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INFLUENCE DE L ÉGLISE

zèle, assouplie à une discipline quasi militaire et faite pour l'action, consacrait ses forces à lutter contre l'hérésie et à soumettre l'Église, dans sa hiérarchie comme dans ses dogmes, à la primauté de Rome. La seconde, avec des convictions catholiques aussi sincères, présentait, par ses traditions et sa nature d'école scientifique, plus d'indépendance et de curiosité en face des problèmes religieux. Pour avoir combattu Érasme et adhéré solennellement à l'orthodoxie dès 1545 (1), ses professeurs ne s'en reconnaissaient pas moins le droit d'interpréter et de commenter l'Écriture et les Pères, dans tous les domaines que l'absence de décision doctrinale abandonnait à la recherche.

De bonne heure cette différence de tendances l'avait mise aux prises avec les jésuites. Dès le milieu du XVF siècle, les idées de Baius sur la grâce allumaient la querelle sans cesse renaissante qui aboutit, une centaine d'années plus tard, à la guerre déchaînée par la publication de VAugustinus. On a vu comment, après des péripéties entre lesquelles la victoire balança longtemps, elle se prononça enfin pour les ennemis du jansénisme. Vers 1730, la Compagnie de Jésus a décidément vaincu l'Université, mais cette victoire fut également fatale aux deux adversaires. Toutes leurs forces s'étaient absorbées dans leur long conflit ; dès qu'il cessa, le vainqueur n'ayant plus rien à combattre et le vaincu acceptant sa défaite, ils tombèrent l'un et l'autre dans l'apathie. La disparition des partis qui avaient divisé l'Église et passionné l'opinion ne leur rendit le calme que pour les y endormir. Tandis que, vers la même époque, la paix ranimait la vie économique, elle engourdit la vie intellectuelle.

Reçue comme règle de foi et loi d'État, la bulle Unigenitus s'imposa dans le silence universel des consciences et par la complicité des intérêts. Que l'on voulût faire carrière dans la société religieuse ou dans la société civile, il était indispensable d'y adhérer. Ses opposants irréconciliables émigrèrent en Hollande et se joignirent au schisme d'Utrecht; les autres

(1) Histoire de Belgique, t. IV, 2^ édit., p. 351.

se turent ou s'inclinèrent. C'en fut fait, chez les catholiques belges, des dernières velléités d'indépendance à l'égard de Rome. Nulle part peut-être, la soumission à la papauté ne fut aussi complète que chez eux, et c'est à bon droit que les Pays- Bas passèrent, depuis le commencement du XVIIF siècle, pour la citadelle de !'« ultramontanisme ».

Cette transformation ne s'y accomplit pas sans faire perdre au sentiment religieux quelque chose de sa profondeur et de son intimité. Ce n'est point que la crise janséniste ait eu pour résultat, comme en France, de détourner, par ses violences et ses excès, bon nombre d'esprits vers le scepticisme et la libre pensée. Au contraire, la foi et la piété demeurèrent intactes ; mais il paraît bien qu'elles se soutiennent désormais plutôt par les pratiques extérieures que par les besoins du cœur et de l'esprit. L'Église, attentive à éloigner de son sein de nouveaux périls, s'occupe surtout, si l'on peut ainsi dire, de la police spirituelle des âmes; elle gouverne plus qu'elle n'instruit et qu'elle n'édifie. Défiante de toute nouveauté, elle se contente de veiller strictement au maintien de l'orthodoxie. Elle croit avoir tout fait en se bornant à entretenir la dévotion et le respect de ses commandements. On ne rencontre plus de saints parmi ses prélats, d'ascètes ou de mystiques parmi ses moines, de savants parmi ses professeurs. Elle exécute ponctuellement les ordres qu'elle reçoit de Rome et se contente pour le reste de maintenir la discipline parmi ses ouailles et de les écarter d'une exégèse trop approfondie ou d'une science trop audacieuse. On se tromperait en croyant que cette situation soit propre à la Belgique. Partout l'Église catholique présente, au XVIIP siècle, la même atonie et le même manque d'élan et d'ardeur. Mais tandis qu'en France, par exemple, quantité d'esprits lui échappent et passent au camp des « philosophes », personne ne songe ici à secouer son magistère, si bien que l'activité intellectuelle, qu'elle est seule à alimenter et à qui elle ne fournit qu'une substance insuffisante, dépérit et s'étiole.

Que dire de l'Université après l'exil de van Espen? La vie scientifique s'y éteint. Seul, Réga conserve encore jusqu'à sa

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mort, en 1754, quelque prestige à la faculté de médecine (1). Lui disparu, elle s'enlise dans le même marasme où les facultés de droit et de théologie sont tombées après celle des arts. Si la vieille école conserve quelque énergie, c'est pour veiller sur ses privilèges, sur ses bénéfices, sur son monopole d'enseignement, avec autant d'obstination qu'une corporation de métier. Et en effet, ses professeurs, par l'étroitesse de leurs vues, l'archaïsme de leurs méthodes, leur méfiance du progrès, la vulgarité de leurs mœurs, ressemblent-ils d'une manière frappante aux artisans têtus et conservateurs qui, dans les villes, s'opposent aussi obstinément aux nouvelles industries qu'euxmêmes résistent aux idées nouvelles.

La constitution Unigenitus interprétée dans le sens le plus strict, leur tient lieu de charte. Aucune innovation n'est tolérée. L'institution d'une chaire de droit public, érigée en 1723 à la demande des États de Brabant, soulève tout de suite l'hostilité des théologiens. Ils s'inquiètent des dangers que peut produire l'étude du pouvoir de l'Église et du pouvoir de l'État. Ce sont là des questions soulevées par l'hérésie et qui ne peuvent que corrompre les étudiants d'une université catholique. « On n'a pas assez réfléchi » lorsqu'on les a introduites à Louvain (2). Aussi le titulaire du cours étant mort, on se garde bien de lui donner un successeur. Une telle attitude révèle à suffisance la conception que l'Université se fait de sa mission. Au lieu de défendre l'orthodoxie en combattant les théories de ses adversaires, elle préfère les ignorer et les laisser ignorer à ses élèves. Par prudence et par principe, elle laisse s'engourdir en eux la curiosité scientifique : elle ravale son enseignement à n'être plus guère qu'une simple préparation d'examens. La suprême distinction accordée par la faculté des arts est le

(1) Il est caractéristique que Réga ait tout fait pour protéger van Espen et le conserver à l'Université., En 1725, il faisait écrire au prince Eugène par ses collègues de la faculté que « rien n'est tant à craindre que le renversement de toutes les bonnes études dans cette Université, si l'on réussit à perdre un homme qui en est la gloire et le principal ornement ". Goethals, Histoire des lettres, etc. en Belgique, t. II, p. 259.

(2) E. Discailles, Les Pays-Bas sous le règne de Marie-Thérèse, p. 203.

grade de primas, décerné à l'élève qui, à la fin de ses études, a le mieux répondu aux interrogatoires et dont l'effort de mémoire est si bien considéré comme le suprême mérite que sa ville natale lui décerne, au retour, les honneurs d'un cortège triomphal.

Rien de plus misérable naturellement, que l'outillage scientifique d'un établissement animé de telles tendances. Les ressources matérielles ne font pas défaut, puisque plusieurs « pédagogies » et collèges sont reconstruits au cours du XVIP siècle, et qu'en 1723, les États de Brabant ont élevé pour la bibliothèque le beau bâtiment qu'anéantit la furie allemande de 1914. Mais cette bibliothèque, léguée en sa plus grande partie par le chanoine janséniste D. Snellaert (1), ne dispose d'aucun fonds pour l'achat de livres et ne constitue guère qu'un ornement à montrer aux visiteurs. Il n'y a ni jardin botanique, ni amphithéâtre de dissection dignes de ce nom, ni laboratoire de chimie. La philosophie se confine dans une scolastique surannée (2); en mathématique, on ignore les théories de Newton et de Leibniz, que leur protestantisme rend suspects. L'enseignement du droit se borne à la dictée de résumés des Institutes et du Digeste (3), et l'on se plaint du grand nombre des avocats incapables que l'Université déverse chaque année dans le public (4). « La littérature grecque et latine ne sont que très faiblement cultivées; il n'y a plus personne qui sache le grec... Le professeur d'hébreu ne connaît pas davantage la langue qu'il doit enseigner.... La grande leçon, qui avait pour objet la pureté et l'élégance de la langue latine.... ne se donne plus. On y a substitué l'explication du catéchisme, qu'on a décorée du titre pompeux de leçon d'éloquence chrétienne » (5).

(1) Paquot, Mémoires littéraires, t.^XIII, p. 299; E. de Moreau, La Bibliothèque de l'Université de Louvain, p. 12](Louvain, 1918).

(2) M. De Wulf, Histoire de la philosophie en Belgique, p. 260.

(3) V. Brants, La faculté de droit de l'Université de Louvain à travers cinq siècles, p. 149 et suiv. (Louvain, 11906).

(4) Gaillard, Histoire du Conseil de Brabant, t. III, p. 59.

(5) Discailles, op. cit., p. 197.

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Le zèle des professeurs s'est naturellement affaissé dans la même mesure que leur science. Bien rares sont ceux d'entre eux qui s'intéressent à la besogne mesquine où s'absorbent leurs fondions. On leur reproche d'allonger leurs vacances, d'abuser des congés, de traiter plusieurs années de suite la même « matière », de donner des répétitions payantes aux étudiants (1). Les examens ont perdu tout sérieux : on les prépare au moyen de « cahiers de questions » composés de demandes et de réponses. Seuls, les jeunes gens aisés peuvent prétendre au doctorat, dont les frais montent à 3,000 florins, mais pour lequel on se contente en revanche d'une thèse souvent achetée à prix d'argent et dont la soutenance n'est plus qu'une simple formalité. Toute l'organisation universitaire fourmille d'abus analogues. Les bourses, détournées de leur destination, servent à l'entretien de professeurs ; on permet aux élèves de s'inscrire aux cours pendant qu'ils sont encore sur les bancs du collège, et d'abréger d'autant le nombre d'années requis pour les études (2). La discipline est déplorable; les étudiants affectent une malpropreté et une grossièreté qui leur paraissent le privilège de la liberté académique. Les « philosophes » se promènent fièrement en costume de Diogène, c'est-à-dire en manteau déchiré, rapiécé et tout couvert d'encre, d'huile et de boue. Bien entendu, ces Diogène fréquentent assidûment l'estaminet et mettent leur point d'honneur à molester les bourgeois (3). Les mœurs de l'université répondent donc à sa science. Rien d'étonnant si l'étranger s'en est définitivement détourné. Les quelques catholiques hollandais qui la fréquentaient encore au commencement du XVIIF siècle (4), l'ont abandonnée. Mais elle recrute dans les provinces belges une clientèle forcée, de sorte que comme les métiers privilégiés elle se maintient, en dépit de sa décrépitude, par l'absence de toute concurrence.

(1) Gachard, Ordonnances, t. VII, p. 211, 359; t. VIII, p. 276.

(2) Laenen, Le ministère de Botta Adorno, p. 253 et suiv.

(3) Sur la vie des étudiants, voy. M. Sabbe, Het leven en de cours der studenten. Tijdschrift voor Bibliotheekswezen (1908), p. 75 et suiv.

(4) Gachard, Ordonnances, t. I, p. 22.

La décadence de l'enseignement universitaire, ce mal commun à tous les pays catholiques au XVIIP siècle, est d'autant plus lamentable qu'elle ne constitue qu'une des manifestations de l'engourdissement général de l'activité intellectuelle au sein de l'Église. Sa production scientifique, si vigoureuse à l'époque d'Albert et d'Isabelle, s'est déplorablement affaissée, aux environs de 1750, en quantité et en qualité. On s'étonne de la stérilité d'un clergé si nombreux et disposant des ressources de tant de chapitres, de monastères et de collèges. Les abbayes bénédictines, si actives en France, ne profitent des loisirs et des richesses que la paix leur a rendus que pour s'orner de bâtiments somptueux. Parmi les jésuites, les Bollandistes, successeurs médiocres de Henschen et de Papebroch, continuent laborieusement la publication des Acta Sanctorum. De loin en loin, un travail d'érudition atteste la persistance du goût traditionnel du pays pour les études historiques : la consciencieuse histoire des archevêques de Matines du chanoine van Gestel (1725), les compilations du dominicain de Jonghe (1674- 1749) et de J.-F. Foppens (1689-1761), la médiocre histoire du Luxembourg du P. Bertholet (1741-1747), et la courte mais remarquable histoire du comté de Namur du P. de Marne (1754). Que l'on ajoute à cela quelques poèmes latins à la mode du XVI" siècle, quelques traités de théologie, quelques manuels de grammaire ou de rhétorique, et l'on n'aura plus rien à citer (1).

A ce ralentissement de la vie scientifique correspond, dans les collèges destinés à l'instruction de la jeunesse, la fidélité routinière à des méthodes surannées. La pédagogie des jésuites, si remarquablement formulée au XVP siècle par la Ratio Studiorum, subsiste immuable dans la Compagnie et se répand chez les Oratoriens, les Augustins, les Récollets. On

(1) En 1779, le BoUandiste Ghesquière engagea le gouvernement à créer une société d'antiquaires à Bruxelles. Il fait observer qu'il n'y a presque plus de cabinets d'antiques et de monnaies en Belgique, où il en existait encore deux cents, dit-il, au XVlie siècle. G. Verhaegen, Projet d'érection d'une société d'archéologie à Bruxelles en 1779. Annales de la Société d'archéologie de Bruxelles, t. XXVII, .11913], p. 107 et suiv.

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croirait, à envisager les programmes, que le monde n'a pas changé depuis la Renaissance, et que l'étude du latin soit l'unique moyen de former les esprits. Encore l'instruction secondaire ne s'adresse-t-elle qu'aux jeunes gens des classes supérieures ou à ceux qui se proposent d'entrer dans le clergé ou d'embrasser les professions libérales. Elle néglige et dédaigne les besoins de la masse.

Dans les villes, des maîtres d'écoles agréés par l'écolâtre, dans les campagnes, des instituteurs privés ou le sacristain du village, sous l'inspection du curé, enseignent tant bien que mal les rudiments de l'écriture, de la lecture et du calcul. Les localités les plus importantes seulement possèdent des écoles de filles. Nulle formation pour les maîtres ou les maîtresses. Ce sont trop souvent de pauvres diables, à demi-illettrés, vivant misérablement delà rétribution modique qu'ils exigent de leurs élèves. Des fondations charitables fournissent pourtant, dans les villes, l'enseignement gratuit et l'apprentissage professionnel à des pauvres ou à des orphelins. A côté d'elles, les écoles dominicales, obligatoires en principe et surveillées par les évêques, se bornent à l'explication du catéchisme. Dans son ensemble, l'enseignement primaire est donc aussi défectueux que négligé. On continue à appliquer sans changement les quelques règlements dont il a fait l'objet au XVII* siècle. A la campagne, on rencontre en moyenne une école pour trois communes (1). En 1772, le Conseil de Namur déclare que le nombre des personnes lettrées dans la province est si minime qu'il est impossible d'exiger de tous les « sergents de justice » qu'ils sachent lire et écrire (2). En 1789 encore, il n'y a guère en Flandre que 3 p. c. des habitants qui aient fréquenté une école (3). Les petits bourgeois ne sont pas beaucoup plus savants que les gens du peuple. Les illettrés abondent parmi

(1) C'est la proportion qui résulte du tableau publié par E. Matthieu à la fin de son étude sur L'enseignement primaire en Belgique, dans le Compte rendu du troisième congrès scientifique international des catholiques (Bruxelles, 1895),

(2) L. Lahaye, Inventaire de la correspondance du Conseil provincial de Namur, p. 331,

(3) Van der Meersch, Mémoire sur la mendicité, p. 223.

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eux et, d'après les déclarations de succession, la bibliothèque de ceux qui savent lire se réduit souvent à un livre de messe (1).

L'apathie intellectuelle est aussi générale parmi les classes supérieures que l'ignorance au sein du peuple. Les étrangers s'étonnent de trouver Bruxelles à peu près dépourvu de librairies. En 1718, un libraire y confie à Martène et Durand, que personne n'ose acheter de livres parce que c'est se rendre suspect de jansénisme que de se livrer à l'étude (2). La censure, confiée exclusivement au clergé, veille d'ailleurs à écarter du pays les productions suspectes qui pourraient s'y introduire de France ou de Hollande, et les autorités laïques la secondent avec zèle. Les échevins de Mons prohibent en 1736 les « Lettres persanes » comme un ouvrage « impie et blasphématoire » (3). Ni dans l'aristocratie, ni dans la magistrature, ni dans le barreau, on ne surprend la moindre trace de curiosité littéraire. Voltaire, passant par Bruxelles en 1739, l'appelle le « séjour de l'ignorance » et « l'éteignoir de l'imagination ». « Une vie douce et retirée y est le partage de presque tous les particuliers, mais cette vie douce ressemble si fort à l'ennui qu'on s'y méprend très aisément » (4). Il faudrait, d'après le prince de Ligne, y envoyer, pour les punir, les gens trop savants (5). Personne ne comprend à Paris que Jean-Baptiste Rousseau exilé ait pu choisir une telle retraite. Aussi bien y a-t-il passé complètement inaperçu et sans exercer aucune influence. Les gens du monde ne connaissent d'autres plaisirs que ceux d'interminables banquets, d'« assemblées » en grande toilette, de bals de gala. Aucune conversation, aucune réception intime, où le charme d'échanger des idées suffise à inté-

(1) Thisquen, Histoire de la ville de Limbourg, t. II, p. 20.

(2) Martène et Durand, Voyage littéraire, p. 113. — Encore ce bon libraire est-il lui-même si peu au courant des ouvrages qu'il débite, qu'il prend Sirmond et Peteau pour des jansénistes! Le comte de Calenberg, résidant à Bruxelles en 1743, est obligé de faire venir ses livres de La Haye. E. Bâcha et H. De Backer, Le comte Henri de Calenberg, p. 58 (Bruxelles, 1913).

(3) E. Poncelet et E. Matthieu, Les imprimeurs montois, p. VII (Mons, 1913).

(4) Œuvres (édit. de Paris, 1860), t. XXV, p. 307, 316, 368, 379.

(5) Mémoires, p, 170.

LA « PHILOSOPHIE » 'ioj

resser les convives (1). Le théâtre seul, ou pour mieux dire l'Opéra, mis à la mode par Maximilien de Bavière, pourvoit, du. moins à Bruxelles, aux besoins des plus raffinés. Du mouvement d'idées si puissant qui se manifeste à l'étranger, on ne remarque que çà et là une atteinte superficielle. Les loges maçonniques, fondées vers 1740 dans quelques villes, à l'imitation de l'Angleterre, se bornent au rôle de sociétés d'agrément et de bienfaisance (2). Quant à l'influence française, elle ne s'exerce guère que sur quelques grands seigneurs. Le duc: d'Arenberg figure parmi les innombrables correspondants de Voltaire, et l'on peut deviner par le ton des vers^ qu'il en reçoit, qu'il affiche ce libertinage de mœurs et de pensée à la modedans le monde élégant qui se pique de « philosophie » (3).

Cependant, cette philosophie du XVIII® siècle s'essaye à renouveler tout l'édifice social. Bien plus audacieuse que l'humanisme de la Renaissance, qui n'a voulu que rajeunir la pensée en la ramenant à la sagesse antique, elle ne voit dans le passé qu'une longue période de tâtonnements et de ténèbres. Elle se targue d'inaugurer « l'âge des lumières ». Enivrée par le progrès des sciences naturelles, elle met toute sa confiance dans la raison. Il n'est rien suivant elle que la raison ne puisse transformer. Aux erreurs maintenues par la « superstition» et le « fanatisme », elle substitue la vérité, et le triomphe de la vérité sera en même temps celui du bonheur. Aussi le premier devoir du « philosophe » est-il de répandre les clartés qu'il possède et de travailler à la félicité universelle. La raison théorique ne lui suffit pas, ou pour mieux dire, elle l'oblige, en lui montrant les abus et les erreurs dont souffre l'humanité, à

(1) Voir pour ceci, en 1743, Le journal du comte de Calenberg, publié par E. Bâcha et H. De Backer (Bruxelles, 1913) et les Lettres du baron de Pôllnitz (Londres, 1747), surtout t. III, p. 144, 158.

(2) Paul Duchaine, La franc-maçonnerie belge auXVIIIe siècleiBruxelles, 1911}

(3) Voltaire, Œuvres (édit. de Paris, 1860), t. VI, p. 1S3; t. XXV, p. 303, 315.

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les combattre et à les détruire. Or, de toutes les forces sociales du passé l'Église étant la plus puissante est par cela même la plus dangereuse. C'est dès lors à l'Église que la « philosophie » s'en prendra tout d'abord et avant tout. Et comme l'État rejette depuis longtemps les prétentions de l'Église, elle embrassera avec ardeur la cause de l'État. Elle luttera avec lui contre l'ennemi commun, et elle justifiera l'absolutisme à condition qu'il s'inspire de ses tendances, qu'il travaille avec elle au progrès, qu'il se réclame de ses principes, et qu'il mérite enfin le nom d'« absolutisme éclairé ».

L'évolution intellectuelle soutient donc et suscite l'action de l'État, et cette action sera d'autant plus rapide que les gouvernements seront plus vigoureux et plus détachés de la tradition. La monarchie française traîne derrière elle un passé trop lourd pour pouvoir contenter l'impatience des «philosophes »; déçus et dépités, ils s'en détourneront bientôt et s'acharneront à la détruire faute d'avoir pu l'employer à leurs fins. En revanche, la Prusse de Frédéric 11 satisfera tous leurs désirs et, jusqu'au bout, ils travailleront à y fortifier la puissance de l'État. Groupés autour du « roi philosophe » qui réalise leur programme, ils seront le plus ferme appui de son trône, et la même raison qui, à la fin du siècle, pousse les « philosophes * français dans la Révolution, conserve intact le dévouement monarchique des Aufklârer allemands.

Si la Prusse a donné au monde le spectacle le plus complet du despotisme éclairé, c'est avant tout parce qu'elle est un État protestant. L'Église n'y constitue pas, en face du pouvoir civil, un pouvoir distinct et indépendant. Elle obéit à l'impulsion qu'il lui donne et se plie sans résistance à ses volontés. Mais de bonne heure, les puissances catholiques cherchent à se conformer au modèle prussien. L'Autriche de Marie-Thérèse s'inspire visiblement de son exemple. La pieuse impératrice laisse son chancelier Kaunitz, voltairien dans son for intérieur et imitateur de Frédéric II en politique, imposer à l'Église la tutelle et les prétentions de l'État. Et il était naturellement impossible que, du centre de la monarchie, le mouvement ne se transmît pas sans retard à Bruxelles.

l'absolutisme éclairé 3og

La mort inopinée de Marie-Êlisabeth en 1741, brusqua le changement de régime. En même temps qu'elle fait disparaître l'influence ecclésiastique de la cour joyeuse et un peu libertine à laquelle préside Charles de Lorraine, le gouvernement en profite, sur les ordres de Vienne, pour entamer la lutte contre l'Église. Sans doute il proteste de son respect pour la religion, mais suivant les principes de la politique « éclairée », il ne considère dans la religion que son rôle social. Ce n'est pas le service de Dieu qu'il lui assigne pour objet, mais l'amé- Horation des hommes. Ainsi, réduite à une tâche purement terrestre et ramenée à n'être qu'une sorte de ministère de moralisation publique, il va de soi qu'elle devra se soumettre à l'État et accepter sa direction. L'autonomie que l'Église revendique vis-à-vis du pouvoir civil, n'est pas seulement dangereuse pour le prince, elle est encore un obstacle au progrès des « lumières ». Cette autonomie, d'ailleurs, c'est l'État qui la lui a octroyée dans les « siècles d'ignorance » ; il peut et même il doit la restreindre. Il la limite à la prédication, au culte, à l'administration des sacrements et à la discipline interne ; tout le reste est « du ressort privatif de la puissance souveraine» (1). L'autorité dogmatique elle-même n'est pas en dehors de ses atteintes, « le maintien de l'ancienne pureté du dogme ainsi que la discipline et le culte étant des objets qui intéressent si essentiellement la société et la tranquillité publique, que le prince, en sa qualité de souverain chef de l'État ainsi que de protecteur de l'Église, ne peut permettre à qui que ce soit de statuer sans sa participation sur des matières d'une aussi grande importance » (2). Sous ces paroles on entrevoit le lien qui rattache le rationalisme politique de Kaunitz au jansénisme de van Espen. L'indépendance à l'égard de Rome, que celui-ci revendique pour des motifs théologiques, celui-là l'exige par raison d'État et considérations gouvernementales. La victoire de l'État sur l'Église achèvera l'œuvre de l'absolutisme et lui permettra d'exercer le ministère intellectuel auquel il prétend.

(1) Qachard, Ordonnances, t. XF, p. 433.

(2) Gachard, Analectes belgiques, p. 463.

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La mission de l'inaugurer à Bruxelles fut confiée au comte •de Cobenzl, qui succéda comme ministre plénipotentiaire, en 1753, au marquis de Botta Adorno. Depuis l'établissement du régime autrichien, ses prédécesseurs s'étaient consacrés à la défense des droits du souverain, à l'affermissement de son autorité, à l'accroissement de ses revenus. Ils ne s'étaient occupés de la nation que pour en développer l'activité économique et la rendre ainsi plus capable de contribuer aux ressources de l'Éiat. Leur action ne s'était pas fait sentir en •dehors du domaine politique et administratif. S'ils avaient eu de loin en loin maille à partir avec l'Église, ce n'avait été qu'à propos de ces questions sans cesse controversées que faisait surgir, à la limite des deux pouvoirs, l'opposition de ses prétentions avec celles de l'État. A part cela, ils s'étaient toujours respectueusement abstenus de la troubler dans sa discipline ou dans son enseignement. Ils la considéraient comme une alliée qu'il fallait surveiller par prudence, mais à laquelle, par prudence aussi, ils témoignaient les égards que l'on se doit d'égal à égal.

Cette réserve va faire place désormais à l'agression. Du moment, en effet, où l'État, prenant une plus haute idée de son rôle, s'institue le dispensateur de la « culture », il est forcé de la disputer à l'Église, dont elle a exclusivement relevé jusqu'alors. De la défensive, il passe à l'offensive. Il ne s'agit plus seulement de sauvegarder le pouvoir civil contre le pouvoir ecclésiastique, mais d'attaquer celui-ci sur son propre terrain. L'antique conflit juridique se double d'un conflit philosophique; ce ne sont plus seulement l'État et l'Église qui sont aux prises; la religion et la libre pensée entament le combat douloureux et grandiose qui se retrouve depuis lors dans toutes les phases du développement de la civilisation.

Tandis qu'en France et en Allemagne le mouvement général des idées favorisa les novateurs, le prestige et la puissance que l'Église avait conservés en Belgique leur auraient enlevé tout espoir, s'ils n'avaient pu compter sur l'appui du gouvernement. L'opinion publique qui, ailleurs, se prononçait pour eux, était ici hostile ou apathique. On n'exagérerait guère en disant

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que la pensée moderne y fut imposée par voie administrative. Les rares collaborateurs de Cobenzl ne se rencontrèrent au début que parmi les serviteurs de l'absolutisme formés dans les bureaux ou les « jointes » de Bruxelles. Le comte de Nény fut le premier, le plus actif et le plus convaincu de ces agents, grâce auxquels VAufklàrung viennoise se répandit peu à peu dans les Pays-Bas.

La personnalité de Cobenzl contribua d'ailleurs pour sa part à lui frayer les voies. De tous les ministres autrichiens en Belgique, il est le seul qui ait éprouvé un goût très vif pour les arts et la culture intellectuelle. Grand admirateur de Rubens et de l'école flamande, il ne se contentait pas de recueillir de foutes parts tableaux et gravures, il s'efforçait encore de promouvoir le mouvement artistique. Il encouragea généreusement quantité de peintres et de sculpteurs, et il aurait voulu ranimer l'industrie jadis si brillante de la tapisserie. Sa sympathie pour les études littéraires et scientifiques n'était pas moins active. Il correspondait avec l'érudit strasbourgeois Schoepflin, sur les mesures à prendre en leur faveur. C'est à son intelligente initiative que l'on doit la création de la Bibliothèque de Bourgogne, dont les admirables manuscrits, entassés dans les souterrains du palais depuis l'incendie de 1731, furent par son ordre disposés dans la salle du grand serment des arbalétriers et mis à la disposition du public. Il songeait à faire publier les œuvres des grands écrivains du pays, et l'on verra plus loin que l'Académie de Belgique lui doit sa naissance. « Il ne serait pas juste, écrivait-il en 1755, à l'un des secrétaires de Marie-Thérèse, que de tous les fidèles sujets de notre grande souveraine, les Belges fussent les seuls qui n'auraient pas de marques de l'amour de Sa Majesté pour les lettres » (1).

Mais plus il se préoccupait des besoins spirituels de la nation, plus aussi il supportait avec impatience de les voir

(1) Ed. Mailly, Histoire de l'Académie impériale et royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles, t. I, p. 2. Mém. in-8° de l'Acad. roy. de Belgique, <. XXXIV et XXXV [1883].

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régis par les « principes ultramontains » de l'Église, et plus il lui paraissait urgent de les en affranchir. Sous son ministère, la bulle Unigenitus cesse d'être considérée comme loi d'État. Le gouvernement remet en honneur les thèses de van Espen. Par son ordre, les procureurs généraux confisquent tous les exemplaires de VIndex de Benoit XIV où ses ouvrages sont condamnés (1). Il laisse paraître librement, en 1767, la Vie de van Espen, apologie du vieux jurisconsulte et de sa doctrine. Malgré les instances des évêques, il refuse d'interdire le De Statu Ecclesiae de Fébronius, dont Nény approuve ouvertement les principes, et que le Conseil Privé louera, en 1778, de réfuter le « système absurde » de la domination de la cour de Rome, incompatible avec les « lumières du siècle » et défendu seulement par les « ignorants et les hypocrites » (2). Depuis 1761, la censure des livres par le pouvoir ecclésiastique est soumise à la surveillance de censeurs royaux qui apprécieront en dernier ressort (3). Et aussitôt, divers traités théologiques sont frappés d'interdiction comme dangereux pour la puissance civile. Des poursuites sont intentées, en 1771, contre le vicaire général du diocèse de Namur, qui a autorisé l'impression du Tractatus de Matrimonio de J. Prickart (4). A partir de 1774, il n'est plus permis de publier d'ouvrage touchant la religion sans licence du gouvernement (5). En revanche, l'année suivante, et malgré l'avis du procureur général de Namur, le ministère laisse se répandre dans le pays V Histoire philosophique des Indes de Raynal (6).

Ainsi le cercle se resserre autour de l'Église étonnée. C'en est fait des égards dont elle s'est vue comblée sous la régence

(1) L. Lahaye, Inventaire de la correspondance du Conseil provincial de Namur, p. 135.

(2) J. Kûntziger, Fébronius et le Fébronianisme. Étude historique sur l'origine des réformes religieuses de Joseph II. Mém. in-S" de l'Acad. roy. de Belgique, t. XLIV [1891], p. 66, 194.

(3) Gachard, Ordonnances, t. IX, p. 135.

(4) Ibid., t. X, p. 179. L. Lahaye, Inventaire de la correspondance du Conseil provincial de Namur, p. 330.

(5) Gachard, Ordonnances, t. X, p. 171.

(6) Ibid., p. 174.

ANTICLÉRICALISME DU GOUVERNEMENT 3x3

de Marie-Élisabeth. Les mesures se multiplient dont le but évident est de détruire son prestige et par cela même son autorité sur la nation. En 1762, le magistrat de Dixmude reçoit l'ordre de ne faire aucune dépense à l'occasion de la première visite de l'évêque d'Ypres; en 1768, il est interdit aux paroisses d'organiser des réjouissances lors de l'installation d'un nouveau curé; en 1771, défense est signifiée aux Cours de justice d'assister en corps aux inaugurations ou aux funérailles d'évêques, « ces cérémonies n'ayant aucun caractère intéressant le souverain ou l'État»; à l'avenir, leurs membres cesseront de siéger comme assesseurs dans les tribunaux ecclésiastiques,. « cela étant indécent pour Sa Majesté » (1). Et Sa Majesté devient bientôt plus susceptible encore. En 1775, le Conseil de Brabant fait saisir un mandement des vicaires généraux d'Anvers, qui, en ordonnant des prières publiques pour le bon choix d'un évêque, ont insulté la puissance souveraine (2). Il' est visible que la reconnaissance du catholicisme comme religion d'État, loin d'assurer encore sa situation, ne sert plus qu'à l'exposer aux empiétements du pouvoir laïque. Déjà le gouvernement étend la main vers les « matières mixtes » qu'il lui avait jusqu'ici abandonnées sans conteste. Il prépare un édit sur les mariages ; il n'admet plus que les ordres religieux échappent à son contrôle. Il supprime la juridiction des généraux étrangers sur les couvents que leur ordre possède dans le pays; il ordonne, en 1772, de ne plus accepter de novices dans les monastères, s'ils n'ont vingt-cinq ans accomplis (3). Cette fois, les évêques protestèrent respectueusement. Ils se permirent de remontrer à l'impératrice que l'ordonnance ne visait pas à réformer mais à détruire l'institution monastique, et affectèrent de croire qu'elle avait été « surprise à la bonté de son cœur » (4). Il ne leur parvint de Vienne, en réponse à ces effusions, qu'un sec rappel à l'ordre leur déclarant qu'ils

(1) Gachard, Ordonnances, t. VIII, p. 492; t. IX, p. 377; t. X, p. 101; t. IX,. p. 432. Cf. L. Lahaye, loc. cit., p. 330, 331.

(2) Gachard, Ordonnances, t. XI, p. 24.

(3) Ibid., t. IX, p. 309; t. X, p. 249. Cf. Feller, Recueil, lO^ mém., p. 60.

(4) Gachard, Ordonnances, 1. X, p. 147.

3l4 LE MOUVEMENT INTELLECTUEL

auraient à s'abstenir désormais de pétitions collectives (1). Visiblement l'État refuse de les considérer comme corps constitué et les traite en fonctionnaires. Puisqu'il les nomme, il entend qu'ils lui obéissent, et il ne se fait pas faute de leur rappeler qu'il compte sur leur « déférence ». Désorientés par ce brusque changement d'attitude, ils se courbent humblement sous l'orage. Rome seule pourrait les pousser à la résistance. Mais Rome elle-même se débat au milieu du XVIIF siècle contre des difficultés politiques qui la paralysent. Clément XIV ne vient-il pas de se laisser arracher, en 1773, la suppression de la Compagnie de Jésus?

L'Autriche mit une hâte extraordinaire à l'exécuter dans les Pays-Bas. Six semaines étaient à peine écoulées depuis la promulgation du bref Dominus acRedemptor noster, qu'elle déclarait, conformément « aux vues salutaires de Sa Sainteté pour le maintien et la tranquillité de l'Église », l'ordre des jésuites « totalement éteint, supprimé et aboli à perpétuité » (2). Le 20 septembre, à 7 heures du matin, ses agents procédaient, dans toutes les provinces, à la fermeture des couvents et des collèges de la Compagnie. Ses biens confisqués furent remis à l'administration d'une « jointe » ou « comité jésuitique » (3), et les plus beaux tableaux de ses églises transportés à Vienne.

On pourrait s'étonner du calme qui accueillit ces mesures, si l'obéissance à laquelle les Pères avaient dressé la nation à l'égard de Rome, ne suffisait à l'expliquer. Sauf quelques fonctionnaires, quelques survivants du jansénisme et une minorité d'« hommes éclairés », les Belges déplorèrent certainement la chute d'un ordre qui, depuis le XVF siècle, avait exercé sur eux une action si profonde, jeté un si grand éclat, enseigné tant de générations et élevé tant d'églises parées par leurs plus grands artistes. Mais Rome avait parlé ; la cause était entendue et il ne restait qu'à s'incliner. Au surplus, la "dispersion des jésuites ne leur donna point le coup de grâce

(1) Qachard, Ordonnances, t. X, p. 157.

(2) Ibid., t. X, p. 146.

(3) Ibid., t. X, p. 403, 415.

RÉFORME DE l'ENSEIGNEMENT 3i5

comme l'avaient espéré leurs ennemis. La catastrophe qui les frappait les replaça dans la situation où ils s'étaient trouvés à l'époque de leurs débuts. Éparpillés au sein de la société laïque, la plupart d'entre eux continuèrent à exercer sur elle une action que la persécution rendit plus prenante et leurs rancunes plus hardie. En butte à la haine des « philosophes », ils se défendirent contre eux en leur empruntant leurs armes. Ils combattirent pour leur propre cause en combattant pour l'Église et en lui prouvant qu'ils restaient dignes de sa confiance. Joseph II devait bientôt trouver dans leurs polémistes •et leurs pamphlétaires ses adversaires les plus résolus et les plus dangereux.

En attendant, la disparition de la Compagnie permettait à l'État d'instituer en Belgique un enseignement conforme à celui qu'il avait organisé en Autriche dès 1752, Pour la première fois, le pouvoir civil intervenait dans un domaine où, depuis la disparition des écoles laïques fondées par les humanistes au XVI'' siècle, l'Église avait régné en maîtresse exclusive. Et cette intervention modifie tout ensemble et le programme et l'esprit des études. A la culture littéraire de la Renaissance, que l'Église s'était appropriée en la subordonnant à l'idéal catholique, l'État, n'envisageant l'enseignement que dans ses rapports avec la société, substitua les connaissances indispensables au développement de l'intelligence ainsi qu'à la pratique de la vie. Le fond devait l'emporter sur la forme, le bien-penser sur le bien-dire, la réflexion personnelle sur la soumission à l'autorité. Le règlement édicté le 22 septembre 1777 sur la discipline et l'instruction dans les collèges royaux ou « collèges thérésiens » est tout imprégné des tendances de VAufklàrung allemande de l'époque (1). A côté des langues anciennes, une place très large est réservée aux mathématiques, à la géographie et à l'histoire. Celle-ci n'est plus considérée comme une simple initiation à l'étude de

(1) Gachard, Ordonnances, t. XI, p. 202. Cf. J.-B. Lesbroussart, De l'éducation belgique ou réflexions sur le plan d'études adopté par Sa Majesté pour les collèges des Pays-Bas Autrichiens (Bruxelles, 1783).

3l6 LE MOUVEMENT INTELLECTUEL

l'antiquité ; la connaissance du développement de l'humanité et de l'État étant indispensable à l'homme et au citoyen, on la mettra tout entière sous les yeux des élèves, depuis les époques les plus reculées jusqu'aux temps modernes.

Les méthodes d'enseignement ne répondent pas moins bien que ce programme aux « lumières du siècle ». Elles suppriment les châtiments corporels, elles évitent de mettre en jeu l'amourpropre et la vanité. Si elles conservent les distributions de prix, elles laissent tomber, comme dangereuses pour la modestie et le sérieux, les représentations dramatiques mises à la mode par les jésuites. Elles ne font appel qu'aux «idées naturelles » déposées par Dieu dans l'âme des jeunes gens et qui, habilement sollicitées, les conduiront sans effort au bien et au vrai. Plus de vains exercices de mémoire, de difficultés inutiles, d'efforts rebutants pour s'assimiler le fatras d'une rhétorique stérile. L'enseignement ne doit avoir d'autre but que de susciter le goût de la lecture et de préparer les esprits à s'assimiler la science. Au reste, la science s'associe à la religion. L'atmosphère des collèges est profondément religieuse. Dans chacun d'eux, les fonctions de « principal » sont confiées à un prêtre, et tous les dimanches les élèves assistent en corps à la messe et aux vêpres.

Aucune des réformes du gouvernement autrichien dans les Pays-Bas ne caractérise mieux ses tendances, et aucune aussi ne l'intéressa davantage et n'attira au même point sa sollicitude. Il était sincère lorsqu'il faisait proclamer par l'impératrice, dès 1766, que « l'éducation de la jeunesse et la culture des bonnes études était un objet essentiel de ses attentions » (1). Il n'épargna ni soins ni dépenses pour mettre les collèges royaux à même de remplir la mission qu'il leur avait confiée, et il trouva dans la « Commission des Études », érigée à Bruxelles sous la présidence de Nény, un zèle qui répondit à sa bonne volonté de « former d^s citoyens utiles à l'Église et à l'État» (2).

(1) Gachard, Ordonnances, t. IX, p. 294.

(2) Paroles de Kaunitz dans Goethals, Histoire des Lettres, etc., t. III, p. 318..

RÉFORME DE l'eNSEIGNEMENT 3i7

Treize collèges royaux, établis pour la plupart dans les bâtiments confisqués sur la Compagnie de Jésus, s'ouvrirent le 10 octobre 1777 à Bruxelles, Anvers, Gand, Luxembourg, Ruremonde, Ypres, Courtrai, Audenarde, Alost^ Hal, Nivelles, Marche et Hervé. C'était beaucoup, ou pour mieux dire, c'était beaucoup trop. Tout manquait, en effet, pour mettre ces nouveaux établissements à la hauteur de leur tâche. On ne possédait ni le personnel, ni la littérature indispensables à l'application du programme. La commission fit bien rédiger hâtivement par Des Roches une série de manuels, mais elle dut se contenter de maîtres de hasard, et dont plusieurs, soit par leur ignorance, soit par leur conduite, donnèrent lieu à des reproches trop fondés (1). En cette matière si délicate de l'enseignement, où rien ne s'improvise, la réforme, trop rapidement menée, ne donna point les fruits qu'on en attendait. D'autre part, le clergé qu'elle inquiétait lui montra, dès la première heure, une hostilité sourde mais persistante. N'osant attaquer en face le gouvernement et déchaîner une « lutte scolaire », il ne se faisait pas faute de dénigrer la composition et l'esprit du nouveau plan d'études, la discipline des collèges officiels et lés mœurs ou la science de leurs professeurs. A peine le collège de Bruxelles était-il ouvert, trente écoliers le désertaient pour retourner chez les Augustins (2).

Il fallut bientôt tenir compte d'une opposition que le prestige moral et pédagogique exercé par l'Église sur l'opinion ne rendait que trop redoutable. Dès 1778, on se résignait à faire des concessions, à restituer au latin la place principale dans les études et à ne conserver les mathématiques, la géographie et l'histoire qu'en qualité de branches accessoires. Mais la campagne menée contre les collèges avait bien moins pour cause la nouveauté de leurs programmes que leur nature d'écoles laïques dirigées par l'État. En édulcorant leur carac-

(1) Voy. la notice de J. Des Roches dans Goethals, loc. cit., p. 303 et suiv. On songea vainement à l'organisation d'écoles normales, dont les troubles du règne de Joseph II empêchèrent la création. Ibid., p. 341.

(2) E. Hubert, Les réformes de Marie-Thérèse dans l'enseignement moyen aux Pays-Bas. Rev. de l'Instruction publique, t. XXVI [1883].

3l8 LE MOUVEMENT INTELLECTUEL

tère on ne les débarrassa pas de la suspicion qui pesait sur eux. Il semble bien qu'ils ne furent guère adoptés que par les familles désireuses de plaire au gouvernement. Vers 1785, ils ne comptaienf que 852 élèves, tandis que 3,017 enfants restaient fidèles aux quarante-trois collèges dirigés par les prêtres séculiers, les Augustins, les Oratoriens, les Récollets, les Dominicains et les Bénédictins.

L'Académie de Bruxelles, antérieure de quelques années aux collèges royaux, est comme ceux-ci une création de la politique éclairée. Dès 1764, Nélis, qui ne professait pas encore à l'égard des « philosophes » la haine qu'il devait leur manifester plus tard sur le siège épiscopal d'Anvers, puis, en 1767, le professeur strasbourgeois Schôpflin, le conseiller intime de Cobenzl en matière scientifique, avaient poussé celui-ci à formuler un projet qui, après avoir été approuvé par l'indispensable Nény, fut envoyé à Vienne en 1768. Il s'agissait d'instituer dans la capitale une « Société littéraire » chargée de ranimer l'activité intellectuelle, de stimuler les études et d'entreprendre des recherches utiles. L'initiative du ministre s'inspirait avant tout de considérations pratiques, et Kaunitz, en se ralliant à ses vues, renchérit encore sur elles. En véritable Aufklârer, il ne manqua point de déclarer que l'on devrait « subordonner autant que possible les études agréables aux sciences utiles, pour éviter l'inconvénient où sont tombées tant d'académies de belles lettres en Italie qui, au lieu d'éclairer et d'instruire la nation, lui ont imprimé un esprit de bagatelle et de frivolité si nuisible au progrès de la raison » (1). A son sens, la Société littéraire, fondée le 12 janvier 1769, et qui reçut, le 16 décembre 1772, le titre d'Académie, devait servir avant tout à dissiper les « préjugés invétérés et l'ignorance'». Ainsi conçue, elle ne différait pas beaucoup d'une « jointe » de culture intellectuelle. Elle ne possédait aucune autonomie : le gouvernement désignait ses membres, et il eut soin naturellement de n'y faire entrer que des personnes dont il approuvait les principes. Il en écarta de propos délibéré les Bollandistes l

(1) Ed. Mailly, Histoire de l'Académie de Bruxelles, t. I, p. 15.

l'académie 3 19

en 1778, il refusait d'y nommer Ghesquière, dont il reconnaissait l'érudition, mais qu'il jugeait « le plus fin, le plus délié et le plus dangereux des jésuites » (1). C'était condamner l'Académie, dans un pays aussi catholique que l'était la Belgique, à s'attirer la défiance générale. Comme les collèges royaux, elle fut en butte, dès l'origine, au mauvais vouloir du clergé. En 1778, on allait jusqu'à accuser les jésuites de l'avoir dénoncée à Vienne comme une assemblée de déistes (2).

Pourtant la plupart de ses membres, comme l'abbé Needham, comme l'abbé Mann, comme l'abbé de Marci, étaient des prêtres, mais des prêtres ralliés aux idées nouvelles et par cela même d'autant plus suspects. Il faut reconnaître, au surplus, que le pays ne possédait pas de savants capables d'imposer la jeune Académie à l'opinion. Elle ne fut composée que de médiocrités, qui eurent du moins le mérite de ne point jouer aux grands hommes et de s'acquitter honnêtement de leur rôle. Plusieurs de ses membres siégèrent avec zèle dans la Commission des études, et c'est de ses presses que sortirent les manuels d'enseignement destinés aux nouveaux collèges. Fôrster a écrit avec ironie qu'« elle s'est toujours piquée d'une grande discrétion, de faire très peu de bruit dans le monde et de ne s'être pas rendue dangereuse par une extension trop rapide des lumières de la raison » (3). Il y a dans ces paroles autant d'injustice que de mépris. Dans le milieu où elle était née et dans les conditions qui lui étaient faites, l'Académie de Bruxelles a rendu les services qu'elle pouvait rendre. Grâce à ses mémoires et à ses concours, l'attention des lettrés fut attirée, pour la première fois dans le pays, vers les sciences naturelles et les questions économiques. Si peu de retentissement qu'ils aient eu, même de leur temps, ses travaux marquent en Belgique les débuts d'une culture scientifique laïque, et ils habituèrent les esprits à comprendre que la science ne peut s'isoler de la vie et doit

(1) Ed. Mailly, Histoire de l'Académie de Bruxelles, p. 211.

(2) Ibid., p. 211.

(3) Voyage philosophique, t. II, p. 122.

nécessairement, tout en la prenant pour objet de ses recherches, réagir à son tour sur elle et contribuer au progrès social. Si elle ne répondit pas plus complètement aux espérances qu'elle avait fait naître, c'est que la modération de ses tendances l'empêcha de prendre nettement parti dans la lutte d'idées qui donne à la seconde moitié du XVIII* siècle un caractère si passionné. Elle évita, de parti pris, d'aborder les questions brûlantes, et sa prudence ou sa timidité la discréditèrent tout ensemble chez les philosophes et chez leurs adversaires.

Il avait été facile de créer l'Académie; il fut impossible de réformer l'Université de Louvain. Rien pourtant n'aurait été plus conforme aux vues et aux intérêts du gouvernement que de l'ériger, comme il avait fait de celle de Vienne dès 1752, en une Université d'État. Tout le choquait dans cette vieille école : l'archaïsme des méthodes, la rusticité des mœurs, mais bien davantage encore l'autonomie que lui assuraient ses privilèges séculaires et la soumission qu'elle professait, depuis la disparition du jansénisme, à l'égard de la papauté. Depuis longtemps les ministres plénipotentiaires ne lui cachaient pas leurs sentiments. Le marquis de Prié, on l'a vu, avait essayé sans succès d'y moderniser l'enseignement juridique ; le comte Harrach s'était bien gardé de lui confier son fils, qu'il avait envoyé suivre les cours de Leyde ; le comte de Cobenzl faisait étudier le sien à l'Université de Strasbourg. Mais il ne devait pas se contenter d'une manifestation aussi innocente. En 1754, Nény était chargé, sous le titre de « commissaire royal », de renseigner le gouvernement sur la discipline et la marche des études à Louvain.

Il s'agissait de les délivrer de la domination de l'ultramontanisme pour y remettre en honneur les « vrais principes » réglant les rapports de l'ÉgHse et de l'État. C'est pourquoi le cours de droit public était rétabli (1753) et Le Plat, un laïque, chargé de « s'occuper spécialement de l'explication des fausses décrétâtes.... et de ce qui regarde l'ancienne discipline aussi bien que les innovations que la fourberie, l'ambition et l'esprit de domination y ont introduites dans les x« et

RÉFORME DE L'uNIVERSITÉ 321

XI^ siècles » (1). Ainsi le pouvoir central affichait l'intention de soumettre l'Université à sa tutelle et à sa doctrine. En 1758, il l'obligeait à casser, comme mettant en péril les droits qu'il revendiquait sur elle, un règlement où elle invoquait les prérogatives qu'elle tenait à la fois de la puissance spirituelle et de la puissance temporelle {ab uiraque potestate){2). Il lui imposait des ordonnances réformant l'organisation des « pédagogies », transformant^les usages de la faculté de droit, imposant une surveillance plus stricte sur les étudiants. Il créait en 1759 une imprimerie universitaire, espérant stimuler ainsi la vie scientifique (3). Incontestablement il s'ingéniait à importer à Louvain les méthodes universitaires allemandes. Cobenzl s'en entretenait avec Schôpflin. L'abbé de Marci, qui obtint en 1772 le poste de chancelier de l'Université, promettait [« de se prêter aux vues que la Cour s'était formées d'y introduire un ordre plus convenable dans les différentes parties tant de l'enseignement que de l'économie, à l'instar des autres universités et surtout de celles des pays héréditaires » (4).

Mais ces innovations- se heurtaient à la résistance de presque tous les professeurs.^ Ce n'est guère qu'à la faculté de médecine que les projets du gouvernement rencontraient de rares partisans. Le chimiste Vonck, le botaniste Michaux et le physicien Minkeleers (dont les recherches sur le gaz d'éclairage ont sauvé le nom de l'oubli) ne leur cachaient pas une sympathie qu'explique très naturellement la prédilection de la « politique éclairée » pour les sciences naturelles. Dans les autres facultés, l'opposition était presque unanime. C'était se rendre suspect que de n'y pas adhérer. On faisait le vide au cours de droit public. Le Plat était taxé d'hérésie. Dans la faculté des' arts, Paquot s'attira, par ses tendances royalistes, une telle animosité qu'il fut contraint de renoncer à sa chaire.

En présence d'une hostilité aussi déclarée, le gouvernement,

(1) Goethals, Histoire des lettres, etc., t. II, p. 326.

(2) Gachard, Ordonnances, t. VIII, p. 180, 192.

<3) Ibid., t. IX, p. 60; t. XI, p. 219, 345; t. VIII, p. 276. <4) Mailly, Histoire de l'Académie, t. I, p. 83.

HisT. DE Belg. 21

322 LE MOUVEMExNT INTELLECTUEL

fidèle à sa politique de circonspection, se résigna à se contenter de demi-mesures. Il agit à l'égard de l'Université comme à l'égard des États Provinciaux, Comme eux, en effet, elle constituait un corps privilégié : elle pouvait invoquer la Joyeuse-Entrée à l'appui de son autonomie, et^ses dispositions montraient clairement qu'elle n'hésiterait pas à entamer la lutte si elle était poussée à bout, La prudence conseillait d'éviter un éclat si dangereux. « Nous tenons pour principe, disait Nény, qu'il faut procéder insensiblement, par des voies modérées, sans exciter des clameurs et sans faire apercevoir directement jusqu'où la législation veut aller » (1), 11 suffisait d'avoir gagné quelques positions d'approche ; le temps et le progrès des lumières feraient le reste. En somme, jusqu'à la fin du règne de Marie-Thérèse, l'offensive assez molle de l'État ne contraignit encore l'Université qu'à l'attitude de la paix armée. La guerre ne devait éclater que sous Joseph II.

L'anticléricalisme de l'État autrichien ne fut pas plus complaisant à la libre pensée qu'à la pensée soumise à la théologie. Rien de moins libéral que son esprit. 11 prétend demeurer le souverain dispensateur des lumières, et le monopole intellectuel qu'il revendique n'est guère moins exclusif que celui de l'Église. Il ne tolère la critique qu'à condition qu'elle l'épargne, qu'elle s'abstienne de toucher à l'absolutisme, qu'elle le reconnaisse sans discussion, comme les croyants admettent les vérités de la foi. Il ne conçoit la vérité intellectuelle que comme une « liberté volontairement restreinte », et dans laquelle la raison pure doit le céder à la raison d'État. Kaunitz déclare sans ambages à Cobenzl, en 1759, qu'entre « un peuple ignorant et grossier » mais respectueux du pouvoir et une « nation savante mais mutine et tracassière », son choix n'hésite pas (2). Aussi le gouvernement se donne-t-il bien garde de supprimer la censure ; il l'affaiblit au détriment de l'Église, mais il la renforce à son profit. Si elle laisse

(1) Goethals, Histoire des lettres, t. II, p. 326,

(2) J. Kûntziger, Fébronius, etc., p. 27.

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