LA POLICE INTELLECTUELLE
passer Voltaire, Montesquieu, les Encyclopédistes, elle arrête à la frontière les œuvres subversives de J.-J. Rousseau. Et à côté d'elle, la police joue le rôle d'une inquisition laïque, épie les conversations, ouvre les lettres, s'introduit au sein des innocentes réunions maçonniques. Le polémiste P. Rousseau se voit interdire la publication à Bruxelles de son Journal encyclopédique (1). A Louvain, le nouveau professeur de droit public doit, avant de monter en chaire, soumettre son cours à l'approbation du « commissaire royal » près l'Université (2).
Tous ces traits indiquent que l'Autriche s'inspire bien plus directement de Berlin que de Paris. Elle s'effraye de la critique impitoyable à laquelle, depuis le milieu du siècle, les « philosophes » français soumettent le régime monarchique. Ses sympathies vont évidemment à VAufklârung prussienne, si respectueuse du pouvoir souverain. C'est elle qu'elle prend pour modèle à Vienne et qu'elle s'efforce, comme nous l'avons vu, d'acclimater à Bruxelles, de même que le grand-duc Léopold l'acclimate en Toscane (3).
Mais l'apostolat intellectuel que le gouvernement prétend exercer, il le compromet justement par le caractère officiel qu'il lui imprime. La nation ne se défie pas moins de l'omniscience de l'État que de son omnipotence. Ses vieux instincts d'autonomie et de liberté s'unissent au prestige traditionnel que: l'Église conserve sur elle, pour la rendre défiante ou hostile- Seuls ou à peu près, les fonctionnaires se rallient franchement, ou par ordre, au nouveau système. Le président Nény, le chancelier du conseill de Brabant Crumpipen, le conseiller de Stassart, M. de Limpens, d'autres encore, font pour lui une propagande que la faveur dont ils jouissent: et l'autorité qu'ils exercent rendent irrésistible... dans les bureaux.
(1) Sur le régime de la presse, voy. Gachard, Ordonnances, t. IV, p. 91, 261..
(2) Biographie nationale, t. XIX, col. 493.
(3) Pour gagner l'opinion aux réformes du gouvernement, on publia à Bruxelles,, en 1779, l'Indication sommaire des règlements et loix de Son Altesse Royale l'archiduc Léopold, grand-duc de Toscane.
Si elle n'a pas atteint profondément l'opinion publique, la « politique éclairée » de Vienne a renforcé sur elle, sans l'avoir cherché, l'influence de la France. Les idées dont elle s'ins pire sont allemandes en leur fonds, mais c'est sous une forme française qu'elle les propage et les applique. On ne découvre pas chez elle la moindre tentative de germaniser les Pays-Bas comme elle germanise, à la même époque, la Bohême et la Hongrie. En recueillant la succession de l'Espagne en Belgique, l'Autriche n'y a pas seulement conservé au français le privilège, qu'il possédait depuis l'époque bourguignonne, d'y être la langue du gouvernement, elle en a encore grandi le rôle, non seulement en le propageant dans la même mesure où elle augmentait la centralisation administrative, mais aussi et surtout peut-être, parce que, depuis le milieu du XVIIF siècle, elle en subit le prestige et en reconnaît l'universalité. Il lui paraîtrait monstrueux et grotesque de combattre à Bruxelles une langue que tous les princes, tous les courtisans, tous les diplomates d'Allemagne se font gloire de parler, et qui n'est guère moins en honneur autour de Marie-Thérèse qu'autour de Frédéric II. Comme homme du monde et comme homme éclairé, Kaunitz n'en emploie point d'autre, et il en va de même de Cobenzl et des ministres plénipotentiaires qui lui ont succédé.
Pendant que les gens en place se francisent à leur exemple la noblesse et la ville se francisent plus rapidement encore au contact de la Cour. Et il ne s'agit point seulement ici d'une francisation par la langue, mais d'une francisation par l'esprit. Ce sont les mœurs, le ton, les goûts de la société parisienne qui, de l'entourage de Charles de Lorraine, commen cent à se répandre à Bruxelles et de Bruxelles dans les provinces (1). Depuis des siècles, les classes supérieures de la
(1) Fôrster, Voyage philosophique, t. II, p. 80,
FRANCISATION DES MŒURS 325
nation parlaient français; elles se mettent maintenante penser en français. On peut se faire une idée du chemin parcouru en comparant le prince Claude-Lamoral de Ligne (1685-1766), grand seigneur fastueux et hautain, avec son fils, causeur éblouissant, fin, spirituel, sensible, libertin, philanthrope et dont les œuvres légères reflètent si fidèlement toutes les tendances de la littérature française de son temps, que l'on y découvre jusqu'à cette première aurore de romantisme qui pointe à la fin du siècle. L'influence de Voltaire et de Rousseau, qu'il a connus l'un et l'autre, se combine dans ses œuvres et les nuance de ces reflets changeants qui brillent sur l'eau rapide et bavarde des ruisseaux. Sa littérature est toute en surface. Il ne vise à la profondeur et ne se prend au sérieux que quand il rédige doctement des traités d'art militaire que personne ne lit plus. Mais dans ses jardins anglais de Belœil, ou dans son hôtel de Bruxelles, il dépose, avec son uniforme, sa gravité de feld-maréchal autrichien. C'est le plus délicieux et le plus ingénieux des hommes du monde. Sans cesse en mouvement, il organise des fêtes champêtres, donne à souper aux grandes dames et aux actrices, écrit des comédies et monte lui-même sur les planches. Ses amours légères sont des amours de théâtre ; personne n'ignore à Bruxelles à qui s'adressent ses Lettres à Eugénie et pourquoi il y déclare si franchement sa prédilection pour les rôles de soubrettes (1).
Par lui s'affine l'exubérance un peu provinciale de la cour de Charles de Lorraine. On s'y ferait honte désormais de ne point s'y régler sur le goût parisien. Grands seigneurs et grandes dames affrontent une journée de cahots en chaise de poste pour assister le soir à l'Opéra de Paris. Des acteurs français représentent au théâtre de Bruxelles toutes les nouveautés parisiennes à peine écloses, et l'engouement pour les spectacles devient bientôt aussi général dans la bourgeoisie que dans la noblesse. Mais la scène n'est pas seule à propager
(1) L'Eugénie en question est la fille de J.-N. Servandoni d'Hannetaire, directeur du théâtre à Bruxelles depuis 1767. Avec ses deux sœurs, elle formait le groupe des Trois-Grâces, célèbre dans la vie galante et théâtrale de Bruxelles. Voy. F. Faber, Histoire du théâtre français en Belgique, t. I, p. 276.
l'influence française. Des librairies s'ouvrent, que la censure ne parvient pas à contrôler si sévèrement qu'elles ne mettent à la disposition des curieux, dont le nombre augmente, tout ce qui paraît en français. L'imprimerie se développe à l'imitation de celle de Liège. Ses presses commencent à s'appliquer activement à la contrefaçon littéraire.
Ainsi l'écho de Paris retentit de plus en plus clairement à Bruxelles. Il appelle les Belges vers la grand'ville et le gouvernement s'inquiète de la séduction qu'elle exerce. Dès 1753, on constate que Paris « semble être depuis longtemps un non plus ultra à quantité de jeunes gens et riches de ce pays-ci, qui, n'ayant vu ni connu que la vie libertine retournent souvent avec une indifférence, pour n'en rien dire de plus, pour le gouvernement de leur souveraine et de leur propre patrie » (1). Il est incontestable que l'autorité si longtemps exercée par l'Église sur l'esprit et sur les mœurs, commence à s'ébranler. L'archevêque de Matines gémit en voyant le zèle pour la religion diminuer de jour en jour, tandis qu'on laisse librement se répandre les œuvres des Voltaire et des Raynal, « productions ténébreuses» toutes pleines d'un « poison pernicieux» (2), Comme à toutes les époques où se relâchent des règles dévie longtemps respectées, le libertinage moral se répand en même temps que le libertinage intellectuel. A la fin du règne de Marie-Thérèse, les voyageurs remarquent, non sans surprise, que les femmes publiques sont proportionnellement aussi nombreuses à Bruxelles qu'à Paris (3).
Il ne faut pourtant rien exagérer. A tout prendre, le prestige de la France ne va point jusqu'à entamer sérieusement l'esprit catholique de la nation (4). La propagande antichrétienne qui, dans la seconde moitié du XVIIP siècle, se développe si énergiquement à Paris, ne semble avoir fait que de bien rares
(1) Gachard, Ordonnances, t. VII, p. 255 n,
(2) Feller, Recueil des représentations, 9* mémoire, p. 297.
(3) Fôrster, Voyage philosophique, t. II, p. 80.
(4) En 1778, Linguet, établi à Assche, fait scandale parce qu'il s'abstient d'aller à la messe. Ch. Piot, Linguet aux Pays-Bas Autrichiens. Bullet. de l'Acad. roy. de Belgique, 2« série, t. XLVI [1878], p. 794.