LE POUVOIR ROYAL APRÈS LA REVISION
trompés par ces premières manifestations d'un parti qui jette ses gourmes, envisagent la Belgique comme l'enjeu de « la lutte des républicains laïques contre les partisans de l'Église et de la monarchie » (l).
En réalité, ces outrances servirent la monarchie au lieu de lui nuire. Léopold II, déçu par la revision qu'il avait ressentie comme un échec, put bientôt s'apercevoir qu'il ne tenait qu'à lui de profiter de ses conséquences. La victoire des catholiques avait dissipé la rancune que depuis longtemps ils nourrissaient à son égard. N'ayant plus à craindre qu'il s'appuyât encore sur les libéraux, ils le considéraient maintenant comme une garantie de conservation sociale. En face des déclamations républicaine? des socialistes, quoi de plus favorable pour leur parti que de se donner comme le soutien et le plus ferme appui de la couronne? L'intérêt du roi lui imposait trop impérieusement l'adhésion du Parlement à ses projets coloniaux, pour qu'il ne s'empressât pas de tirer parti de ce revirement. S'il dut provisoirement se résigner à sacrifier à la droite ses plans de réorganisation militaire, il sut admirablement mettre à profit en revanche l'avantage qu'elle trouvait à collaborer avec lui. A partir de 1896, son influence dans le gouvernement ne cesse de grandir. La fondation de l'État du Congo, l'expansion économique du pays, les grands travaux qui illustrèrent la fin du règne attestent qu'à aucune époque le rôle du roi ne fut aussi prépondérant, si bien que dans l'histoire l'ère léopoldienne et l'ère démocratique s'ouvrent à la même date.
Le ministère de Burlet, qui succéda le 26 mars 1894 au ministère Beernaert, résolut de profiter de son écrasante majorité pour organiser en faveur des catholiques l'électorat provincial et l'électorat communal dont l'adoption du suffrage universel rendait la refonte indispensable. Pour la province, on se contenta de donner le droit de vote aux électeurs du Sénat. Mais l'importance politique beaucoup plus grande de la commune poussa le gouvernement à créer une nouvelle catégorie d'électeurs pluraux possédant une quatrième voix
(1) Ch. Seignobos, Histoire contemporaine (édition de 1897), p. 236 et suiv.
supplémentaire. Comme cette voix dépendait de certaines conditions de cens et de propriété, elle avantageait les paysans sur les citadins et bien plus encore sur les socialistes qui baptisèrent aussitôt la loi électorale du nom de « loi des quatre infamies». En outre, la représentation proportionnelle, dont on n'avait pas voulu pour les élections législatives, fut appliquée aux élections communales, pour le cas oti aucune liste n'aurait obtenu la majorité absolue, moyen infaillible d'assurer dans presque toutes les communes rurales la totalité des mandats aux catholiques et de leur en procurer au moins une partie dans les communes industrielles au détriment du parti ouvrier. Dans les Conseils communaux des localités les plus peuplées, on introduisait en outre, par l'application du principe.de la représentation des intérêts, un certain nombre de membres élus en dehors du corps électoral ordinaire, les uns par les patrons, les autres par les ouvriers.
Ainsi faite, la loi électorale communale ne pouvait apparaître aux socialistes que comme une arme de guerre forgée contre eux. Elle discréditait définitivement à leurs yeux le vote plural et surexcitait leur volonté de lui substituer à bref délai le suffrage universel «pur et simple». Les plus impatients d'entre eux voulaient faire proclamer de nouveau la grève générale. Si elle n'éclata pas, c'est que l'attitude énergique du gouvernement, et surtout l'impossibilité pour le Conseil général du parti ouvrier de lui conserver un caractère pacifique, l'eussent évidemment condamnée à sombrer dans l'anarchie et la répression sanglante.
En même temps qu'il rompait avec les socialistes, le gouvernement rompait avec les libéraux. La loi scolaire du 15 septembre 1895, en rendant obligatoire l'enseignement religieux sauf le cas de demande de dispense des parents, et en autorisant l'État à subventionner directement les écoles libres, revenait sur le principe d'autonomie communale que le législateur de 1884 avait adopté. Dans les grandes villes, où dominait le parti libéral, les protestations et les manifestations recommencèrent. Bruxelles vit défiler un cortège de 50,000 personnes. Mais que pouvait encore l'opposition sur
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la majorité formidable dont les catholiques disposaient au Parlement? Le ministère se sentait appuyé par le pays lassé d'agitations. Les élections de 1898 renforçaient sa majorité de deux voix. Jamais il n'avait été aussi puissant.
Mais cette puissance n'existait qu'au sein des Chambres et manifestement elle s'attestait excessive et dangereuse. Dans un pays tel que la Belgique, il n'était pas possible de continuer à gouverner contre l'opinion des grandes villes sans provoquer une catastrophe. L'écrasement des libéraux au surplus n'était que la conséquence du système électoral majoritaire qui, admissible sous le régime du cens, était devenu manifestement injuste. La bourgeoisie libérale pouvait-elle demeurer plus longtemps condamnée à être submergée dans les collèges électoraux par les masses rurales dont les doubles et triples votes anéantissaient les siens?
Minorité sans doute, elle n'en était pas moins une minorité considérable. Fallait-il, en la contraignant à une impuissance perpétuelle, l'obliger à se rejeter, en désespoir de cause, vers les socialistes? Beaucoup d'esprits politiques pensaient, avec le roi, qu'il etit été sage d'adopter le scrutin uninominal à l'exemple de l'Angleterre. Malheureusement, ce genre de scrutin soulevait une invincible répugnance chez les catholiques. A répartir le pays en petites circonscriptions ne nommant chacune qu'un seul représentant, on les exposait en effet, presqu'à coup sûr, à n'obtenir aucun élu ni dans les grandes villes, ni dans les districts industriels. La représentation proportionnelle, au contraire, évitait cet inconvénient puisque, laissant subsister les grands collèges électoraux, elle déterminait le nombre des élus de chaque parti par le nombre des suffrages émis en leur faveur.
Pour les esprits prévoyants, elle aurait encore cet avantage d'atténuer la coïncidence entre la répartition linguistique du pays et sa répartition politique. Depuis la revision, le parti catholique s'appuyait déplus en plus sur les masses flamandes, et la Wallonie seule envoyait des députés socialistes à la Chambre.
C'était là pour l'unité nationale un grave péril. Il dispa-
raîtrait du jour où les partis, s'étendant de nouveau à tout l'ensemble du territoire, comme ils l'avaient fait au temps du régime censitaire, reprendraient conscience de la communauté de leurs intérêts, et où il y aurait en Flandre des députés libéraux et socialistes, comme des députés catholiques en Wallonie, unis dans la solidarité des mêmes principes et obéissant à une même discipline.
Telles avaient été jadis les idées d'Auguste Beernaert, et telles étaient celles du comte de Smet de Nayer, devenu chef du Cabinet le 25 février 1896. Cependant, il en coûtait trop à la droite de consentir bénévolement à amoindrir la majorité dont elle devait le bénéfice aux défauts de la législation électorale. Son obstination provoqua le départ du premier ministre dont le successeur, J. Vandenpeereboom (24 janvier 1899), devait amener le triomphe de la réforme que précisément il voulait empêcher. Le projet de loi qu'il présenta aux Chambres comprenait, il est vrai, le principe de la représentation proportionnelle. Mais en ne l'appliquant qu'aux grands arrondissements, il en réservait l'avantage aux seuls catholiques. Ceux-ci, en effet, sûrs de l'emporter dans presque toutes les petites circonscriptions, seraient à tout jamais assurés de la majorité au Parlement, grâce aux sièges qu'ils obtiendraient nécessairement dans les grandes.
Il n'en fallait pas tant pour exaspérer la double opposition des libéraux et des socialistes et les amener à faire bloc contre la loi. De nouveau, comme en 1893, la fièvre s'empare du pays. A l'obstruction au sein de la Chambre répondent au dehors les manifestations, les émeutes et la grève. Le l^*" juillet, les bourgmestres des grande villes déclarent qu'ils ne répondent plus de l'ordre si le projet est maintenu. Le 4, les gauches unies publient un violent manifeste contre le gouvernement. Celui-ci, surpris par la virulence de la réaction qu'il a déchaînée, consent à la nomination d'une commission parlementaire. Mais l'accord est impossible entre la droite et ses adversaires. Le 5 août 1899, le roi rappelle de Smet de Nayer et un nouveau ministère est constitué.
Désormais, le succès de la représentation proportionnelle