‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 107 sur 128 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le 17 décembre 1909, le jour anniversaire de son inauguration, Léopold II mourait à Laeken, après un règne de quarante-quatre ans. Jamais il n'avait été populaire et jamais pourtant souverain ne s'est consacré avec plus d'intelligence, de dévouement, de patriotisme au bien de son peuple. C'est qu'entre lui et les partis qui faisaient et dirigeaient l'opinion, le malentendu a été continuel. Par intérêt électoral ou par étroitesse d'idées, ils n'avaient accueilli ses initiatives qu'avec indifférence et soupçon. Durant la revision, on lui avait refusé le référendum ; après avoir repoussé l'offre du Congo quand il ne paraissait encore qu'une source de dépenses, on l'avait annexé aussitôt qu'il s'était révélé une bonne affaire ; aux exhortations royales de proportionner les forces défensives du pays aux dangers croissants de la situation européenne, les Chambres avaient répondu par la constitution d'une armée de volontaires. En somme, tout ce que le roi avait fait pour le pays, il pouvait se vanter de l'avoir fait sans le pays. Et par surcroît, une partie de la presse, recueillant avidement les attaques intéressées de l'étranger, l'insultait grossièrement, le traitant de marchand couronné, de trafiquant d'esclaves et exploitant sans vergogne les faiblesses de sa vie privée.

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Il en avait ressenti une amertume hautaine. De plus en plus il s'isolait de ces Belges qui ne voulaient pas le comprendre. Sans doute avait-il le sentiment d'être un trop grand roi pour ses sujets et n'attendait-il plus rien que de l'histoire. Jusqu'à quel point il était froissé dans son orgueil et révolté dans sa conscience, ces lignes de son testament du 20 novembre 1907 ne le prouvent que trop : «Je veux être enterré de grand matin, sans aucune pompe. A part mon neveu Albert et ma maison, je défends qu'on suive ma dépouille ».

Et pourtant, sa dernière année devait dédommager cette grande âme de tant de désillusions. Lors de sa dernière visite à Anvers, en 1909, l'enthousiasme qui l'accueillit lui donna les premiers témoignages de la reconnaissance qu'il attendait depuis si longtemps, et quelques mois plus tard, le premier ministre lui apportait sur son lit de mort le texte de la loi basant l'armée sur le service personnel. Au moment suprême il voyait donc se réaliser cette réforme à laquelle inlassablement il avait tendu au milieu des colères et des injures. L'avenir put paraître assuré à ses yeux qui se fermaient. « Le roi est content », dit-il en traçant au bas de la loi sa dernière signature, et ces mots sans doute marquèrent sa récon ciliation avec son peuple.

La mort prématurée du seul fils de Léopold II le 22 jan vier 1869, désignait, aux termes de la constitution, le comte de Flandre, frère du roi, comme son successeur. Mais ce prince n'avait pas tardé à renoncer au trône en faveur de son fils Baudouin, qu'une pneumonie enlevait inopinément à l'âge de vingt-deux ans, le 23 janvier 1891 , à sa popularité grandissante. Ainsi, contre toute attente, c'est au frère cadet de celui-ci, Albert, qu'allait passer la couronne. Le 23 décembre 1909, le lendemain des funérailles du vieux souverain, il prêtait devant les Chambres le serment constitutionnel qui faisait de lui le troisième roi des Belges.

Agé de trente-quatre ans — il était né à Bruxelles le 8 avril 1875 — il avait mené jusqu'alors une existence assez retirée. On le connaissait peu en dehors de l'armée, et il semble que le feu roi ne s'était guère soucié de le préparer à sa future mission.

AVÈNEMENT d'aLBERT I^r S^I

Son mariage le 2 octobre 1900, avec Elisabeth, duchesse en Bavière, avait reporté sur le jeune couple les sentiments d'attachement à la dynastie que, durant les dernières années, la politique personnelle de Léopold II et ses écarts de conduite avaient de plus en plus détournés de sa personne. Ce que l'on savait ou croyait savoir de la simplicité et du sérieux de la vie familiale des époux, le penchant du prince pour les choses intellectuelles, la charité de la princesse et le goût éclairé qu'elle témoignait aux arts, la naissance enfin de trois enfants, Léopold en 1901, Charles en 1903, Marie-José en 1906, leur avaient gagné une sympathie faite d'affection et d'estime. La sollicitude de la nation avait suivi l'héritier du trône durant son grand voyage au Congo en 1909. L'impopularité du souverain auquel il allait succéder lui assurait un avènement d'enthousiasme.

Son discours d'inauguration fut ce qu'il devait être. Les réformes qu'il promettait d'introduire dans l'administration congolaise étaient bien ce qu'attendait la nation, inquiète des attaques lancées contre la colonie dont, après avoir si longtemps hésité à l'accepter, elle avait hâte de prouver maintenant qu'elle saurait accomplir les devoirs que sa possession lui imposait. Du dévouement à la patrie que le jeune roi affirmait avec une énergie singulière, personne sans doute ne doutait, mais personne non plus, sauf lui-même, ne prévoyait qu'il aurait prochainement à en donner la preuve et qu'il ne se passerait pas cinq ans avant qu'il n'eût à tenir son serment de défendre l'intégrité du territoire.

En réalité il prenait la couronne au moment le plus angoissant que l'Europe eût connu depuis un siècle. L'année précédente, le rapprochement anglo-russe avait achevé de diviser le continent entre deux coalitions formidables. A la triple alliance de l'Allemagne, de l'Autriche et de l'Italie s'opposait la triple entente de la France, de l'Angleterre et de la Russie et il n'apparaissait que trop évident que l'imminence d'un conflit mondial s'affirmait de jour en jour plus menaçante. Pour la Belgique il en résultait une situation sans précédents. Jusqu'alors toute sa politique avait consisté à maintenir, confor-

mément aux traités de 1839, la neutralité que les Puissances lui avaient garantie et à affirmer sa confiance dans leur appui. Mais du jour où ses protecteurs se répartissaient en deux camps hostiles, comment espérer encore qu'ils demeureraient fidèles à la parole donnée et qu'ils ne sacrifieraient pas leur engagement à son égard à ceux qu'ils avaient pris envers leurs alliés ? La neutralité belge n'avait été qu'un expédient destiné à sauvegarder un équilibre européen qui n'existait plus. La guerre éclatant, et il était inévitable qu'elle éclatât, le « miracle de 1870 » ne se renouvellerait pas, et le pays redeviendrait sans nul doute ce qu'il avait été si souvent au cours de l'histoire, le champ de bataille de l'Europe.

Depuis longtemps l'opinion eût pu remarquer les signes précurseurs de la catastrophe prochaine si le souci exclusif de la prospérité matérielle et la prédominance plus exclusive encore des intérêts électoraux ne l'avaient tenue dans un aveuglement, qui chez certains n'était pas entièrement involontaire. La chute de Napoléon III, dont les ambitions n'avaient pas été, on l'a vu, sans l'inquiéter, avait été saluée par elle comme l'aurore d'une période de sécurité ininterrompue. Jamais l'anti-militarisme ne se manifesta avec autant d'imprévoyance et d'incompréhension de la politique internationale que durant les trente années qui suivirent 1870. Après avoir tant craint la France, on ne pouvait se résigner à craindre son vainqueur l'Empire allemand. Sauf le roi, personne ne semble s'être inquiété de la crise provoquée en 1875 par les velléités de Bismarck d'entreprendre contre la République française, une guerre préventive. Le Cabinet de Londres n'avait-il pas d'ailleurs déclaré que l'Angleterre défendrait la Belgique en cas d'agression ? Et pourquoi l'Allemagne aurait-elle violé les frontières qu'elle avait respectées après Sedan ? Son alliance avec l'Autriche en 1879, puis en 1882 l'entrée de l'Italie dans cet accord, ne parurent qu'un affermissement définitif du statut européen. La campagne ouverte par Brialmont en 1882 en faveur de travaux de défense sur la Meuse parut à la presse et aux hommes politiques une dangereuse incartade de mili-

IMPRÉVOYANXE DU PAYS SyS

taire et une injure gratuite au puissant voisin dont elle semblait suspecter les intentions. Au surplus, deux ans plus tard, la Conférence de Berlin et la part prise par Bismarck à la reconnaissance de l'État indépendant du Congo contribuèrent à affermir encore la confiance dans l'Allemagne. Les relations économiques qu'elle nouait de plus en plus nombreuses avec la Belgique, poussaient de leur côté à orienter vers elle les intérêts et les esprits. En 1886, le Norddeutscher Lloyd s'établissait à Anvers.

Cependant des règlements de frontières en Afrique provoquaient l'année suivante de pénibles négociations entre Léopold II et le Cabinet de Paris. La dangereuse tension francoallemande que l'agitation boulangiste venait de produire ne tardait pas à envenimer les choses. De 1887 à 1891, des journaux parisiens menaient contre la Belgique prétendument vendue à l'Allemagne, une campagne très violente. A Bruxelles, le ministre de Prusse parlait de l'éventualité d'une guerre et poussait le gouvernement à construire sur la Meu.se des forteresses destinées à barrer la route à une invasion française. L'avenir paraissait d'autant plus menaçant que la presse anglaise semblait ne plus envisager l'envahissement de la Belgique comme un casas belli. Dans son inquiétude le roi faisait vainement proposer à la Chambre l'adoption du service militaire personnel et plus vainement encore se décidait à prononcer, au grand dépit de ses ministres, son fameux discours de Bruges (15 août 1887).

Si le Parlement se résignait à voter les crédits indispensables aux fortifications de la Meuse, rien ne pouvait arracher son consentement à un renforcement de l'armée dont l'urgence pourtant s'imposait évidente. L'Allemagne avait beau augmenter son contingent, Brialmont déclarer dans sa « brochure verte » que le devoir et l'intérêt imposaient également au pays de veiller à sa sûreté compromise, la répugnance du corps électoral pour la caserne suffisait à empêcher le gouvernement sinon de voir le péril, au moins de trouver l'énergie de le combattre. On ne voulait pas s'avouer qu'en présence de l'accroissement continuel des forces militaires chez les grands

États voisins, se refuser à dilater l'effectif de l'armée, c'était en réalité l'amoindrir. L'entrée aux Chambres des socialistes et la terreur qu'inspiraient leurs progrès faisaient de plus en plus pencher la majorité vers un système de recrutement basé sur le « volontariat ». Une armée de volontaires de carrière paraissait la meilleure garantie du maintien de l'ordre. En cas de guerre, il suffirait de recourir à la garde civique et surtout de faire appel aux Puissances qui défendraient les forteresses contre l'agresseur. Que cet agresseur pût être l'Allemagne, le parti catholique au pouvoir se refusait à l'admettre. Son admiration pour ses coreligionnaires d'Outre-Rhin et pour la politique confessionnelle de la Prusse lui inspirait une confiance complète. Si quelque danger était à craindre, il ne pourrait venir que de cette France impie dont l'ambition avait si souvent menacé le pays et que certains flamingants se plaisaient à représenter comme l'ennemie héréditaire de la Belgique. Du côté de l'Est la sécurité paraissait si complète que le Parlement autorisait la construction d'une ligne de chemin de fer entre Stavelot et Malmédy, sans prendre garde qu'elle ne pouvait servir à rien d'autre qu'à compléter l'organisation stratégique des provinces rhénanes en cas d'invasion- du territoire.

Pour le roi, pour les militaires et pour le petit nombre d'hommes que n'aveuglait pas l'esprit de parti, l'éventualité de cette invasion s'approchait avec une rapidité croissante. L'alliance franco-russe de 1891, en mettant fin à l'isolement de la République, lui permettait des initiatives dont elle avait dû longtemps s'abstenir. Si l'hostilité latente de l'Angleterre l'avait tout d'abord contenue, l'entente cordiale qu'elle concluait avec cette Puissance en 1904 et, en 1908, l'accord qu'elle ménageait entre cette même Angleterre et la Russie lui permettaient maintenant de s'appuyer fermement contre la triple alliance sur ses puissants partenaires. Après des simulacres de rapprochement, l'Allemagne, à partir de 1905, commençait à prendre à son égard une attitude agressive. Laî manifestation théâtrale de Guillaume II à Tanger, suivie en 1906 de la conférence d'Algéciras avaient ajouté à ce mauvais

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