DANGERS DE LA SITUATION INTERNATIONALE
vouloir du Cabinet de Berlin, les rancunes du premier échec que sa politique d'hégémonie eût subi depuis le traité de Francfort. La tension avait été si grande et le danger de guerre si menaçant qu'au mois de mars 1905 les officiers belges avaient reçu l'ordre de ne pas quitter le pays, et que le général Ducarne avait eu des conversations avec le lieutenantcolonel anglais Barnardiston sur les mesures à prendre en cas d'agression allemande. La même année paraissait à Bruxelles une brochure prophétique « Une guerre franco-allemande. La Belgique envahie ».
La guerre montait visiblement à l'horizon et il était impossible que l'opinion demeurât plus longtemps indifférente au péril qu'elle ne pouvait plus nier. De bons citoyens cherchaient à provoquer une entente défensive avec la Hollande dont il fut question jusqu'en 1912. Le Parlement consentait en 1907 à l'agrandissement de l'enceinte fortifiée d'Anvers et enfin, en 1909, en votant le principe du service militaire obligatoire, faisait le premier pas vers la réforme trop longtemps différée de l'armée.
Ainsi, au moment où Albert I" montait sur le trône, on ne pouvait plus s'illusionner sur l'avenir. Tôt ou tard, cette neutralité, que le pays s'était toujours complu à considérer comme sa sauvegarde, il faudrait la défendre ou périr avec elle. Quelques-uns se demandaient même s'il n'eût pas mieux valu y renoncer et se réserver le bénéfice de choisir ses alliés pour l'heure de la catastrophe. Les péripéties du conflit d'Agadir étaient bien de nature à autoriser les pires inquiétudes. Le 4 novembre 1911, l'accord franco-allemand qui en découla décidait qu'en cas de cession du Congo par la Belgique, la France ne ferait pas usage du droit de préemption que Léopold II lui avait jadis reconnu, sans engager au préalable un échange de vues avec le gouvernement allemand, et le 5 le ministre Calliaux déclarait à la Chambre des députés que les possessions du centre de l'Afrique ne pouvaient être considérées comme définitives. « La Belgique eut alors la sensation pénible de l'isolement et de la précarité des garanties qu'elle croyait s'être ménagées en Afrique et de celles que lui conféraient en
Europe le traité du 19 avril 1839. » (l) Et ses craintes se justifiaient d'autant plus qu'au Reichstag le chancelier de l'Empire exposait dans un langage d'une imprécision menaçante que l'Allemagne se réservait de tirer plus tard tout le profit souhaitable de l'accès qu'elle venait d'obtenir au Congo et à l'Oubanghi. L'accord franco-allemand était bien loin d'ailleurs d'avoir diminué la tension qui régnait entre les deux pays. A Bruxelles le gouvernement s'évertuait sans trop y parvenir, à écarter de lui tout soupçon de partiaUté. Pourtant, Berlin lui reprochait de violer la neutralité à son détriment, tandis que l'attaché militaire français pensait que si la Belgique était forcée de choisir une alliance, il était « peu probable » qu'elle se prononçât pour la France (2). Pour comble de malheur, l'Angleterre refusait de reconnaître l'annexion du Congo et des membres notoires du Parlement déclaraient que l'on ne pouvait entraver l'Allemagne « dans sa recherche d'une place au soleil » (3).
En présence de tant de mauvais symptômes, l'esprit public commençait à s'émouvoir. A la Chambre et dans la presse on reprochait au gouvernement de n'avoir pas pris les mesures nécessaires pour la défense de la neutralité. Des journaux parlaient de la fatalité d'une guerre prochaine et de l'ère d'iniquité que faisaient présager aux petits peuples l'occupation du Maroc par la France, l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine par l'Autriche, la conquête de la Tripolitaine par l'Italie et les empiétements de l'Allemagne dans le bassin du Congo. La loi du 30 avril 1913, qui généralisait le service militaire et portait à 33,000 recrues le contingent annuel de l'armée, de manière à pouvoir disposer au bout de dix ans d'une force de 330,000 hommes, fut à l'heure suprême la réaction du Parlement à
(1) Documents diplomatiques français 1871-1914, 3* série, 1. 1, pp. 8, 33, 45, 53, 58, 69, 81, 125, 183, 211. C'est à ce moment que l'Allemagne, décidée à « accentuer > sa politique à l'égard de la Belgique et du Congo, envoyé un nouveau ministre à Bruxelles. Voy. les Mémoires du chancelier de Bûlow, t. III, p. 58 et suiv, de la trad. française.
(2) Documents diplomatiques français, ibid., p. 542.
(3) Ibid., p. 245.