LES LOIS LINGUISTIQUES
nombre et en énergie. Ils restaient bien loin cependant de constituer, au sein du corps électoral censitaire, une force assez redoutable pour s'imposer. Il est caractéristique qu'aucune voix ne se soit élevée au Parlement pour exiger d'étendre la revision à l'article de la constitution réglant l'usage des langues dans le pays. Mais pour avoir été négligée pendant que l'on revisait, la question linguistique se posa aussitôt que l'on eût achevé de reviser. Son importance et sa gravité décuplèrent comme avait été décuplé le nombre des électeurs. Elle devenait à son tour une question démocratique et d'autant plus redoutable qu'elle allait peu à peu réveiller dans l'âme des masses, plus encore que le sentiment de la justice et de la dignité, l'amour instinctif de la langue maternelle. La francisation de la bourgeoisie commençait à apparaître comme une insulte au peuple dont elle sollicitait les suffrages. Le cri : « In Vlaanderen vlaamsch », n'était plus la devise de quelques zélateurs; il appelait à la lutte contre les « fransquillons » tous ceux qui attribuaient l'abâtardissement de la Flandre à la langue étrangère et qui allaient jusqu'à hausser le problème linguistique à la hauteur d'un problème social.
Dans le pays d'Alost, la propagande démocratique de l'abbé Daens opposait impétueusement la langue des pauvres à la langue des riches. A la Chambre, les discussions linguistiques prenaient une violence et une acrimonie croissantes. Des déclamations intempestives sur les vertus du génie germanique et sur la décadence latine irritaient les députés wallons pour qui le flamand continuait à n'être qu'un ensemble de patois. Le gouvernement de son côté prodiguait les bonnes paroles et cherchait des solutions moyennes. Il était impossible, sans bouleverser l'État, de réaliser le programme flamingant qui eût conduit tout droit à une séparation administrative, dont au surplus parmi les hommes politiques responsables personne ne voulait. La seule marche à suivre était de réformer graduellement, dans le sens du bilinguisme, l'administration du pays par une série de lois qui, sans imposer aucune contrainte aux Wallons, donneraient aux habitants des provinces flamandes les garanties et les satisfactions qu'il n'était plus possible de leur refuser.
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Dès 1898, une loi décidant la promulgation des actes législatifs dans les deux langues consacrait le caractère officiel du flamand, relégué jusqu'alors au rang de « langue de deuxième zone ». Pour calmer l'impatience des partisans de la division de l'armée en régiments flamands et en régiments wallons, la garde civique, en 1897, fut commandée dans la langue régionale. En 1910, l'enseignement du flamand était étendu dans les établissements d'instruction secondaire, et déjà, au Parlement, se faisait jour l'intention de « flamandiser » l'université de Gand (l). Évidemment la question flamande entrait dans une ère nouvelle. Pourtant elle ne faisait encore que préluder. Le vote plural en paralysait l'élan par la prépondérance qu'il donnait aux classes aisées, et la discipline du parti catholique rendait impossible une scission de ses éléments flamands. Ses chefs obtenaient de l'autorité religieuse, l'interdiction de l'abbé Daens. Les socialistes d'autre part, soutenus surtout par les ouvriers wallons, affectaient une attitude de neutralité en face du problème linguistique, dont ils approuvaient, mais sans y collaborer, les tendances démocratiques. Quelque agitation se manifestait bien dans les provinces wallonnes où, en 1897, une ligue pour la protection des droits des Wallons était fondée à Liège. Quant à Bruxelles, que la législation dotait d'un régime spécial répondant à son caractère bilingue, ses habitants n'en demandaient pas davantage. Seule la position historique du français en Flandre était menacée. Telle qu'elle se posait, la question n'impliquait ni lutte, ni hostilité entre Flamands et Wallons. Elle se circonscrivait au conflit, en Flandre même, de la majorité linguistique contre une minorité sociale pour qui, depuis des siècles, le français était devenu de plus en plus, dans toute la force du terme, la langue maternelle, si bien que les « fransquillons » pouvaient rétorquer à leurs adversaires les arguments que ceux-ci invoquaient contre eux.
(1) L. Hymans, Histoire parlementaire, t. Vil, p. 372(1893), t. Vlll, p. 581 (1900).
TRANSFORMATION DES PARTIS APRÈS LA REVISION SSç
La revision constitutionnelle n'a rien changé au mécanisme politique dont le Congrès de 1830 avait doté le pays. Après elle comme auparavant la Belgique demeure une monarchie parlementaire; après elle comme auparavant l'étendue et les rapports des grands pouvoirs de l'État restent les mêmes et l'administration continue à fonctionner suivant les mêmes principes. Seules les forces qui donnent l'action à la machine se sont amplifiées au delà de toute prévision, et c'est merveille qu'elle y résiste. Au mince filet d'eau qui a fait tourner le moulin jusqu'en 1893, s'est brusquement substitué un torrent.
En somme, on l'a déjà dit, la revision n'a été qu'une gigantesque réforme électorale. Et par cela même ses conséquences devaient être bien plus profondes encore sur la constitution des partis que sur celle du Parlement. Car désormais les cadres étroits et les méthodes surannées du régime censitaire ne peuvent plus suffire à recevoir et à organiser les masses armées du bulletin de vote. Pour s'en emparer et pour les soumettre à leur discipline, il faut donc que les partis recourent à de nouveaux moyens d'action et de propagande et s'ingénient à multiplier leurs prises sur cette démocratie dont dépend aujourd'hui la possession du pouvoir.
Seul le parti libéral n'a guère changé. Recruté presque tout entier parmi la bourgeoisie, il se prête mal à l'évolution démocratique. Son individualisme le rend défiant à l'égard des réformes sociales qui sacrifient la liberté à l'intérêt commun. Les quelques groupements d'ouvriers libéraux qu'il a suscités ne se rencontrent guère que parmi cette minorité de travailleurs que son genre de vie rapproche beaucoup plus de la petite bourgeoisie que du prolétariat. Au fond, l'esprit du parti demeure essentiellement politique. Il se fait gloire de répudier les intérêts confessionnels et les intérêts de classe pour ne s'attacher qu'à l'intérêt national. Mais il se condamne ainsi à ne disposer que d'une clientèle restreinte à laquelle suffit l'armature de ses anciennes associations. Son importance néanmoins reste considérable. Depuis le vote de la représentation propor-
tionnelle, sa position au Parlement lui permet de jouer souvent le rôle d'arbitre et oblige la majorité à compter avec lui. Tout ensemble anticlérical et conservateur, il évolue entre les adversaires, sans prétendre s'imposer aux masses industrielles qui vont au socialisme, ni aux masses rurales et croyantes qui obéissent à l'Église.
Par le principe de la lutte des classes, le parti ouvrier s'oppose aussi nettement aux libéraux qu'il s'oppose aux catholiques par son matérialisme marxiste. Il a beau déclarer que la religion est affaire individuelle : en fait, s'il se proclame neutre en matière de dogmes, il n'en est pas moins hostile, sinon à la foi du moins à l'Église qui pour les croyants se confond avec elle. L'Église, en effet, n'est à ses yeux que la plus dangereuse parce que la plus influente des puissances conservatrices. Par tous les moyens il s'efforce de ruiner son ascendant et son prestige sur les corps et sur les âmes : sur les corps, en discréditant ses innombrables institutions de charité ou de bienfaisance, sur les âmes, en substituant à la première communion des enfants chrétiens, la « première communion rouge » des enfants socialistes. Comme l'Église d'ailleurs, il s'efforce de prendre l'homme tout entier, de l'enfermer dans le parti, de l'y pétrir si l'on peut ainsi dire, de l'imprégner de son ambiance, si bien même que l'amélioration du sort de l'ouvrier n'est qu'un moyen d'atteindre au but suprême de la révolution sociale conformément aux principes du manifeste communiste.
Mais ce n'est là qu'un but bien lointain. La société capitaliste est encore trop profondément enracinée, les masses travailleuses encore trop ignorantes, trop brutales, trop inorganisées pour que l'illusion d'une victoire prochaine du prolétariat n'ait pas fait place de très bonne heure à des visées plus pratiques et plus réalistes. Si le programme de l'Internationale reste l'idéal à atteindre, c'est par le chemin des intérêts qu'il faut y conduire les masses. Le relèvement de leur condition matérielle ne haussera pas seulement leur niveau moral, il les imprégnera encore de cet esprit de classe qui est aussi nécessaire à leur triomphe que l'esprit national des armées l'est
l'organisation socialiste 341
au succès des batailles. Dès lors, il est indispensable que le prolétariat ne doive rien qu'à lui-même et qu'il prenne conscience de sa force en constatant les avantages qu'elle lui procure. Il ne suffira pas d'exciter son mécontentement, de le dresser contre les injustices dont il est victime, de lui déclarer qu'il est l'artisan de toute richesse et l'éternel exploité du capitalisme; bien plus que de l'irriter contre ses souffrances, il importe de lui prouver que le parti ouvrier seul peut les adoucir, fournir aux travailleurs une existence plus abondante et plus saine, des secours en cas de maladie ou d'invalidité, des distractions le dimanche. Ainsi, se sentant bien dans le parti, éprouvant tous les jours les bienfaits qu'il dispense non seulement à lui-même, mais à sa femme et à ses enfants, le nouvel affilié s'y attachera par toutes ses fibres. Et en cela, la conduite du socialisme belge est bien dans la tradition nationale. En donnant le pas aux réalisations pratiques sur l'activité critique et théorique, il a peut-être justifié les reproches des fervents de l'Internationale, mais il a réussi avec une rapidité étonnante à créer une œuvre telle qu'aucun parti, dans aucun pays, n'a pu jusqu'aujourd'hui réussir à égaler. II suffit, pour apprécier la grandeur de ses résultats, de comparer la condition du prolétariat avant et après son entrée en scène.
La base de cette puissance est l'organisation coopérative dont Le Vooruit de Gand et Le Progrès de Jolimont ont été les modèles et sont restés depuis lors les types les plus achevés. A leur exemple et suivant leur méthode, dans toutes les grandes villes et dans tous les centres des régions industrielles, s'instituent, depuis les environs de 1886, des établissements analogues. A côté des boulangeries, par quoi le mouvement a partout débuté, s'ouvrent bientôt des boutiques d'épiceries, des magasins de vêtements, des dépôts des produits les plus divers. Et aux coopératives de consommation s'adjoignent des coopératives de production. Partout on rencontre des imprimeries socialistes qui, outre qu'elles impriment le journal du parti, travaillent de plus en plus largement pour le public. Le Vooruit monte un tissage florissant. A la veille de la guerre est
fondée à Gand la Banque belge du travail, qui achève l'outillage économique de ce parti qui, pour combattre le capitalisme, ^lui emprunte ses moyens d'action. Le développement des mutualités surprend par son exubérance. Il s'en fonde de toutes parts et pour tous les cas : maladie, invalidité, chômage. Dans beaucoup de localités, le dispensaire et la clinique socialistes font concurrence aux institutions de bienfaisance neutres des pouvoirs publics, la neutralité n'étant guère moins suspecte aux socialistes qu'elle ne l'est aux catholiques. Les syndicats professionnels se propagent d'un mouvement plus lent. En 1914, ils ne comprennent encore que 120,000 membres. La Commission syndicale, fondée en 1898, tend à les grouper, suivant les professions, en fédérations nationales, à l'imitation de celle que les mineurs ont constituée dès 1889.
Toutes ces organisations rayonnent autour des « Maisons du Peuple » et en reçoivent l'impulsion. C'est là que se concentrent toutes les activités du parti. Le Vooruit de Gand, le Progrès de Jolimont, le Werker d'Anvers, la Populaire de Liège ou celle de Verviers possèdent des salles de conférences et de réunion, des salles de lecture, des salles de fêtes, des bureaux de toutes sortes. Souvent un parc acquis aux abords de la ville pourvoit aux distractions des dimanches. Il n'est pas dans les districts industriels si petite commune qui ne possède sa maison socialiste, centre tout à la fois de coopération et de propagande. De même qu'il y a des curés dans chaque village pour la diffusion des idées catholiques, de même il a des employés de coopératives dans chaque centre industriel pour la propagation des idées socialistes (l).
A mesure que le bien-être se répand au sein du parti ouvrier, le nombre de ses adhérents augmente et partout sa puissance se développe. Les cotisations qu'il exige de ses membres les lui attachent davantage par le sacrifice qu'elles imposent. Les bénéfices des coopératives et de leurs annexes alimentent de plus en plus largement les fonds affectés à la presse socialiste, à la propagande électorale, au financement des grèves. Dès
(1) Destrée et Vandervelde, op. cit., p. 47.
LE PARTI CATHOLIQUE ET LA LÉGISLATION SOCIALE 3i^3
1905, un économiste allemand constate que le socialisme belge est le mieux organisé de toute l'Europe et montre la voie à suivre aux pays de vieille civilisation (l). Et constamment aux progrès anciens s'adjoignent de nouveaux progrès. En 1911, la Centrale d'éducation ouvrière doit fournir à la propagande un état-major de collaborateurs instruits. A vrai dire, le parti est plus qu'un simple parti. Il fait songer à un État et à une Église dans lesquels l'esprit de classe tient la place de l'esprit national et de l'esprit religieux.
Mais si puissant qu'il soit, cet esprit, bien différent en cela de l'esprit religieux et de l'esprit national, ne s'impose que dans les limites restreintes d'une classe. S'il se propage avec une vigueur presque irrésistible parmi les 1,150,000 ouvriers et employés que compte le pays, la campagne lui demeure fermée. Ses efforts à partir de 1896 pour s'en emparer sont demeurés stériles ou à peu près. Entre le prolétariat industriel et le prolétariat rural, les différences et les contrastes du genre de vie, de l'éducation, des intérêts et des croyances — des croyances surtout — sont trop grandes pour qu'il soit possible de les associer en une même action, et les assauts du socialisme viennent se briser ici contre la résistance de l'Église.
Aussitôt après les troubles de 1886, l'évêque de Liège, M^*^ Doutreloux, avait convoqué dans sa ville épiscopale un congrès catholique international. Il n'était que temps, en effet, pour les catholiques belges, de rompre avec le libéralisme économique et de reconnaître enfin l'existence d'une question ouvrière, s'ils voulaient empêcher les travailleurs de passer en masse au socialisme. L'exemple de leurs coreligionnaires allemands, dont l'esprit dirigea les travaux du congrès, les rallia à un programme d'action sociale appelant l'intervention de l'État à protéger le pauvre contre les iniquités du régime « païen » de la liberté illimitée, et prônant le retour à ces corporations professionnelles dont l'abolition par la Révolution française au nom des droits de l'homme, n'avait eu pour résultat que l'esclavage des faibles au profit des forts. L'intérêt
(1) W. Sombart, Sozialismas und Sozlale Bewegung, p. 229 et suiv.' (lena, 1905).
religieux qui avait poussé les catholiques belges avant 1830 à revendiquer les « libertés modernes » les poussait donc aujourd'hui à les bannir du domaine social. Mais ce second revirement devait être beaucoup plus difficile et plus lent que le premier. Si le clergé évolua très rapidement dans le sens de la réforme, on ne pouvait s'attendre à la voir triompher sans obstacles des répugnances qu'elle inspirait aux capitalistes, industriels ou grands propriétaires, dont l'influence sous le régime censitaire demeurait prépondérante dans le parti. Pour avoir déduit logiquement les conséquences de la philosophie thomiste en faveur des ouvriers, un professeur du séminaire de Liège, l'abbé Pottier, soulevait un tel scandale qu'il fallut par prudence lui imposer silence. Mais si les conservateurs pouvaient ralentir le mouvement, ils ne pouvaient pas l'arrêter. Comment s'y opposer alors qu'il se réclamait de l'esprit chrétien et qu'on le savait encouragé par Rome? A partir de 1891 , d'ailleurs, Léon XIII élevait la voix. Le 15 mai, l'encyclique Rerum Novaram sur la condition des ouvriers {De conditione opificum) marquait l'éclatante adhésion du Saint-Père aux doctrines nouvelles.
Ce que le « manifeste communiste « avait été pour l'Internationale, l'encyclique le fut pour les catholiques. Elle leur traçait un programme et leur imposait l'obligation de s'y tenir.- On pouvait discuter encore sur les modalités comme il était arrivé jadis pour le Syllabus, on ne le pouvait plus sur les principes. Deux ans plus tard, en 1893, la revision constitutionnelle, en dispensant le droit de suffrage aux masses populaires, condamnait d'ailleurs à l'impuissance tout essai d'entraver, au sein de l'Église, les progrès d'une réforme voulue par son chef.
La ligue démocratique belge fondée en 1891 à Louvain en vue de relever la situation morale et matérielle des travailleurs et d'amener, par la religion, la paix entre le capital et le travail, devait désormais donner au parti catholique une impulsion de plus en plus marquée vers la législation sociale. Au Parlement la jeune droite était son interprête. Au sein de la bourgeoisie, le prestige scientifique de l'historien Godefroid Kurth y ralliait
LE BOEREXBOND 3^5
la jeunesse. Dans le peuple enfin, dans le peuple surtout, elle devait s'imposer sous peine de le voir s'abandonner à la démagogie dont les succès électoraux du fougueux abbé Daens, dans la région d'Alost, ne prouvaient que trop la puissance contagieuse. La lutte des classes allait-elle donc se déchaîner parmi ces paysans dont la brutalité, une fois débridée, n'obéit plus même à l'Église si l'Église lui résiste? Il n'était que temps d'intervenir et de discipliner les forces obscures qui menaçaient de tout emporter. Dès 1897, la ligue démocratique expulsait de son sein les Daensistes que l'interdiction de leur chef a divinis acheva de mettre hors de cause. Le Boerenbond aWaïi substituer à l'ardeur et à la violence, l'action disciplinée et bienfaisante de son puissant organisme.
On peut considérer comme sa modeste origine la fondation en 1887, à Goor en Campine, par le curé de l'endroit, d'une gilde de paysans (Boeren Gilde). Simple mesure de préservation sociale et religieuse, inspirée sans doute par la terreur des troubles de l'année précédente, elle attira tout de suite l'attention de Georges Helleputte, le plus actif et le plus influent des catholiques convaincus de la nécessité de l'action sociale. La Ligue des Paysans, ou Boerenbond, dont il fut l'initiateur en 1890, n'est, en effet, dans sa constitution essentielle, qu'une fédération de gildes paroissiales, établies sur le modèle de celle de Goor. Son dessein, exactement comme celui des organisations du parti ouvrier, est d'associer le relèvement moral au relèvement matériel, la religion étant ici l'instrument de l'un et de l'autre. L'article 2 des statuts assigne comme « but général » au Boerenbond belge « de travailler au progrès religieux, intellectuel et social de ses membres et de prendre à cœur leurs intérêts matériels; il se propose, en un mot, de faire de nos populations agricoles une classe forte, instruite et chrétienne ».
Entre la méthode du Boerenbond et de celle du parti ouvrier, il existe toutefois une différence aussi essentielle que celle qui se manifeste dans leur esprit. Tandis que celui-ci fait directement appel aux forces populaires et les incite à s'organiser elles-mêmes, celui-là, au contraire, leur prépare d'avance les
cadres où elles prendront place et où il surveillera et réglementera leur activité. Au lieu de venir d'en bas, le mouvement, ici, descend d'en haut. Puisque chaque gilde « s'inspire essentiellement du principe chrétien, et que son action en est pénétrée », il va de soi que dans chacune d'elles aussi le curé de la paroisse soit l'âme de l'association. Il en est l'aumônier, fait nécessairement partie du Conseil d'administration et le plus souvent y exerce les fonctions de secrétaire. De même, au centre du Bond, à Louvain, c'est à l'aumônier général qu'appartient en même temps la charge de secrétaire général. Ainsi le clergé forme, si l'on peut ainsi dire, l'armature de tout l'organisme. Aussi loin que s'étend le Boerenbond , le prêtre recouvre l'influence sociale dont il avait joui sous l'Ancien Régime et dont la Révolution l'avait dépouillé.
Et cette influence s'étend sans cesse. Dans les régions flamandes du pays, les progrès réalisés s'attestent clairement par les chiffres. En 1891, le Boerenbond comprenait quarante-neuf associations locales; en 1902, il compte 26,000 membres; en 1912, 50,614. Pareillement le nombre de ses employés de toute sorte passe de 12 en 1903 à 101 en 1912. Le roulement des fonds, qui était de 522,058 francs en 1897, atteint en 1912 la somme de 48,461 ,987 francs. A la veille de la guerre, l'importance des dépôts en banque est évaluée à 13 millions. Et à mesure que l'institution se fortifie, elle se complique et multiplie ses services : achat et vente en commun de produits et d'engrais, caisse d'épargne, organisation de caisses de crédit suivant le système Raiffeisen, mutualités et assurances contre les maladies du bétail, l'incendie, etc., sans compter le Volksbank, de Louvain. L'action sociale va de pair avec l'action économique. En 191 1, la Ligue des Fermières est créée en vue de moraliser et d'améliorer tout ensemble la vie des familles paysannes.
Si la démocratie chrétienne a débuté par la campagne, elle n'a pas tardé à se propager aussi parmi les populations industrielles. Ici, toutefois, son expansion, devancée par celle du socialisme, a dû compter avec l'adversaire contre lequel elle se dressait. La fondation à Gand, dans cette année climatérique