
(3) H. van der Linden, Un projet de création d'une faculté commerciale au XVIIIe siècle. Revue de l'Instruction publique, t. XLVIII [1905], p. 96 et suiv. Pour l'Académie de commerce de Gand, voy. Dérivai, Le voyageur, etc., t. V, p. 8.
(4) Dérivai, Le voyageur, etc., t. V, p. 142. Voy., en 1783, un édit pour favoriser l'érection de banques. Gachard, Ordonnances, t. XII, p. 301.
(5) Bullet. de la Comm. Roy. d'Hist., 2^ série, t. XII [1859], p. 509. Cf. G. Bigwood, Les emprunts à lots aux Pays-Bas Autrichiens. Ann. de la Soc. d'Archéol. de Bruxelles, t. XX [1906], p. 439 et suiv.; le même, Les origines de la dette
appartenaient presque exclusivement aux établissements religieux ou à la noblesse. Fondées sur la propriété foncière et entretenues par elle, elles demeuraient étrangères au monde des affaires, timides et mèms timorées à regard] de l'entreprise et de la spéculation. Quelque grand seigneur, quelque monastère s'intéressait bien çà et là à l'ouverture d'un charbonnage ou à la construction, sur ses terres, d'une verrerie ou d'une forge, mais il ne fallait point lui demander davantage (1). L'esprit d'épargne était aussi répandu dans la nation que l'esprit capitaliste l'était peu. Seu'"^ de rares hommes [nouveaux, un Clemmen à Gand par exemple, ou certains usiniers de la vallée de lajVesdre, possédaient la hardiesse et l'initiative nécessaires pour risquer tous leurs biens dans leurs entreprises et employer leurs profits] à réaliser sans trêve de nouveaux profits. Encore 'plusieurs d'entre eux, arrivés à la richesse, n'aspiraient-ils qu'à renoncer à la roture et à acquérir un titre de noblesse. La prospérité de l'agriculture favorisait encore la prédilection des capitaux pour la sécurité des placements fonciers et les détournait invinciblement des risques inhérents au commerce et à l'industrie. Aussi jni l'un ni l'autre ne jouirent-ils jamais des ressources qui leur eussent permis de prendre un vigoureux essor. [Leur développement resta toujours bien inférieur à ce qu'il aurait pu être si le crédit leur avait été plus largement ouvert. Ce ne furent guère, on l'a vu, que les industries traditionnelles, déterminées par les produits du sol, qui présentèrent une activité satisfaisante. La plupart des manufactures nouvelles végétèrent dans une demi-indigence.
belge, ibid.; le même, La loterie aux Pays-Bas Autrichiens, ibid., t. XXVI [1912], p. 53 et suiv. En 1793, Nelis constate qu'il y a énormément de capitaux belges dans des fonds étrangers par tout le Nord, en France et même en Amérique. Bullet. de la Comm. Roy. d'Hlst., 2^ série, t. VIII [1856], p. 265. Sur la timidité des capitalistes d'Anvers, très riches, mais se bornant à thésauriser leurs revenus, voy. Dumouriez, Mémoires, t. Il, p. 18 (Londres, 1794).
(1) Voy., par exemple, Dérivai, Le voyageur, etc., t. IV, p. 315. Trautmansdorff constate que le capitalisme anversois est entièrement « dominé par les prêtres et les moines ». Schlitter, Correspondenz, p. 628. Sur l'absence d'esprit capitaliste, cf. Lewinski, L'évolution industrielle de la Belgique, p. 131 et suiv. (Bruxelles, 1911).