LA LANGUE FRANÇAISE
adeptes en Belgique. La tradition y reste assez forte pour résister à ses atteintes, et si on lit d'Holbach, Helvétius et Condorcet, c'est avant tout par curiosité intellectuelle. En dehors de la littérature légère et polissonne, qui fait les délices des gens du monde et corrompt l'imagination des adolescents. Voltaire et Montesquieu paraissent seuls avoir exercé une action réelle chez ceux qui lisent pour s'instruire et non pour se distraire.
Le premier, par la critique qu'il déverse sur l'Église, favorise la tâche de l'absolutisme éclairé, tandis que le second travaille contre lui en condamnant la monarchie despotique, si bien qu'il se trouve en somme que le gouvernement autrichien, en poussant à la diffusion des « lumières », a fourni tout à la fois des armes à ses partisans et à ses adversaires.
La francisation par les idées a été dépassée de beaucoup parla francisation linguistique (1). Il semble que le français soit en passe de devenir la seule langue du pays, tant le flamand recule devant lui dans les provinces du Nord. Jusque dans les plus petites villes, on l'enseigne en même temps que la lecture et l'écriture (2). Le rang social s'apprécie d'après la connaissance qu'on en possède, aussi chacun affecte-t-il de le parler. Une femme rougirait d'être surprise allant à la messe avec un livre de prières flamand (3). Dès 1727, un grammairien constate « que c'est une espèce de honte d'ignorer la langue française (en Flandre) et de se voir comme tombé des nues en mille rencontres où chacun se pique de vouloir la parler comme à l'envi » (4).
(1) Depuis que ce chapitre a été écrit a paru l'excellent ouvrage de M. J. Des Cressonnières, Essai sur la question des langues dans l'histoire de Belgique (Bruxelles, 1919), auquel je suis d'autant plus heureux de renvoyer le lecteur, qu'il est particulièrement riche en détails sur la période autrichienne.
(2) Dérivai, Le voyageur, etc., t. VI, p. 145; F. De Potter, Schets eener geschiedenis van Rousselaere, p. 190(Roulers, 1875); J. Simenon, L'instruction populaire à Saint-Trond; E. Matthieu, Histoire de l'enseignement primaire en Hainaut. Mém. de la Soc. des sciences du Hainaut, 5^ série, t. VI 1 1893]. iT^"^
(3) Verloy, Verfiandeling op d'onacht der moederlijke tael in de Nederlanden (Maestricht, 1788),
(4) P. -F. Taffin, Fransche grammaire van 't klooster van Sint-Joris te Gent, p. V (Gand. 1727). Cf. J.-B. Lesbroussart, De l'éducation belgique, p. 40.
Si le français progresse ainsi, c'est uniquement par le prestige qu'il exerce, l'utilité qu'il présente, la mode et l'esprit d'imitation. Car le gouvernement ne fait rien pour l'imposer. Il n'imite pas l'administration française qui, dans les régions « flamingantes » annexées par Louis XIV, cherche à extirper la langue du peuple (1). On pourrait même dire, en employant une personnification chère au mysticisme nationaliste jde nos jours, qu'il en respecte « les droits ». Dans les parties flamandes du pays, il ne donne prise à aucun grief. C'est en flamand qu'y fonctionne toute l'organisation judiciaire, en flamand qu'y para'ssent les ordonnances (2). On en exige naturellement la connaissance des fonctionnaires qui y sont envoyés. Même pour les membres du Conseil Privé, elle est considérée comne désirable. C'est un titre pour ceux qui sollicitent des emplois que de déclarer qu'ils la possèdent (3). Le flamand n'est pas davantage négligé dans l'enseignement ; il figure au programme des collèges thérésiens. Il n'est point jusqu'à l'Académie oïl il ne soit mis officiellement au même rang que le français.
Mais jamais l'administration ne prévaut sur les mœurs. Il importe peu d'imposer l'emploi d'une langue dont, sorti de son bureau ou de son prétoire, le fonctionnaire lui-même ne se sert pas ou affecte de ne pas se servir. Et c'est évidemment, à la fin du XVIII* siècle, à ce point qu'on en est arrivé. 11 aurait fallu, pour qu'il en fût autrement, que les populations flamandes eussent pu trouver, dans la littérature néerlandaise, un contrepoids à l'influence triomphante de la France. Mais cette litté-
(1) A. de Saint-Léger, La Flandre maritime et Dunkerque sous la domination française, p. 341 .
(2) Je citerai à cet égard la liste de distribution des ordonnances dans le texte français ou flamand selon la langue des localités, dans Gaillard, Le Conseil de Bradant, t. I, p. 222. Pour la procédure, cf. Gachard, Ordonnances, t. V, p. 46; t. XI, p. 1; t. XII, p. 532; t. XIII, p. 4. En 1761, il est décidé d'envoyer les ordonnances au pays de Waes en flamand. Ibid., t. VIII, p. 445.
(3) Voy. par exemple la pétition de l'avocat de Vigneron de la Haye, de Jumet, demandant la chaire de droit public " que l'on doit, dit-on, incessamment établir en ce pays ». Il a soin de déclarer qu'il a appris le flamand. Bibl. roy. de Bruxelles, ms. 16041.