LE CONGO ET L'EXPANSION BELGE
En même temps qu'elle devenait une démocratie, la Belgique entrait dans la voie de l'expansion coloniale. Le 28 avril 1885, quelques mois avant le grand soulèvement ouvrier d'où devait sortir la revision constitutionnelle, les Chambres autorisaient le roi à prendre le titre de souverain de l'État indépendant du Congo. Comme la politique démocratique d'ailleurs, la politique coloniale fut imposée du dehors au pays légal. La première est due à l'initiative du peuple; la seconde à l'initiative de Léopold II. En réalité, pour l'une comme pour l'autre, le Parlement n'a marché qu'à contre-cœur.
Durant les premières années du royaume, quelques tentatives avaient été faites, on l'a vu plus haut, pour acquérir au pays des établissements outre-mer (2). Au milieu des difficultés économiques que l'on traversait, on espérait fournir de cette manière un exutoire à la population surabondante que le malaise industriel et le malaise agricole contraignaient à l'émi-
(1) On ne trouvera dans ce chapitre qu'une esquisse sommaire des efforts et des négociations qui ont fini par donner une colonie à la Belgique. De cette colonie même, dont l'Jiisfoire constitue un sujet indépendant de celui de cet ouvrage, il ne pouvait être question ici.
(2) Voy. plusiiaut p. 94.
INDJFFÉREN'CE DU PAYS POUR l'eXPANSION 849
gration. Du reste, mal conçues, mal soutenues par les pouvoirs publics, ces entreprises avaient lamentablement échoué. Il avait fallu abandonner en 1856 la concession de Santo-Thomas et déclarer la compagnie qui en avait pris l'initiative déchue de ses droits. Toute idée d'expansion avait si bien disparu que les Chambres renonçaient à l'entretien de quelques pauvres navires de guerre qui pourrissaient dans les bassins d'Ostende. La flotte marchande ne comptait pas : presque toute l'exploitation belge s'opérait sous pavillon étranger. Les tarifs différentiels adoptés en 1844 pour améliorer cet état de choses et susciter une navigation nationale n'avaient servi de rien. L'essai en 1853 de subventionner une compagnie transatlantique avait bientôt pris fin dans des conditions assez louches. A partir des environs de 1860 au surplus, le régime du libre-échange avait tellement activé l'industrie que personne ne songeait plus à se procurer des débouchés au dehors.
Grâce au bon marché de la main-d'œuvre, à la multiplicité de ses moyens de communication intérieure, à l'attraction croissante du port d'Anvers, le pays voyait ses produits s'écouler au fur et à mesure de leur fabrication. Nul besoin de s'ingénier à trouver des clients, ils arrivaient d'eux-mêmes, chargés de commandes. Les manufacturiers belges dont les marchandises circulaient sous tous les climats étaient, en général, les plus casaniers des hommes. Ils ne demandaient qu'à jouir bénévolement d'une situation si avantageuse et si confortable. Ils se complaisaient pour la plupart dans l'idée d'habiter une sorte d'Eldorado, une terre privilégiée, que sa neutralité garantissait contre les dangers de la guerre, de même que son travail lui assurait une richesse perpétuelle. A quoi bon chercher le mieux, au prix de dépenses et de risques inutiles, quand on avait le bien?
Le plus sûr et le plus sage était de rester ce qu'on était. Petite par son territoire, la Belgique devait se contenter de la gloire d'être grande par ses institutions, son bon sens et son industrie (l). En 1859, l'opinion avait applaudi au refus
(1) C'est là le thème que l'on retrouve continuellement dans les discours officiels du temps.
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Opposé par le Parlement au désir du roi de collaborer, par un corps de 3 à 4,000 hommes, à l'expédition dirigée contre la Chine par la France et l'Angleterre. Et si la popularité de la princesse Charlotte l'avait fait consentir en 1 864 au recrutement d'une légion de volontaires pour la guerre du Mexique, l'issue tragique de cette aventure n'avait pu qu'accentuer ses répugnances pour toute équipée lointaine.
Quelqu'un pourtant voyait plus grand et de plus haut. Cette « petite Belgique », si fort prisée par ses sujets, ne suffisait ni à la largeur de vues, ni à l'énergie latente, ni au patriotisme de Léopold II. Formé par de longs voyages, il savait combien d'espaces libres s'offraient encore de par le monde à l'expansion de l'Europe. Il ne concevait pas que son peuple, regorgeant d'hommes et d'activité, ne se laissât pas séduire par cette mer qui baignait ses rivages. Du haut des fenêtres de son palais d'Ostende, il laissait, comme un autre Henri le navigateur, son imagination courir sur les flots. N'étant encore que duc de Brabant, il s'était adonné passionnément, en compagnie de Brialmont (l), à des études d'histoire coloniale, qui avaient bientôt assigné à son génie tenace le but auquel il devait tendre jusqu'au bout. En 1889, il pouvait écrire à Beernaert que depuis lors « ni un jour, ni une heure ne se sont écoulés sans que je me sois efforcé personnellement de diriger l'excès d'activité du pays en étendant la sphère de ses entreprises et de lui préparer un avenir digne de son glorieux passé » (2).
Le scepticisme qui avait accueilli les discours oij il avait, avant son avènement, exprimé au Sénat sa conviction et ses espoirs l'avait d'ailleurs convaincu qu'il n'avait de secours à attendre que de lui-même. Mais son esprit ne connaissait pas le découragement et il avait en soi cette confiance que l'obstacle ne fait qu'exciter. Se montrant à ses ministres sous l'apparence d'un roi strictement parlementaire et libre-échangiste, il méprisait au fond leur doctrinarisme libéral. S'il s'y
(1) Sur cette collaboration voy. P. Crockaert, Brialmont, p. 339 et suiv.
(2) Éd. Van der Smissen. Léopold II et Beernaert, t. I, p. 425.