INTERVENTION FINANCIÈRE DE LA BELGIQUE
tige d'une grande entreprise humanitaire et chrétienne. La conférence anti-esclavagiste internationale qui siéga à Bruxelles du 18 novembre 1889 au 2 avril 1892, sous la présidence de Lambermont, finit, après de longues difficultés suscitées par les jalousies des Puissances, par réglementer la répression de la traite des noirs (2 juillet 1890), et par reconnaître au Souverain de l'État indépendant, le droit de prélever quelques maigres droits d'entrée et de sortie.
Mais plus le succès s'affirmait, plus aussi s'imposait le besoin inéluctable de le soutenir par une organisation financière définitive. La cassette du roi et sa liste civile ployaient sous le faix. Dès 1887, il avait fallu recourir à un emprunt à primes dont les Chambres avaient autorisé le placement en Belgique. En 1889, le gouvernement souscrivait dix millions dans un second emprunt, qui avait failli devenir un désastre pour le roi, obligé d'en conserver la plupart des titres. Le recours aux banquiers internationaux ne pouvait être qu'un expédient ruineux. Faudrait-il donc en arriver, pour éviter la ruine menaçante, à vendre à la France l'empire naissant que le roi destinait à son pays? Pour le sauver il n'était que de le léguer dès maintenant à la Belgique et de lui imposer ainsi la charge de lui venir en aide.
Au mois de juillet 1890, Léopold faisait connaître son testament, antidaté du 2 août 1889, et les Chambres consentaient à avancer à l'État indépendant une somme de 25 millions payables en dix ans. Ce terme écoulé, elles auraient le droit, soit d'annexer la colonie, soit de se faire rembourser leurs avances. Elles n'assumaient d'ailleurs ni risques ni responsabilités dans l'entreprise, mais se réservaient un droit de regard sur la gestion financière du souverain.
Le roi n'en demandait pas plus. Assuré désormais de pouvoir parer aux nécessités les plus pressantes, son ambition s'échauffe et s'exalte. 11 oublie cet idéalisme humanitaire auquel son Congo doit la naissance. Ce qu'il veut maintenant, c'est se tailler un empire qui trouvera en lui-même les ressources indispensables à son expansion. Le décret du 21 septembre 1891 sur la réserve faite à l'État du produit des terres
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domaniales peut être considéré comme le début de l'orientation nouvelle. Elle ne devait plus cesser de s'accentuer depuis lors, et c'est elle qui causa la rupture du roi avec ses auxiliaires de la première heure, Emile Banning, Lambermont et bientôt Beernaert lui-même.
En participant directement au commerce, l'État, en effet, non seulement allait soulever contre lui l'hostilité des compagnies privées, mais encore soumettre les indigènes au travail forcé à son profit et encourir ainsi le reproche de rétablir, sous une autre forme, l'esclavage qu'il avait pour mission d'abolir. De même que l'expansion de l'industrie capitaliste avait entraîné en Europe l'exploitation des ouvriers, de même le progrès colonial était ici au prix de l'exploitation des nègres. Seul il pouvait fournir les ressources indispensables à la politique de plus en plus ambitieuse de Léopold. Dès la fin de 1891 , il fait occuper le Katanga, charge Dhanis de remonter le Kwango, annexe une partie du Lunda, cherche à s'installer sur le Haut-Nil où il envoie Van Kerckhoven et Jacques (1892-1894). Profitant de la rivalité des Puissances qui l'entourent, il pousse hardiment ses pointes de tous côtés. En 1894, il obtient de l'Angleterre la reconnaissance de ses prétentions sur une partie du Loanda et du Katanga réclamés par le Portugal, et sur le Bahrel-Ghazal et le Baghirmi aux dépens de la France, en retour d'une bande de terrain unissant le Tanganika au lac Edouard. La France cependant menace de bloquer Boma et, pour réfréner les appétits du souverain le l'État congolais, fait craindre au roi des Belges d'encourager dans son propre pays la dangereuse agitation politique qu'a suscitée la revision constitutionnelle. Il fallut (août 1894) pour la calmer une convention lui donnant le droit d'accès au Nil et assignant pour frontière à l'État indépendant la ligne de partage entre le bassin de ce fleuve et celui du Congo. Quatre ans après, en 1898, l'affaire de Fachoda poussait Léopold à tenter sa chance du côté du Soudan, en s'appuyant tour à tour sur la France et l'Angleterre, d'ailleurs sans succès. En 1895, un arrangement avec l'Allemagne pour s'insinuer en Erythrée n'avait pas mieux réussi. Grisé par la fortune, il semble que Léopold, comme
PREMIER PROJET DE REPRISE DU CONGO SSq
jadis Charles le Téméraire, commençât à perdre de vue « le possible et le réel ».
Pourtant les difficultés s'accumulaient autour de lui. A mesure qu'il se fait plus envahissant et que les monopoles que se réserve l'État restreignent plus fortement, au mépris de l'acte de Berlin, la liberté commerciale, c'est dans la presse un toile d'attaques et de récriminations que les ripostes des journaux soudoyés à grand prix ne parviennent pas à étouffer. Le travail forcé fournit un thème trop facile aux déclamations vertueuses des anti-esclavagistes et des philanthropes, pour laisser l'opinion indifférente. En Belgique même, les critiques virulentes qu'il provoque parmi les socialistes et les radicaux font le jeu des compagnies privées furieuses du mercantilisme léopoldien. Déjà en 1890, Banning constate que « les solutions les plus risquées n'arrêtent plus le souverain. Dans les rangs des intéressés belges l'exaspération est au comble et un éclat ne pourra plus être conjuré longtemps. Il importe que le gouvernement envisage résolument la reprise prochaine par la Belgique; c'est le seul moyen de sauver le Congo et le roi lui-même » (l).
Retombé par l'excès même de ses ambitions dans de nouvelles difficultés financières, Léopold finit par se persuader de la nécessité de cette reprise. Il la laissa présenter au Parlement, au début de 1895, par le comte de Mérode, ministre des affaires étrangères. Mais on était alors en plein dans la tourmente politique provoquée par la loi scolaire. Intimidée par l'opposition que menaient contre le projet radicaux et socialistes, la droite hésitait. Le roi, de son côté, ne voulait pas accepter les conditions qu'elle prétendait lui imposer. Il fallut renoncer à aboutir et retirer le projet. Or à ce moment même, le Congo, qui n'avait encore entraîné que des dépenses, commençait enfin à « rendre ». Grâce à la culture du caoutchouc et à l'achèvement du chemin de fer des cataractes, l'État, et l'État c'était le roi, non seulement s'affranchissait de ses besoins
(1) E. Banning, Mémoires politiques et diplomatiques. Comment fut fondé le Congo belge, p. 313 (Paris-Bruxelles, 1927).
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d'argent, mais devenait une puissance financière et commerciale, si bien que son chef, dispensateur absolu de ses ressources et de sa politique, se trouvait maintenant au comble de la fortune, dans une situation à laquelle on ne peut guère comparer que celle dont, au XV^ siècle, les Médicis avaient joui à Florence. Comme eux, il est à la fois souverain et homme d'affaires. Comme eux, il engage ses capitaux partout où, comme en Chine par exemple, les possibilités d'expansion s'offrent à l'esprit d'entreprise, et, comme eux encore, il s'abandonne à des desseins de magnificence.
La fondation de la couronne, en 1901, a pour but d'y suffire. Dotée de biens qui couvrent le sixième du territoire congolais, elle fournit les fonds nécessaires aux travaux qui transforment l'aspect de Bruxelles : arcade du Cinquantenaire, musée de Tervueren, façade du palais royal, sans compter tant d'avenues, de parcs, d'embellissements de toute sorte largement étendus autour de la capitale. Le double L qui se détache sur les bâtiments royaux fait songer à Louis XIV et sans doute Léopold lui-même, en ces années .de splendeur, s'est-il complu à ce rapprochement. Et sans doute aussi a-t-il cherché par cet étalage de sa puissance africaine à oublier qu'en cette Belgique qu'il marquait de son empreinte à coups de millions, le Parlement lui refusait obstinément la réforme militaire dont l'urgence se faisait pourtant de plus en plus évidente. Au Congo même, l'entente cordiale de la France et de l'Angleterre lui interdisait à partir de 1904 de pratiquer encore entre ces deux puissances la politique de bascule à laquelle il avait souvent recouru. Et par delà cette entente, il prévoyait une guerre où seraient fatalement entraînées et la Belgique et son œuvre africaine. L'avenir de celle-ci paraissait d'autant plus compromis que la campagne contre les « atrocités » du Congo, avait pris une violence nouvelle depuis que la prospérité de l'État indépendant la renforçait des dépits de l'envie. Au mois de juin 1903, le gouvernement anglais avait protesté officiellement contre les cruautés de l'administration léopoldienne et les restrictions qu'elle apportait au commerce. Il n'était possible de les nier ni les unes ni les autres. Force fut
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donc bien d'autoriser l'année suivante l'envoi au Congo d'une commission internationale d'enquête.
En Belgique même l'opinion inclinait maintenant vers la reprise, chez les uns pour mettre fin à des accusations qui rejaillissaient sur le pays, chez les autres pour enlever à l'État le monopole d'un commerce dont on ne pouvait plus nier qu'il ne fût largement rémunérateur. L'annexion du Congo paraissait ainsi tout ensemble une bonne action et une bonne affaire. Le roi, après avoir légué la colonie au pays, ne pouvait plus l'empêcher. Du moins eût-il voulu que rien ne fût changé à la fondation de la Couronne et que son action personnelle pût continuer à se manifester à l'avenir, indépendante du Parlement. En 1901 il parvint encore à faire écarter un projet de reprise proposé par Beernaert, mais la campagne anglaise contre son gouvernement personnel devenait si violente que l'annexion s'imposait comme le seul moyen de sauver la colonie. En mai 1907, le premier ministre, Jules de Trooz, annonçait son intention d'y procéder. De longues et pénibles négociations aboutirent enfin, sous le Cabinet Schollaert, à la renonciation du roi à la fondation de la Couronne. La reprise, désormais, était certaine. Le Parlement la vota à une imposante majorité les 20 août et 9 septembre 1908. Le 18 octobre était promulguée la loi transférant le Congo à la Belgique.
Ainsi le pays, après avoir si longtemps hésité à s'intéresser à la colonie que le roi lui avait préparée, la lui arrachait des mains au moment où il eût souhaité de la gouverner encore selon ses vues. Il devait le ressentir jusqu'au bout de sa carrière comme une ingratitude et une injure. On comprend trop bien ce qu'il éprouva à se voir restreint au rôle de monarque constitutionnel dans ces territoires où sa volonté avait été toute puissante et qu'il avait tirés du néant. Quelle dérision que de ne pouvoir y intervenir désormais que sous le contreseing d'un ministre des colonies imposé par les Chambres ! Il espéra du moins conserver en dehors des atteintes de celles-ci, et laisser à perpétuité à la disposition de la Couronne une partie des revenus congolais. La fondation de Niederfiillbach, constituée en grand secret et dont l'existence ne fut connue
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qu'à sa mort, fut chargée d'y pourvoir. Elle ne devait d'ailleurs pas lui survivre (l).
Deux phénomènes contradictoires en apparence caractérisent l'histoire économique de l'Europe à la fin du XIX^ siècle : l'organisation ouvrière s'y développe parallèlement à l'organisation capitaliste. En même temps que le prolétariat se constitue en classe distincte et devient l'objet d'une législation sociale de plus en plus envahissante, la force et les moyens d'action de l'esprit d'entreprise s'épanchent sur le monde et le transforment. Jamais la puissance des hommes d'affaires et des financiers n'a été aussi grande qu'à partir du jour où ils ont perdu le droit de régler à leur guise les conditions du travail et se sont vus obligés de compter avec les syndicats. Une même cause explique pourtant des effets à première vue si incompatibles entre eux. L'industrialisation croissante de la production, les applications de la science à la technique, l'ouverture de débouchés nouveaux sur tous les points de la planète ont tellement amplifié, d'une part le nombre des employés, de l'autre l'importance et la complication des entreprises qu'il est devenu impossible de laisser se heurter dans l'anarchie les tendances antagonistes du capital et du travail. A l'ancien libéralisme a succédé par la force des choses une organisation économique née beaucoup plus des nécessités de la pratique que des conceptions de la théorie. Une fois de plus, dans l'éternel balancement de la réglementation et de la liberté, la première a pris le pas sur la seconde. L'expérience a imposé à l'État la protection des masses ouvrières en même temps qu'elle amenait les capitaines de l'industrie et de la finance à grouper et à centraliser leurs entreprises et leurs capitaux en de puissantes sociétés, en trusts, en consortiums de toute nature et de toute forme.
Sans doute la double évolution, commencée aux environs de 1890, n'a pas été sans soulever des résistances et aujourd'hui
(1) On sait que le 14 novembre 1911, le tribunal de première instance de Bruxelles la déclara illégale, comme fondée sur le droit allemand, lors du procès auquel donna lieu la succession du roi.
PROGRÈS DE l'industrialisation DU PAYS 363
encore, si puissamment qu'elle ait été poussée en avant par le choc de la grande guerre, elle est loin d'être achevée et ses conséquences ultimes se dérobent à nos prévisions.
Il ne peut être question ici que d'esquisser les débuts de l'expansion économique qui en a résulté pour la Belgique. Contemporaine de la revision constitutionnelle et de la démocratisation du pays, cette expansion n'est d'ailleurs elle-même qu'une manifestation de la profonde transformation sociale qui s'est dès lors imposée à l'histoire.
Plus que jamais l'ambiance européenne dans laquelle baigne la Belgique rend compte de l'intensité extraordinaire de sa vitalité économique dès les dernières années du règne de Léopold II. Ce carrefour des nations, ce pays de libre-échange et de transit international a réagi tout de suite sous l'excitation du dehors et participé largement à l'activité économique qui, si l'on peut ainsi dire, déferlait sur lui de toutes parts. Sa situation géographique, ses traditions industrielles, le bon marché de sa main d'œuvre, la richesse houillère de son sol, l'excellence de ses moyens de communication, la possession d'un des meilleurs ports du monde lui assuraient de longue date des avantages capables de neutraliser ce qui lui manquait de puissance politique au milieu de l'impérialisme grandissant de ses voisins. Et à ces avantages anciens s'en ajoutaient de nouveaux pour assurer l'avenir : l'acquisition de la belle colonie congolaise et la découverte, en 1902, d'un nouveau bassin houiller dans la Campine limbourgeoise. De leur côté, de grands travaux publics augmentaient encore les facilités déjà si nombreuses des transports à l'intérieur et du trafic avec l'étranger. Des chemins de fer vicinaux étaient établis en bordure de presque toutes les grandes routes, des canaux étaient élargis ou approfondis, le port de Zeebrugge s'ouvrait en 1907 sur la mer du Nord, Anvers multipliait sans relâche le nombre de ses bassins dont la surface, à partir de 1900, passait de 60 à plus de 150 hectares ; à Bruxelles on entreprenait l'établissement d'un port maritime.
La Belgique en plein travail prenait une physionomie nouvelle, avec ses terrils de charbonnages élevant sans cesse leurs
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pyramides noires, ses hauts fourneaux, les échafaudages de ses puits de mine, ses carrières de pierres rongeant les collines de rOurthe ou creusant le sol du Tournaisis et du Brabant wallon, ses rivières sans poissons roulant les déjections des usines et partout ces arbres du paysage industriel, les cheminées, avec leurs panaches de vapeur ou leurs écharpes de fumées irradiées le soir du rougeoiement des coulées de l'acier fondu. 11 semblait presque que le pays, dans sa fièvre de produire, se dévorât lui-même jusqu'aux entrailles de son sol.
Là même où le travail industriel ne pénétrait pas, il imposait aux campagnes une physionomie nouvelle. Les sapinières destinées au boisage des mines empiétaient plus largement d'année en année sur les bruyères roses de la Campine ou les fagnes violettes de l'Ardenne. La culture des céréales, de moins en moins rémunératrice à cause de l'exportation des blés étrangers, reculait devant la culture maraîchère et l'élevage du bétail. L'exportation des fruits, à Gand celle des fleurs devenait une source considérable de profits. L'introduction des coopératives agricoles sous l'influence du Boerenbond améliorait d'année en année la situation des paysans. A tout prendre, leur genre de vie s'industrialisait. Les productions de la campagne s'orientaient vers les villes et quantité de campagnards, mi-ouvriers, mi-paysans, profitaient des trains ouvriers qui, chaque jour, transportaient vers les usines et ramenaient le soir à leur domicile environ 100,000 individus. A l'envisager absolument, l'agriculture belge n'a jamais été plus florissante qu'au commencement du XX^ siècle. Et pourtant, dans l'ensemble de l'activité nationale, elle n'occupe plus que la seconde place. L'avance que l'industrie a prise sur elle ne cesse de s'accentuer. Vers 1900, l'élément rural ne représente plus guère que les 23 centièmes de la composition démographique du pays, c'est-à-dire deux fois moins qu'en 1846.
Aux progrès de l'industrie correspond la densité croissante delà population. De 147 habitants par kilomètre carré en 1846, elle a passé à 187 en 1880, pour s'élever en 1890 à 206 et à 227 en 1900. La Belgique est, dit-on, « le pays le plus congestionné de l'Europe ». A part l'Ardenne et la Campine, elle est
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tellement recouverte d'habitations qu'en bien des points, les routes bordées de files ininterrompues de maisons paraissent des rues et qu'on pourrait, dans l'ensemble, la comparer à une seule grande ville oti les chemins de fer jouent le rôle de tramways et les champs, celui de parcs. Pour cent kilomètres carrés elle possède trente kilomètres de voies ferrées contre treize en Grande-Bretagne et dix en France.
Pour vivre sur son étroit territoire, une telle masse d'hommes est condamnée à produire sans cesse et de plus en plus. Car si fertile qu'il soit, son sol ne fournit qu'environ la moitié de son alimentation. En 1890, 55 °/o du blé qu'elle consomme lui vient de l'étranger. Et il en est des matières premières de l'industrie comme des vivres. A part le charbon et les pierres, il faut tout importer du dehors : fer, zinc, laine, coton, bois de construction. Le lin indigène ne suffit pas au tissage de la toile, ni les betteraves de la Hesbaye et des Polders à la fabrication du sucre. Plus que jamais, l'exportation est donc un besoin vital. Elle l'est d'autant plus, qu'en dépit de sa densité, le marché intérieur ne possède pas une grande force d'achat à cause de la modicité des salaires. Il faut donc qu'une partie considérable des produits nationaux s'écoule à l'extérieur. On estime que vers 1900, tandis que la France exporte le septième de sa production industrielle et l'Angleterre le quart, la Belgique, dépassant l'une et l'autre, en exporte le tiers. Avec son commerce extérieur, évalué à 4 milliards 674 millions, elle occupe la cinquième place parmi toutes les Puissances du monde. C'est dire que, relativement à son étendue et à sa population, elle figure au premier rang.
II suffira de quelques chiffres pour faire ressortir l'extraordinaire rapidité de son développement durant les vingt années qui ont précédé la grande guerre. L'extraction du charbon passe de 18 millions de tonnes en 1883 à 23 1/2 millions en 1900 ; pour les mêmes années, la production de la fonte est respectivement de 783,000 tonnes et 1,019,000. Les statisticiens estiment que de 1895 à 1913 la fortune du pays a augmenté des deux tiers et que le revenu moyen par habitant s'est élevé entre ces dates de 510 à 850 francs.
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Le bon marché de la main-d'œuvre belge est resté la condition première de la prospérité de l'industrie. Ce n'est qu'à force de comprimer les prix qu'elle peut se glisser à travers les barrières que lui opposent le protectionnisme et l'impérialisme des grandes Puissances. Sans doute, grâce au progrès général des affaires, le taux des salaires a augmenté. De 1880 à 1913, celui des mineurs, par exemple, passe de 920 à 1580 francs et l'on peut considérer l'accroissement continu des dépôts à la Caisse d'épargne (453 millions en 1895, 785 en 1905, plus d'un milliard en 1913) comme une preuve de l'amélioration du sort de la classe ouvrière. Dans l'ensemble cependant, et même après le vote de la loi de 1909 fixant à 9 heures la journée de travail dans les mines, la rémunération des travailleurs demeure inférieure à ce qu'elle est dans les pays voisins. Le bon marché de l'existence compense d'ailleurs cette infériorité. Le libre-échange assure à la fois, au meilleur marché possible, le ravitaillement des hommes en denrées et celui des usines en matières premières. Contrastant avec la fougue du mouvement économique, le produit des douanes n'a lentement progressé de 1900 à 1908 que de 51 millions à 60.
A cela s'ajoute naturellement en Belgique, comme partout ailleurs, l'adoption de nouvelles méthodes industrielles ou, pour mieux dire, de nouveaux procédés d'entreprise où s'atteste une fois de plus la souplesse et le génie inventif du capitalisme. Aux fabriques individuelles ou familiales, pour la plupart insuffisamment équipées en capitaux, commencent à se substituer de puissantes sociétés anonymes appuyées ou même suscitées par la banque. La concentration industrielle va de pair avec la concentration financière. Et dans l'une et l'autre la direction, échappant aux mains de l'ancienne bourgeoisie, passe à des hommes nouveaux, ingénieurs ayant couru le monde, anciens officiers du Congo dont la hardiesse, l'esprit novateur et le goût des réalisations sont à mille lieues de la prudence et des habitudes casanières de leurs devanciers. Les petites usines s'agglomèrent aux grandes ou s'y subordonnent et leurs propriétaires se contentent, s'ils ont eu la sagesse de se soumettre au bon moment à l'inévitable, du rôle de bailleurs de
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fonds ou d'actionnaires. Des capitaines d'affaires qui mènent le branle, presque aucun n'est d'ancienne richesse. Comme au XVP siècle, comme au commencement du XIX*, c'est l'intelligence et l'énergie d'un nouveau groupe de parvenus qui va diriger dans une voie nouvelle l'évolution capitaliste.
L'expansion belge depuis si longtemps rêvée par le roi et qu'il a lui-même si magnifiquement inaugurée, s'atteste désormais avec une vigueur surprenante. Aucune comparaison n'est possible entre l'ampleur de ses entreprises et celles qui ont précédé son essor sans qu'on puisse dire qu'elles l'aient préparé, telles que les malheureuses tentatives de Langrand- Dumonceau vers 1870 ou à partir de 1880 l'établissement par la Société Générale des Chemins de fer économiques, de tramways dans quantité de villes de l'Italie ou de l'Allemagne rhénane. C'est vers l'exploitation de pays neufs que se tournent aujourd'hui les capitaux. En 1886, la Compagnie Cockerill fonde ses Aciéries de Varsovie et dans le midi de la Russie, la Société dniéprovienne. Encouragés par son succès, des imitateurs se mettent aussitôt à sa remorque. Associés à des capitaux français, les capitaux belges multiplient les usines de tout genre dans le bassin de la mer Noire, si bien que l'importance seule de ces derniers était évaluée à la veille de la guerre à trois milliards et demi. Dans le grand-duché de Luxembourg, oij la Société d'Ougrée-Marihaye fusionne en 1905 avec la Société des Hauts Fourneaux de Redange, en Espagne, dans la région minière de Bilbao, au Maroc, les Belges déploient une activité pareille.
Leur participation à la mise en valeur du Congo, les initie aux entreprises d'outre-mer. Ils n'étaient dans la colonie qu'au nombre de 175 en 1890; on en compte 3,500 en 1913. Dès 1906, l'Union Minière du Haut-Katanga pour la production du cuivre, et la Forminière sont créées, la première avec une large participation anglaise, la seconde avec une participation américaine. Dans l'Amérique du Sud, il y a des établissements et des placements belges au Brésil et dans la République Argentine. L'immense continent chinois appelle bien davantage à lui les hommes et les finances. Léopold II ici encore a prévu
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l'avenir. Une partie des revenus du domaine congolais de la Couronne lui sert à aider la pénétration de ses compatriotes. D'habiles négociations avec le Céleste Empire et avec la France qui en avait reçu des droits, aboutirent à la concession du Chemin de fer de Pékin-Hankéou, en 1898, puis de ceux de Canton-Hankéou et de Kaï-fong à Ho-nan, en collaboration avec des capitaux français. Si la défiance des Puissances empêcha le roi de faire participer, dans un intérêt de prestige, des contingents belges à la répression de la révolte des Boxers, du moins parvint-il à obtenir, en 1902, l'octroi de la souveraineté à Tien-Tsin.
Ainsi, de toutes parts, s'est réalisée la pensée de Léopold II. L'activité de son peuple déborde sur le monde ; la politique coloniale et la politique d'expansion ont définitivement triomphé des craintes et des timidités du début. L'épargne nationale se déverse maintenant au loin et s'augmente à l'intérieur du bénéfice de ses placements. En 1914, il paraît probable que l'actif belge à l'étranger atteignait environ le chiffre de 7 milliards et que les sociétés belges ayant leur siège d'exploitation au dehors possédaient deux milliards, somme équivalente à celle que représentaient les titres belges placés au delà des frontières (l). Si l'on songe en outre au surcroît d'activité que les commandes de rails, de locomotives et de machines par des entreprises belges du dehors valaient à l'industrie nationale, il apparaîtra qu'à aucune époque de son histoire, le pays n'a regorgé d'autant de richesses et déployé autant d'énergie travailleuse qu'à la veille de la guerre.
(1) J'emprunte la plupart des chiffres de ce chapitre à l*étude de M. F. Baudhuin sur l'histoire économique du pays dans Histoire de la Belgique contemporaine 1830-1914, t. I, p. 237 et suiv. (Bruxelles, 1928), ainsi qu'à celle de M. B. S. Chlepner, Le marché financier belge depuis cent ans (Bruxelles, 1930).