‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 100 sur 128 · VOTE DE LA REPRÉSENTATION PROPORTIONNELLE · texte numérisé non relu

VOTE DE LA REPRÉSENTATION PROPORTIONNELLE

était certain. Ce n'est pas d'ailleurs qu'aucun parti s'y soit rallié de bon cœur. Les socialistes ne pouvaient se résigner à la voir diminuer la prépondérance dont ils jouissaient dans les régions industrielles wallones. Beaucoup de libéraux, comptant encore sur un revirement de l'opinion en leur faveur, lui étaient hostiles. Parmi les catholiques, la plupart restaient butés à conserver les bénéfices de leur situation présente. Il fallut bien pourtant, faute de mieux, se résigner pour sortir de l'impasse, à la voter à contre-cœur. Le 24 novembre 1899, elle était admise par 70 voix contre 63.

Du point de vue parlementaire, la représentation proportionnelle a entraîné des conséquences plus graves peut-être que le vote plural. Elle devait justifier l'objection que beaucoup de ses adversaires avaient soulevée contre elle, celle de « clicher » pour ainsi dire la composition des Chambres. Répondant désormais avec une exactitude mathématique à la force permanente des partis, le Parlement échappait aux surprises du vote majoritaire. Les revirements de l'opinion n'ayant de prise que sur une minorité d'électeurs flottants, il n'était plus possible à cette minorité de prévaloir sur les masses profondes et disciplinées dont, quoi qu'il arrive, le siège est fait. Le déplacement de quelques voix avait suffi jadis pour renverser les ministères; aujourd'hui, pour arriver au même résultat, il faudrait qu'une véritable conversion s'opérât au sein de la nation. Le vote obligatoire devait concourir encore à stabiliser les positions acquises. Mais en revanche, la réforme faisait du Parlement, dans toute la force du terme, une assemblée représentative. N'étant plus qu'un reflet de l'opinion, il en reproduisait toutes les nuances suivant leur intensité et leur répartition réelles. C'en était fait de la prépondérance, que les catholiques exerçaient en Flandre au détriment des libéraux et des socialistes, et la majorité exclusive qu'ils possédaient dans les Chambres allait être réduite aux proportions de celle qu'ils possédaient dans le corps électoral.

Les élections du 12 juin 1900, ne pouvaient donc que transformer à leur détriment les positions parlementaires. Ils

33o LA REVISION ET SES CONSÉQUENCES

obtinrent 85 sièges à la Chambre contre 33 aux socialistes et 31 aux libéraux, et 58 sièges au Sénat contre 40 aux libéraux et 4 aux socialistes. S'ils conservaient le pouvoir, leur majorité tombait de 72 voix à 20. Les libéraux, réduits depuis 1894 à une quantité négligeable, voyaient leur importance plus que doublée. L'avance socialiste, en revanche, paraissait arrêtée.

Chez ce parti ardent et impatient, cette déconvenue ne pouvait que provoquer une recrudescence de l'agitation en faveur de la conquête du suffrage universel dégagé des liens dont l'entourait le vote plural. Il était évident qu'une nouvelle proposition de revision constitutionnelle n'ayant aucune chance de succès, il ne fallait rien attendre que de la propagande. Le Conseil général du parti ouvrier, après le congrès de Liège au mois d'avril 1901, en prit résolument l'initiative. Cependant, l'attitude parlementaire des socialistes évoluait en même temps. A l'intempérance que leurs élus avaient manifestée tout d'abord, se substituait la conduite d'un parti non plus simplement révolutionnaire, mais prêt à assumer les responsabilités du pouvoir. En 1900, au congrès socialiste de Paris, Edouard Anseele et Emile Vandervelde s'étaient opposés à ce qu'une tactique uniforme fût imposée à la politique socialiste, lui interdisant de participer à tout gouvernement « bourgeois ». Au mois d'octobre de la même année, lors de l'accueil enthousiaste fait à Bruxelles au prince Albert et à la princesse Elisabeth revenant des cérémonies de leur mariage, le parti ouvrier avait résolu de s'abstenir de toute manifestation républicaine. Plusieurs de ses chefs se déclaraient prêts à accepter un portefeuille dans un cabinet anticlérical, à condition de recevoir la garantie de l'abolition du vote plural.

C'étaient là des avances que les libéraux se résignèrent à accepter. Convaincus que le vote plural, tel qu'il avait été organisé par la droite, la maintiendrait perpétuellement au pouvoir, ils ne voyaient plus d'autre moyen de la renverser que l'alliance de ses adversaires. Au mois de mars 1902, ils concluaient un accord avec le parti ouvrier sur un programme

LA GRÈVE GÉNÉRALE DE I902 33l

commun, revendiquant en principe le suffrage universel pur et simple et l'instruction obligatoire. La bourgeoisie anticléricale s'unissait ainsi, par considération électorale, à la démocratie socialiste.

Mais l'agitation déclanchée au sein de celle-ci l'emporta tout de suite sur les conseils de la prudence et les nécessités de la tactique. Le Conseil général débordé fut contraint de proclamer, dès le 14 avril, la grève générale. Il n'en fallait pas tant pour épouvanter les libéraux modérés. Le 18 avril, ils votaient avec la droite contre une proposition de revision soutenue par Janson et les radicaux. Le gouvernement, voyant les yeux de l'Europe braqués sur lui et n'ignorant pas que l'Allemagne avait pressenti la France sur les mesures à prendre en cas d'une révolution en Belgique, était décidé à ne pas céder. Toutes les précautions étaient prises pour l'éventualité d'un conflit. Elle ne se produisit pas. Le calme que surent observer 300,000 chômeurs attesta la profondeur de leur sentiment de classe. C'est à peine si même parmi les mineurs, dont 120,000 sur 132,000 quittèrent la besogne, on constata quelques troubles sans gravité. Mais l'échec de la grève était inévitable. La période de prospérité industrielle que l'on traversait permettait aux patrons une résistance beaucoup plus longue que celle du parti ouvrier, dont les caisses s'épuisaient rapidement. Le dimanche 20 avril, le Conseil général donnait l'ordre de reprendre le travail.

Le socialisme avait entamé la lutte et l'avait perdue. L'événement venait de prouver à la fois sa force et sa faiblesse, la première attestée par la résolution et la discipline de ses partisans, la seconde par l'insuffisance de ses ressources en hommes et en argent. Car la grève n'avait été générale que de nom. Il semble bien qu'elle ne se soit guère étendue au delà de la moitié de la population industrielle. Pour quelques années le parti ouvrier entrait dans une période de stagnation et de dépression qui fut en même temps une période de recueillement. Ses dirigeants avaient compris que depuis la revision constitutionnelle, il n'était plus possible de prétendre violenter l'opinion. Les procédés qui avaient réussi

au temps du régime censitaire n'étaient plus de mise. En 1904, au congrès socialiste d'Amsterdam, les socialistes belges se prononçaient contre l'action révolutionnaire. Les grèves qui signalèrent les années suivantes, celle des mineurs par exemple en janvier-mars 1905, en rapport avec la grève des mineurs allemands de la Ruhr, ou en 1906 celle des « deux métiers » à Verviers ne présentent plus de caractère politique : ce sont de purs conflits entre le capital et le travail.

Cet arrêt du socialisme, en rassurant l'opinion, profita à l'opposition libérale. La politique scolaire de la droite ravivait l'anticléricalisme tandis que son attitude à l'égard de la question militaire inquiétait les patriotes. Peu à peu un revirement s'opérait en faveur du parti qui, par son adhésion à l'enseignement obligatoire, au service personnel et au renforcement de l'armée, se posait en parti national. En 1906, les élections portaient à la Chambre quarante-cinq libéraux ; après celles de 1908, la majorité catholique tombait à huit voix et la continuité de son affaissement, sous le régime de la représentation proportionnelle, n'en était que plus significative.

La nécessité, ou pour mieux dire, l'urgence de réformer l'organisation militaire du pays, dont les péripéties de la revision constitutionnelle avaient un moment détourné l'attention du roi, s'affirmait cependant tellement pressante qu'il n'était plus possible d'en différer davantage la solution. Pour tous les esprits clairvoyants, l'entente franco-anglaise de 1904, à laquelle avait répondu l'année suivante la retentissante visite de Guillaume II à Tanger, puis en 1906 l'inquiétante tournure prise par la conférence d'Algéciras, faisaient présager l'imminence d'un conflit européen dans lequel la Belgique serait fatalement entraînée. Le plan conçu par le Grand État-Major allemand de tourner les forteresses françaises par la vallée de la Meuse, n'était mis en doute que par ceux-là seuls qui voulaient l'ignorer. Depuis la « brochure verte » inspirée par Brialmont en 1889, le péril n'était plus niable. En cas de guerre, l'armée mal recrutée, viciée par le système du remplacement, ne disposant que d'effectifs ridiculement insuffisants, ne pourrait, à toute évidence, ni tenir la campagne ni

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même défendre les forts de la Meuse, édifiés à grands frais depuis 1888 (l).

Aux attaques dirigées depuis longtemps déjà par les libéraux contre le remplacement, s'ajoutaient maintenant celles des socialistes. En 1896, ils avaient vainement proposé l'abolition du privilège qui permettait à la bourgeoisie de se dispenser de « l'impôt du sang » au détriment du peuple. Il n'était plus possible de recourir encore aux arguments périmés qu'au temps du régime censitaire, la droite avait invoqués pour justifier une institution si visiblement condamnée par l'intérêt militaire et par la justice sociale. Elle reculait pourtant avec horreur devant une réforme qui eût imposé aux classes aisées la promiscuité et « l'immoralité» de la caserne, et dont l'aboutissement eût été au surplus, à bref délai, l'instauration du service général. Le dégoût du clergé et des paysans pour le service militaire renforçait encore ses répugnances. Peu à peu se faisait jour, parmi elle, l'idée de recruter l'armée, à l'exemple de l'Angleterre, par l'introduction du « volontariat ». S'il ne fournissait pas le nombre d'hommes suffisant, on y suppléerait par le tirage au sort et au lieu d'augmenter le contingent annuel, on se contenterait de réorganiser la garde-civique en une sorte de réserve de l'armée. Nul doute d'ailleurs que ce plan ne s'inspirât beaucoup plus de considérations conservatrices que du souci de la défense nationale. Une armée de volontaires appuyée par les bourgeois de la garde-civique ne serait-elle pas, en cas de troubles, le meilleur soutien de l'ordre?

En d'autres circonstances sans doute, le roi eût secondé l'opposition que libéraux et socialistes menaient en commun contre de tels desseins. Mais la droite jusqu'en 1899 demeura trop puissante pour qu'il osât rompre avec elle et risquer de la soulever contre ses projets congolais. Du moins ne pût-on le détourner de recevoir au Palais, au mois de juin 1897, une députation d'officiers en retraite et de leur affirmer l'accord complet de ses vues avec les leurs. Le gouvernement en

(1) P. Crokaert, Brialmont (Bruxelles, 1925). En 1894, l'armée avait le même effectif qu'en 1851.

fut quitte pour déclarer que ce n'étaient là que des opinions personnelles n'engageant en rien le ministère. Quelques mois plus tard, en août, le Parlement adoptait la loi réformant la garde civique, et le chef de la droite en concluait que la question militaire était résolue. Mais elle l'était si peu que dès 1900, il fallut bien convoquer une « grande commission » composée de membres des Chambres et d'officiers pour étudier un plan d'ensemble de réorganisation de l'armée. Elle conclut en faveur de l'instauration du service personnel et de l'augmentation du contingent. Le gouvernement n'osa pourtant proposer au Parlement d'adopter ces réformes. La droite raillait la prétention des « hommes compétents » de vouloir imposer au pays leurs préjugés militaires. Contre eux, elle en appelait au bon sens des électeurs. Un de ses chefs les plus influents soutenait que la neutralité belge était la plus ferme garantie de la sécurité nationale et que le statut de l'armée devait être « celui d'une armée qui ne doit pas se battre ». Au mois de mai 1902, était votée la loi qui faisait d'elle une armée de volontaires.

La tournure des événements allait bientôt souligner l'ironie de cet essai d'organiser l'armée du « pays le plus exposé du monde », comme s'il eût été une île. Sans doute l'agitation provoquée par les libéraux devait demeurer impuissante. En 1904, en réponse à une grande manifestation où ils avaient revendiqué tout ensemble, le service personnel, l'instruction obligatoire et le suffrage universel, la majorité catholique des Chambres avait voté un ordre du jour déclarant « excellente » la défense du pays. Pourtant deux ans après il fallait bien se résigner à décréter le renforcement des fortifications d'Anvers ( 1 ) et en 1907, à décider l'élargissement de la ceinture des forts autour de la ville.

(1) Le Parlement en était saisi depuis 1905. Cette année-là, le roi avait sollennellement fait un nouvel appel à l'opinion dans son discours du mois de juillet, lors de la grande fête patriotique organisée à l'occasion du soixante-quinzième anniversaire de l'indépendance nationale : « A côté des discours... il faut des actes. Ce sont ces derniers seuls qui assurent la vie des peuples... Que Dieu protège la Belgique, que les Belges, par des actes, sachent consolider leur indépendance ». Léopold savait, depuis sa visite à Guillaume II au mois de janvier 1904,

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