‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 109 sur 128 · LA BELGIQUE « PAYS ARTIFICIEL · texte numérisé non relu

LA BELGIQUE « PAYS ARTIFICIEL

l'approche de la catastrophe. Le premier ministre l'avait justifiée en public par la conclusion des grandes alliances qui pourraient compromettre les garanties données à la neutralité du pays par la rivalité qu'elles introduisaient entre les Puissances garantes. Dans une séance secrète, il avait ajouté que le doute n'était plus permis sur la décision irrévocable de l'Allemagne d'envahir la Belgique en cas de guerre, afin de tourner les forteresses françaises de l'Est. En fait, les conjonctures forçaient le pays à s'armer contre celui de ses voisins qui le menaçait directement. Le vote des Chambres ne manqua pas d'être attribué à Berlin à la pression de l'Angleterre. Du moins l'Angleterre en fut-elle ravie. Le 20 mai, elle manifestait son consentement en reconnaissant l'annexion du Congo à la Belgique.

L'histoire des quatre ans et demi qui séparent l'avènement d'Albert F de l'invasion de la Belgique par les armées allemandes n'a pu faire prévoir l'unanimité de la résistance que la nation devait opposer au long martyre de l'occupation ennemie. Si le vote de la loi militaire de 1913 attestait un redressement patriotique bien tardif, il n'apparaissait pourtant que comme un épisode au milieu d'une agitation politique, sociale et linguistique si intense qu'il était permis de se demander — et qu'en réalité l'étranger se demandait — si un peuple aussi profondément divisé pourrait se reprendre et regrouper ses forces au moment voulu. « Les Belges, disait l'ambassadeur allemand à Paris à la veille de l'ultimatum du 2 août 1914, ils feront la haie pour nous regarder passer ». Il se trompait grossièrement, mais son erreur, qui fut celle de bien d'autres, n'était que trop compréhensible.

Depuis plus d'un siècle, c'était un thème convenu de ne voir dans la Belgique qu'un « pays artificiel ». Privée d'unité géographique, d'unité de race et d'unité de langue, elle ne subsistait que par la tolérance de l'Europe et sa trop longue existence n'avait d'autre raison que la longue paix dont les conjonctures internationales lui avaient procuré le bénéfice.

Qu'elle eût à surmonter une crise, nul doute qu'elle ne s'effondrât. Que de fois les augures avaient prédit sa disparition. Guillaume r^" n'avait cessé de s'y attendre, Frédéric- Guillaume IV l'avait annoncée à Stockmar à la veille de 1848, Napoléon III l'avait considérée comme certaine, la presse anglaise l'avait prévue à la mort de Léopold I" et depuis les agitations démocratiques et la croissance du mouvement flamingant, la presse pangermaniste d'Allemagne ne cessait pas de la déclarer aussi prochaine que souhaitable.

Vainement les faits avaient démenti ces prédictions ou détrompé ces espoirs. Personne ne comprenait ni ne voulait comprendre que la patrie belge poussait profondément ses racines dans la longue histoire qui avait rapproché les uns des autres ses éléments hétérogènes dans la communauté des mêmes destinées, des mêmes intérêts économiques, de la même autonomie sous leurs souverains étrangers et qui, au XVP siècle contre l'Espagne, au XVIIP siècle contre Joseph II, en 1830 contre la Hollande, les avait unis en un front commun, malgré leurs différences, pour la revendication des mêmes libertés. L'individualisme invétéré de ce peuple qui l'avait toujours poussé aux discordes civiles, l'avait toujours aussi, à l'heure du péril, groupé pour la défense de chacun par l'entente de tous. Le sentiment civique qui l'animait expliquait à la fois son exubérance anarchique durant la paix et son énergie collective contre l'oppression. Il était encore tel au commencement du XX^ siècle qu'il s'était montré à toutes les époques pour la défense de ses « privilèges » représentés aujourd'hui par la constitution qu'il s'était donnée. L'énigme psychologique qu'il devait être après 1914 pour son gouverneur allemand, il n'avait cessé de l'être au cours des âges pour ses gouverneurs espagnols et autrichiens, pour les préfets de Napoléon et pour les fonctionnaires hollandais. Impatient de toutes contraintes, sauf de celles qu'il s'imposait à lui-même, il s'absorbait dans ses querelles et se laissait entraîner par l'esprit de parti jusqu'au jour où la « commune patrie » se dévoilait brusquement à ses yeux comme la sauvegarde suprême de cette liberté dont il ne jouissait que par elle.

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Or les luttes intestines, si violentes déjà durant les dernières années de Léopold II, arrivèrent à leur apogée au début du nouveau règne. Aux élections générales du mois de mai 1910, la majorité catholique dont le ministère Schollaert disposait à la Chambre avait été réduite à six voix. Sans la représentation proportionnelle, l'opposition conjuguée des libéraux et des socialistes eût sans doute renversé le gouvernement. Tout faisait prévoir sa chute prochaine et l'espoir de ses adversaires augmentait leur impatience.

Un projet de loi scolaire présenté l'année suivante leur fournit l'occasion d'unir de nouveau leurs forces. Il donnait satisfaction aux gauches en instaurant l'instruction obligatoire et répondait aux désirs des catholiques par l'institution du « bon scolaire », grâce auquel les subsides eussent été répartis entre les écoles publiques et les écoles libres proportionnellement au nombre de leurs élèves. Le chef du Cabinet comptait pour le faire passer sur une coalition de la jeune droite avec une partie au moins des libéraux et des socialistes. Il ne s'attendait pas à une résistance sérieuse et s'était porté fort du succès devant le roi.

Mais les circonstances étaient trop favorables à une offensive pour incliner les partis d'opposition à des mesures transactionnelles. Le moment leur semblait venu de rétablir le cartel qui avait échoué en 1902. Les libéraux se rallièrent à une formule de suffrage universel accordant le droit de vote, après un an de résidence, à tous les citoyens âgés de vingt-cinq ans, et l'alliance ainsi conclue avec les socialistes déclancha aussitôt un mouvement qui troubla la rue, introduisit l'obstruction à la Chambre et contraignit enfin le ministère, abandonné par la vieille droite, qui ne lui pardonnait ni le service militaire personnel, ni son ralliement au principe de l'enseignement obligatoire, à démissionner le 8 juin.

Le roi le remplaça tout de suite par un gouvernement où s'accentuait, sous la présidence du comte de Broqueville, la nuance démocratique qui, par l'influence de la jeune droite, imprégnait de plus en plus le parti auquel Woeste avait réussi, depuis la retraite de Beernaert, à imposer une attitude conser-

vatrice et cléricale trop en désaccord avec le courant qui entra? nait le pays. Mais les manifestations redoublaient. Celle du 15 août 1911 fut la plus formidable à laquelle on eût encore assisté. On estime que 160,000 protestataires défilèrent par les rues de Bruxelles en faveur de l'école publique et de la substitution du suffrage universel au vote plural. Cependant unis dans la même conviction d'une victoire prochaine, libéraux et socialistes ne laissaient que trop entrevoir qu'ils poursuivaient des fins différentes. Pendant que les premiers faisaient rage contre l'enseignement confessionnel, les seconds annonçaient le renversement du capitalisme et la socialisation de l'industrie. Et plus nombreux que leurs alliés, leurs cris plus retentissants effrayaient l'opinion moyenne, les vieux libéraux et les paysans. Très habilement, le gouvernement en profita pour prononcer la dissolution des Chambres, en invoquant l'augmentation de la population révélée par le recensement de 1910 et qui nécessitait une augmentation correspondante du nombre des représentants et des sénateurs.

L'union des droites, en présence de la coalition des gauches, ne pouvait manquer de se reformer. Comme en 1884, elle reprit le programme d'apaisement qui avait alors donné aux catholiques le pouvoir qu'ils détenaient encore, et cette tactique lui valut un nouveau triomphe. Le 2 juin 1912 les électeurs faisaient passer la majorité de six à dix-huit voix, succès inespéré sous le régime de la représentation proportionnelle et qui attestait un puissant revirement de l'opinion. Tous les progrès faits péniblement par l'opposition étaient anéantis. Pour le cartel c'était un coup de poing en pleine poitrine. La désillusion des libéraux, la fureur des socialistes s'en prirent l'une et l'autre au vote plural. A leurs yeux, il était le grand coupable, car on ne pouvait douter que le résultat du scrutin n'eût été déterminé par les détenteurs des voix supplémentaires, particulièrement nombreux à la campagne. 11 apparaissait désormais évident que la conservation de leur privilège consoliderait à jamais la prédominance de la droite, perspective également odieuse aux libres-penseurs et aux socialistes puisqu'elle devait avoir pour conséquence la victoire du

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catholicisme dans le domaine intellectuel comme dans le domaine social.

Le système du vote plural étant inscrit dans la constitution, il n'était pour en débarrasser la route qu'un seul moyen : celui d'une nouvelle revision du pacte national. Dès le 30 juin 1912, le congrès du parti ouvrier à Liège chargeait ses députés d'en faire la proposition aux Chambres. Si, comme il fallait s'y attendre, elle était repoussée, on aurait recours à Vultima ratio de la grève générale. A ce coup d'estoc, la droite répondit par une habile parade. Pourquoi, si Ton voulait sincèrement généraliser et démocratiser le suffrage, ne pas l'étendre du même coup aux hommes et aux femmes? Le privilège de l'électeur masculin était-il mieux justifié que le privilège de l'électeur rural? La doctrine sociaHste n'admet-elle pas l'égalité politique complète des deux sexes? Elle l'admettait, en effet, en principe autant qu'elle la redoutait, pour le moment, dans la pratique. Car nul n'ignorait l'empire de la religion sur les femmes ni que leur accession aux urnes ne dût avoir pour conséquence immédiate un renforcement certain du parti catholique. Au surplus la menace était plus embarrassante qu'effrayante, car dans les circonstances actuelles, les catholiques ne pourraient obtenir aux Chambres constituantes les deux tiers des mandats nécessaires à la revision. Celle-ci fut donc proposée le 12 novembre 1912, et il apparut tout de suite dans la discussion que le gouvernement se rendait compte de la précarité du vote plural. Tout en s'opposant à la prise en considération, le chef du Cabinet déclara que les lois électorales n'étaient pas immuables. Personnellement favorable au suffrage universel, il ne pouvait rompre en visière avec la majeure partie de la droite qui, se rappelant l'échec de la grève générale de 1902, en escomptait le retour avec un nouveau déclin du socialisme. Elle rejeta la proposition Hymans de nommer une commission chargée d'étudier des. textes sur lesquels on pourrait se mettre d'accord. Et la crise, une fois de plus, éclata entre la classe ouvrière et le Parlement.

Mais on n'était plus en 1902. Le parti socialiste en s'organisant s'était discipliné. 11 obéissait à ses chefs et ses coopéra-

tives lui avaient constitué un trésor de guerre. Décidé à aborder la lutte avec tous ses forces, il l'était également à prouver qu'il était assez maître de lui pour respecter la légalité et, en s'abstenant de désordres, pour forcer le pouvoir à s'abstenir de répression. La grève ne fut déclanchée, le 14 avril 1913, qu'après une soigneuse préparation, et, si l'on peut ainsi dire, une mobilisation complète de ses effectifs. Elle répondit de façon grandiose à l'espoir de ses promoteurs. On estime que 370,000 travailleurs de la grande industrie cessèrent le travail. En pleine prospérité industrielle, sur tous les points du pays, les fabriques furent désertées. Le peuple croisait les bras et attendait, attente plus imposante encore par son calme que par son ampleur. Les libéraux applaudissaient et la droite était déconcertée. Fallait-il pousser la résistance jusqu'au moment où, les caisses de chômage étant vides, la violence se substituerait à la discipline? Car, à toute évidence, la grève renfermait une guerre civile latente. On sentait bien que la résolution de l'emporter à tout prix était ancrée dans la volonté des masses. Pouvait-on affronter une lutte sanglante, un renouveau plus terrible des horreurs de 1886, en s'obstinant au maintien d'un régime à la durée duquel personne ne croyait plus?

Le parlementarisme a le mérite de pouvoir accepter l'inévitable. Comme en 1893, les Chambres se rendirent compte du danger. Il ne s'agissait plus que de sauver la face. Le 22 avril, un ordre du jour Masson était voté qui, tout en condamnant la grève, ouvrait la voie à une nouvelle revision constitutionnelle aussitôt que l'on aurait trouvé « une formule supérieure au système actuel ». Pour le parti ouvrier ce n'était pas la victoire, mais c'en était la promesse. Le vote plural, adopté neuf ans auparavant pour mettre fin à l'émeute, s'effondrait cette fois devant la grève. Le Parlement gagnait du temps, mais il capitulait. Comme l'avait dit Emile Vandervelde « Le suffrage universel était en marche ». On ne pouvait pas douter que la revision ne se fît aussitôt que les caisses des coopératives permettraient une nouvelle offensive.

L'apaisement permit au gouvernement de faire aboutir enfin l'épineux problème scolaire à une solution convenable. Ici

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encore s'affirma sa rupture avec l'immobilisme confessionnel de la vieille droite. De même qu'il acceptait l'obligation du devoir militaire, il acceptait celle de l'enseignement. Depuis longtemps, les libéraux avaient renoncé à la repousser au nom de la liberté individuelle. Il était trop évident que l'utilité sociale la réclamait au même titre que la protection des travailleurs. Seuls, quelques catholiques s'y opposaient encore par méfiance invétérée de l'école publique. Mais le projet soumis aux Chambres répondait aux désirs de la grande majorité du parti en faisant largement participer les écoles libres aux subsides de l'État. Les gauches ne pouvaient rejeter la loi qu'au détriment de l'enseignement obligatoire ni l'approuver qu'à l'avantage de l'enseignement confessionnel : elles tournèrent la difficulté en se retirant au moment du vote qui consacra la réforme (mai 1914). Pour la seconde fois, la Belgique regagnait le temps perdu. Elle se modernisait en se démocratisant.

Mais sa démocratisation faisait surgir une question plus angoissante et plus difficile en donnant au mouvement flamingant une ampleur et une puissance qui allaient faire de lui un facteur de plus en plus prépondérant de la politique nationale. Le redressement tardif de griefs trop manifestes, loin de calmer ses adeptes, n'avait fait que leur donner plus de confiance en leurs forces et qu'augmenter leurs exigences. Ils réclamaient maintenant une réforme linguistique de grand style en invoquant le droit sacré du peuple à se servir de sa langue. C'était une oppression intolérable que de conserver au français, langue de la bourgeoisie, dans l'administration, dans l'enseignement et dans l'armée, une situation privilégiée qui, en fait, réduisait les citoyens flamands au rang de « Belges de seconde zone ».

A mesure que la généralisation du suffrage éveillait les masses à l'action politique, ces revendications trouvaient un écho plus puissant et une adhésion d'autant plus redoutable qu'elles faisaient appel à un sentiment qu'il n'est que trop facile de transformer en passion. Les propagandistes avaient beau jeu pour déclamer dans les villes, contre la langue des capitalistes, dans les campagnes, contre celle du châtelain et

du propriétaire. Le clergé, recruté au sein des classes rurales, faisait chorus, non seulement par sympathies populaires, mais par haine aussi de l'évolution de plus en plus anti-catholique de la France. Le Boerenbond, oii il dominait, propageait et popularisait l'agitation. Les « intellectuels » du parti attribuaient au régime linguistique malsain dont les Flandres avaient souffert, la décadence et la misère où ils les disaient plongées. Le mysticisme nationaliste aidant, ils attendaient l'ouverture d'un âge d'or du jour oij leur langue maternelle aurait reconquis ses droits.

Au mépris de la vérité historique, on assimilait la question flamande et la question tchèque. On ne voulait pas voir qu'à la différence des Allemands en Bohême, les Flamands de langue française n'étaient ni des conquérants ni des immigrés, qu'ils parlaient le français depuis des siècles et que depuis des siècles aussi, et surtout à ses époques les plus brillantes, la civilisation flamande avait largement bénéficié du bilin- ,guisme que l'on représentait aujourd'hui comme une tare et un malheur. Bref, l'intransigeance linguistique se haussait peu à peu au niveau où avait atteint dans le passé l'intransigeance confessionnelle. Au dogme ancien de l'unité religieuse obligatoire succédait la jeune intolérance du dogme nouveau de' l'unité obligatoire du langage.

Par bonheur la question ne se posait que sur le terrain linguistique et pas du tout sur le terrain national. Aussi loin que l'on remontât dans l'histoire de la Belgique, il était impossible d'y découvrir le moindre soupçon d'un conflit de race entre Flamands et Wallons. Depuis l'invasion germanique du V^ siècle, les deux populations avaient vécu côte à côte en bonnes voisines. Jamais l'une n'avait cherché à s'imposer à l'autre, si bien qu'après tant de siècles, la frontière linguistique qui courait à travers elle était encore à peu près la même qu'au haut Moyen Age. Sans doute, on relevait bien au Nord et au Sud de cette frontière des différences de tempérament, de caractère et de mœurs, mais on n'y découvrait ni oppositions foncières, ni moins encore d'hostilité. Pour avoir au cours des âges subi les mêmes influences, reconnu les mêmes

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