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VISÉES COLONIALES DE LÉOPOLD II

conformait par nécessité, il n'en supportait le joug qu'avec une impatience secrète. Dans d'autres circonstances et en d'autre temps, il eût été sans doute l'un de ces absolutistes confondant l'État avec leur personne, l'intérêt de leur peuple avec la gloire de leur couronne, réalisant leurs desseins par la diplomatie et par la guerre et léguant un grand nom à l'histoire. Et il était condamné par l'Europe à se confiner dans la neutralité et par la constitution, à ne gouverner qu'au gré d'une bourgeoisie aussi infatuée d'elle-même que timide et économe! Sauf quelques officiers et de plus rares hommes d'affaires, il ne parvenait à rallier personne à ses idées. Ses conversations aux dîners de cour ou dans son cabinet prenaient vainement comme thème ce que ses interlocuteurs ne considéraient que comme des « lubies royales » : le besoin pour une nation industrielle de posséder des comptoirs au dehors, l'utilité de subventionner des lignes de navigation et — car il lui arrivait de laisser échapper cette énormité — l'opportunité de construire une petite flotte cuirassée. Il n'en travaillait qu'avec plus de passion dans son particulier. Suffisamment riche, grâce à la fortune laissée par son père, il avait du moins assez de ressources pour se payer la satisfaction d'agir. Dès 1869, il avait entrepris personnellement des démarches, qui se prolongèrent dans le plus grand secret jusqu'en 1875, pour obtenir de la détresse financière du gouvernement espagnol la cession des îles Philippines. En 1873 et 1874, son attention se tournait vers la Chine où il eût voulu intéresser ses compatriotes à la construction de chemins de fer.

Les explorations dirigées au centre de l'Afrique allaient enfin, après ces tâtonnements du début, fixer son objectif. Elles faisaient sortir de l'ombre d'immenses étendues dont le mystère augmentait encore l'attraction. N'appartenant à personne, ne risquaient-elles pas cependant d'être au premier qui y planterait son drapeau? Pour réserver l'avenir, sinon pour le préparer à son profit, Léopold II, et ce fut là sans doute un trait de génie, vit tout de suite la chance que la neutralité belge, qui le paralysait par ailleurs, lui permettait ici de courir.

Le 12 septembre 1876, il convoquait à Bruxelles une

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conférence géographique internationale en vue de rechercher les méthodes à employer pour ouvrir à l'Europe le continent noir et y supprimer les fléaux de l'esclavage et de la traite. « 11 m'a paru, disait-il en ouvrant les travaux, que la Belgique, État central et neutre, serait un terrain bien choisi pour une telle réunion ». De visées personnelles et nationales pas un mot. L'entreprise se présentait comme une œuvre cosmopolite et humanitaire. Mais le Comité exécutif de l'Association Internationale Africaine, dont la création fut décidée, se trouva naturellement placé sous la présidence du souverain éclairé qui en avait provoqué la naissance. Le premier pas était fait dans la voie qui devait conduire au but que sans doute le roi voyait déjà monter sur l'horizon : la transformation de son pays en puissance coloniale.

L'Association Internationale devait comprendre dans chacun des pays participants, un comité national. Sous l'impulsion du roi, le Comité belge déploya tout de suite une activité effective. Le capitaine Crespel et le lieutenant Cambier venaient d'être chargés d'une mission de reconnaissance, quand le 17 octobre 1877, un télégramme annonça la merveilleuse nouvelle de la traversée, par Stanley, de l'Afrique centrale. L'explorateur avait descendu le cours du Congo, dont on ne connaissait guère encore que l'embouchure. Perspective grandiose dont Léopold s'enthousiasma tout de suite. Dépité par la froideur de l'accueil qu'il avait reçu en Angleterre, Stanley, mandé à Laeken, accepta les ouvertures du président de l'Association Internationale. Mais déjà celle-ci n'était plus qu'un prétexte philanthropique. De même que cinq siècles auparavant, Henri le navigateur avait passé de l'idée de la croisade contre l'Islam à celle d'exploiter les richesses de la côte africaine, de même Léopold subordonnait maintenant la campagne anti-esclavagiste à des visées d'expansion territoriale. La mission confiée à Stanley le chargeait de conclure avec les indigènes des traités d'abandon de souveraineté. En même temps, le Comité d'études du Haut- Congo, fondé le 23 novembre 1878 à Bruxelles par le roi avec l'appui de quelques financiers, envisageait la construction d'un chemin de fer destiné à tourner les

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cataractes du fleuve. Léopoldville, au nom symbolique, était fondé en 1882.

Cependant, parti du Sénégal, de Brazza s'avançait vers Stanley et un choc redoutable pouvait en résulter. Secrètement le roi négocia avec le gouvernement français. Le 16 octobre 1882, celui-ci s'engageait à ne pas entraver l'œuvre de l'Association Internationale du Congo, appellation nouvelle prise par le Comité d'études (1882) et sous le couvert de qui il devenait possible, sans soulever d'objections, d'accepter le bénéfice des traités dictés aux chefs nègres. L'intervention du Portugal faillit tout gâter. De sa glorieuse expansion au XV' siècle, il conservait sur l'embouchure du Congo de ces droits historiques qu'il est aussi facile de faire valoir que de contester. Il sut y intéresser l'Angleterre, surprise et jalouse des progrès de l'Association Internationale. En 1884, le Cabinet de Londres reconnaissait la souveraineté portugaise sur les bouches du fleuve, tout en la soumettant en fait à l'influence britannique. C'était anéantir d'un trait de plume l'œuvre de Léopold. Privés de leur débouché naturel sur la mer, les territoires de l'intérieur perdaient toute chance de développement.

Mais l'entrée en scène de l'Angleterre, en soulevant les craintes des autres Puissances, fit le jeu de l'Association Internationale qui n'inquiétait personne. La France et l'Allemagne entre qui, par aventure, s'esquissait alors un rapprochement, refusèrent d'admettre les prétentions périmées du Portugal. De leur côté, les États-Unis d'Amérique, sous l'influence de leur tradition anti-esclavagiste, déclaraient, le 22 avril 1884, accepter le drapeau bleu étoile d'or de l'Association comme celui d'un gouvernement ami. Quelques jours plus tard, le 23 avril, la République française, moyennant la promesse de Léopold de lui offrir en cas de vente le droit de préemption des territoires acquis dans le bassin du Congo, agissait à peu près de même. Le 8 novembre, allant plus loin encore, l'Allemagne reconnaissait à l'Association le statut d'une puissance souveraine.

Grâce aux circonstances, mais grâce aussi à son énergie et

HisT. DB Bblg. Vil 23.

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à sa souplesse, le roi avait donc manœuvré avec bonheur au milieu de tous les écueils. L'œuvre réalisée était bien son œuvre. Tout s'était concentré dans son cabinet, à l'insu des ministres. Loin de s'offenser d'ailleurs d'être ainsi mis à l'écart du «secret du roi», ils s'applaudissaient de voir le souverain s'amuser à des projets qui le détournaient de la politique intérieure et pour lesquels ils ne montraient qu'une indifférence dédaigneuse. Quant au Parlement et à l'opinion, absorbés par la lutte scolaire, leur indifférence et leur dédain étaient plus grands encore. Et cette abstention était un bonheur. Que fût-il arrivé si les pouvoirs publics avaient prétendu se mêler du « grand dessein » de Léopold? Sans le moindre doute, leurs lenteurs et leurs scrupules de neutralité eussent, dès l'abord, tout perdu. Leur horreur du «pouvoir personnel» les eût portés plutôt à contrarier qu'à aider la politique royale. Seuls un Emile Banning, un Lambermont en comprenaient la portée, l'un s'y dévouant par idéalisme humanitaire et patriotique, l'autre mettant à son service ses talents de négociateur. Dans l'armée aussi des dévouements s'offraient et, à l'appel de leur chef, une élite de jeunes officiers partaient allègrement pour cette Afrique où les attirait la séduction des aventures, de l'inconnu et du danger. En somme, si le peuple belge ne sortit pas de l'apathie, ce sont des Belges pourtant qui permirent au souverain de réaliser ses projets.

La conférence de Berlin (nov. 1884 - fév. 1885) devait les amener à une étape décisive. Cette fois, et pour la première fois, le gouvernement belge était appelé à prendre parti. Ses délégués laissèrent heureusement agir Lambermont.

Après des discussions compHquées par les prétentions de la France et les difficultés soulevées par l'Angleterre et le Portugal, on finit pourtant par aboutir. De Bruxelles, le roi suivait heure par heure les débats. Son titre international lui donnait barre sur les convoitises de rivaux en désaccord. Il allait jusqu'à parler de se retirer si on ne concédait pas aux territoires de l'Association leurs communications avec la mer et de laisser en face les uns des autres des compétiteurs qui eussent été incapables de s'entendre. La crainte d'une rupture eut les mêmes

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conséquences que cinquante-cinq ans auparavant, celle de la guerre générale, lors de la reconnaissance de l'État belge. Le 26 févier 1885, la Conférence prenait acte enfin de la constitution de l'État indépendant du Congo. Trois jours plus tard, l'Association internationale adhérait à cette résolution.

Peut-être, comme l'a dit Banning, l'Europe eût-elle vu sans défaveur « le drapeau belge se substituer à celui de l'Association africaine ». Mais il n'y fallait pas penser. Le Parlement se montrait « glacial ». Bien loin de s'en réjouir, le pays semblait embarrassé du succès personnel que son roi venait de remporter. Il fallut toute l'habileté de Beernaert pour amener les Chambres à voter les 28-30 avril 1885 « l'autorisation pour S. M. le roi d'être chef de l'État fondé en Afrique par l'Association internationale africaine ». Ce vote d'ailleurs fut un simple vote de courtoisie sinon de résignation. Il n'engageait que le souverain dans 1' « aventure congolaise », toute charge et toute responsabilité étant déclinées par la Belgique. Et il faut avouer que, somme toute, ce manque d'enthousiasme se comprend assez bien. Il eût fallu une largeur de vues et une hardiesse généreuse dont étaient incapables des hommes dominés par l'intérêt électoral et d'implacables animosités de partis pour prévoir l'avenir et courir les chances d'une colonie dont, sauf l'ivoire, on ignorait encore tout des magnifiques ressources que son statut international offrait à tout le monde, qui, avant de pouvoir être mise en valeur, exigerait d'énormes dépenses, nécessiterait de coûteuses expéditions militaires et entraînerait son possesseur dans de dangereux conflits.

Roi constitutionnel en Belgique, Léopold II, après la signature de l'acte de Berlin, se trouva jouir dans l'État indépendant du Congo, d'une souveraineté également absolue en droit et en fait. Sauf les stipulations internationales qui l'obligent à pratiquer dans ses territoires africains la politique de la porte ouverte et à n'y imposer aucun droit d'entrée, son autorité n'est soumise à aucune limitation et elle échappe à tout contrôle. Les relations avec l'étranger comme le gouvernement intérieur ne dépendent que de lui. Il lui faut, de Bruxelles, créer de toutes pièces une organisation administrative, régler

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les rapports avec les indigènes, organiser une force publique, percer des voies de communication, achever l'exploration du pays et enfin le mettre en valeur. Et quand on songe que pour accomplir une œuvre aussi grandiose, le roi en est réduit à ses propres ressources, on demeure confondu devant l'intelligence, l'énergie et l'habileté dont il a fait preuve.

Il est impossible de songer à donner ici ne fût-ce qu'une esquisse des progrès accomplis. En moins de quinze ans, l'État du Congo avait atteint au nord les environs du Nil, à l'est le lac Tanganika, au sud les frontières de la colonie anglaise du Cap. Des traités étaient conclus avec la France, l'Angleterre, l'Allemagne, le Portugal ; les incursions des Arabes étaient arrêtées, la traite des noirs prenait fin, un chemin de fer, achevé en 1898, tournait les cataractes du fleuve, des missionnaires se répandaient à travers l'immense territoire, en même temps que des centres administratifs, des postes fortifiés, des. factoreries de tout genre resserraient sur lui leur emprise. Pour accomplir tout cela, il fallait des hommes et des finances. L'armée belge ne cessa pas de fournir à son chef national le personnel que réclamait le souverain du Congo. Ce sont ses officiers qui organisèrent les troupes noires, repoussèrent et vainquirent les auxiliaires ou les alliés de Tippo-Tib, dilatèrent en tous sens les frontières de l'État et lui fournirent ses premiers administrateurs. Des étrangers apportèrent enfin une collaboration précieuse dont l'importance d'ailleurs alla diminuant à mesure que grandissait celle des Belges. Peu à peu les exploits qu'évoquaient là-bas les noms, hier inconnus, des frères Vandevelde, de Le Marinel, de van Gèle, de Van Kerckhoven, de Thys, de Jacques, de Francqui, de Coquilhat, de Dhanis, de Lothaire, de Wahis, de Ponthier, de Lemaire, de Delcommune, de Valke, de Hannusse, de Liebrecht, de Hanssens, de Janssen, de Chaltin, de Fiévé, de Storms, de Hambursin, de de Heusch, de Malfeyt, de Hecq, de Henry, de Tombeur, de l'héroïque sergent De Bruyne et de tant d'autres, leur suscitaient des émules et secouaient l'indifférence du public. Les sermons enflammés du cardinal Lavigerie à Sainte-Gudule, valaient à l'État du Congo le près-

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