LA LANGUE FLAMANDE
rature est en pleine décadence et, en eût-il été autrement, la différence de religions, l'hostilité politique, l'opposition des intérêts, ont élevé entre elles et la Hollande une barrière infranchissable. Quelques-uns le reconnaissent et le déplorent. Malgré le discrédit qui la frappe, tout amour filial n'a point disparu pour la langue maternelle. En 1760, le bibliothécaire de Saint-Pierre de Lille, Lamoort, fait un éloge enthousiaste de ses qualités dédaignées (1). L'avocat Verloy de Bruxelles, en 1788, lointain ancêtre des flamingants modernes, ne] voit d'autre moyen pour relever et cultiver le peuple que da l'instruire dans sa langue et d'en rénover la tradition littéraire (2). Malheureusement le peuple lui-même ne s'intéresse plus à l'idiome qu'il parle et que les patois envahissent et défigurent. En 1772, un rapport académique oppose le « dialecte pur et châtié qui est propre aux bons écrivains hollandais... à ce flamand vulgaire qu'on parle dans nos provinces, qui n'a ni règles de construction, ni orthographe » (3). On l'écrit encore pourtant, on l'écrit même beaucoup, et on l'imprime.
Car si à fond que le français se soit infiltré dans la nation, le flamand reste la langue populaire, celle dont les paysans, les ouvriers, la plus grande partie même de la petite et moyenne bourgeoisie se servent dans leurs rapports journaliers. S'il n'a plus de littérature, il se soutient par nécessité pratique. Les beaux esprits le méprisent, mais il se conserve dans les innombrables écrits qu'exige et que suscite la vigueur nationale demeurée intacte : journaux, pamphlets politiques, ouvrages d'enseignement, de technique, d'édification, de curiosité ou de délassement. Les chambres de rhétorique, les sociétés drama-
(1) Discours sur Vutitité d'une histoire générale]de Flandre et sur la manière de l'écrire (Liège, 1769).
(2) Voir la brochure citée plus haut, p. 327 n. 3. En revanche, les Flamands conservateurs se réjouissent du peu de culture et de la rusticité de leur langue, qui prémunit le peuple contre l'infiltration des idées étrangères. Voy., par exemple, une curieuse apostrophe dans l'Historié van de voorspoedige staatsomwenteling der gewezene Oostenrijksche Nederlanden, t. I, p. 48 (Bruges, 1790).
(3) Mailly, Histoire de l'Académie, t. I, p. 237. Des Roches tenta de régulariser l'orthographe flamande dans son Nieuwe Nederduytsche Spraekkunsf (Anvers, 1761).
33o LE MOUVEMENT INTELLECTUEL
tiques, que le retour de la prospérité entretient ou fait naître dans les villes et jusque dans les moindres villages, lui fournissent une production surabondante. Il n'est guère de kermesse où, sur des tréteaux improvisés au fond d'une salle d'estamiaet, dans une grange, sur la prairie du tir à l'arc, des acteurs ruraux ne représentent un mystère ou une tragédie. Jusqu'à la fin du XVIIF siècle, ce théâtre villageois reste fidèle au vieux répertoire du moyen âge, revu et remanié par les moines écrivains du temps d'Albert et d'Isabelle et qu'enrichissent inlassablement les maîtres d'école et les beaux esprits locaux (1). Et pourtant, l'influence française se fait sentir même à ces profondeurs et introduit sur les scènes rustiques des traductions de Molière, de Racine et de Voltaire (2). Rien d'étonnant si les contemporains l'ont considérée comme irrésistible et destinée à supplanter tôt ou tard cette langue flamande qui l'accueille si complaisamment. Shaw écrit en 1788 quel dans un siècle on ne parlera plus le flamand en Flandre (3). Et comment aurait pu penser autrement un témoin de cette francisation si rapide et si universelle, qui, par le concours paradoxal des circonstances, est un des caractères les plus saillants de la période autrichienne?
Au XVIIP siècle il y a encore des artistes en Belgique mais il n'y a plus d'art belge. David Teniers est mort en 1690, Luc Faidherbe en 1697, les dernières façades de la Grand'- Place de Bruxelles s'achèvent en 1702. Ainsi, au moment de la signature de la paix d'Utrecht, les derniers représentants de
(1) Voy. à cet égard Ed. Van der Straeten, Le théâtre villageois eti Flandre (2e éd. Bruxelles, 1881). On trouve au tome I (p. 111 et suiv.) une curieuse liste d'auteurs : organistes, sacristains, instituteurs, rimeurs villageois.
(2) La chambre de rhétorique de Roulers joue de 1770 à 1787, cinq tragédies de Voltaire; en 1786, « Pyrrhus » de Crébillon. F. De Potter, Schets eener geschiedenis van Rousselaere, p. 142.
(3) Essai sur les Pays-Bas Autrichiens, p. 132.
DÉCADENCE ARTISTIQUE 33l
la tradition nationale qui, sous l'influence du génie de Rubens s'inspiraient de l'Italie sans s'y asservir, ont disparu. L'imagination créatrice s'est éteinte. On continue à admirer les maîtres, mais on n'est plus capable que de copier machinalement leurs procédés. L'art ne se transmet plus librement dans l'atelier, par l'initiation directe de l'élève à la technique et à l'invention. Il devient objet d'enseignement et se soumet passivement à une discipline d'école. Dès 1663, David Teniers a installé dans les salles désertes de la bourse d'Anvers, une académie chez laquelle le culte de Rubens ne se transmet à des générations d'épigones que sous la forme stérile d'une pédagogie conservatrice. Dans chaque ville, la gilde de Saint-Luc, profitant de la médiocrité universelle, commence à exercer sur ses membres cette surveillance mesquine dont les corporations de métier lui donnent l'exemple et dont aucune personnalité n'est plus assez forte pour s'affranchir. L'art se ravale, nous ne dirons pas au rang d'un métier, il l'a toujours été, mais au rang d'une profession mercantile, d'un gagne-pain qu'il faut protéger contre la concurrence.
En même temps que diminue le rayonnement de l'école d'Anvers, celui de l'Italie augmente d'autant. Quantité de jeunes gens passent les Alpes, attirés par la gloire du Bernin, pour s'y former à son école. Ils s'y initient à cet art à la fois spirituel, élégant et théâtral qui conquiert toute l'Europe et s'impose avec plus de force encore que vers la même date les écrivains français ne s'imposent à la littérature.
A part quelques nuances, quelques réminiscences nationales, toutes les écoles s'absorbent dans le romanisme triomphant. Les Belges n'y résistent pas mieux que les autres. Les Bruxellois François et Jérôme Duquesnoy (1594-1654) et le Liégeois Jean Delcour (1627-1707), contemporain de la vieillesse de Faidherbe, sont de Rome avant d'être de leur pays. C'est pour ainsi dire en dépit d'eux-mêmes que perce dans leurs œuvres un accent de fterroir qui trahit leur origine. Ils conservent malgré tout une verve naturaliste qui s'affirme, par exemple, dans le Mannekenpis de Jérôme Duquesnoy à Bruxelles, ou dans les trois grâces bien en chair groupées par
Delcour sous la pomme de pin du perron de Liège. Mais c'est surtout pour l'Église qu'ils ont travaillé et c'est sous les voûtes des cathédrales [que se conservent les tombeaux d'évêques et les statues de saints où ils ont le mieux donné la mesure de leur talent.
D'ailleurs, on ne trouve plus chez eux de véritable inspiration religieuse. Leur sculpture, toute catholique par ses sujets, est entièrement profane par son esprit. S'ils ont surtout travaillé pour l'Église, c'est faute d'une Cour qui pût les occuper par des commandes. Aussi nombre de leurs contemporains vont-ils chercher à Paris, auprès du roi de France, l'emploi de leur talent. Plusieurs d'entre eux y ont fait de brillantes carrières et y ont illustré leur nom. Il suffira de rappeler ici Philippe de Champaigne (1602-1674), le graveur anversois Gérard Edelinck (1640-1707) et les graveurs liégeois Valdor (1673) (1) et Jean Varin (1672) dont le burin fait revivre sous nos yeux tant d'illustrations du règne de Louis XIV.
Delcour mort, la sculpture berninesque ne compte plus en Belgique qu'un seul représentant de marque, Laurent Delvaux^ de Nivelles, dont la longue existence se prolonge jusqu'en 1778. De son temps, le romanisme n'est plus une tradition importée, il est la langue universelle de l'art et il convient de le cultiver méthodiquement. De là l'apparition en Belgique comme dans les pays voisins et pour les mêmes raisons, de. quantité d'académies ou d'écoles de dessin, de peinture, de sculpture et d'architecture. L'art devient une profession savante et libérale. Les derniers liens se rompent qui rattachaient encore l'artiste à l'artisan. En 1773, le gouvernement affranchit les peintres et les sculpteurs de la juridiction des gildes de Saint-Luc et des corporations de métier. Il déclare que la pratique de l'art ne fait pas déroger à la noblesse. Il promulgue des règlements pour les académies, que villes et provinces fondent à l'envi : à Bruxelles en 1711, à Gand en 1751, à Courtrai en 1760, à Bruges en 1775, à Audenarde en 1776, à Mons en 1780,
(1) Je fais allusion ici aux deux derniers des trois Jean Valdor, dont l'un travailla à Nancy et l'autre à Paris.