‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 49 sur 128 · VIGUEUR DU SENTIMENT NATIONAL · texte numérisé non relu

VIGUEUR DU SENTIMENT NATIONAL

partis conclurent une trêve de salut public et leur union fit leur force aussi longtemps que dura la crise. « Politiquement, écrit le ministre de France, dès le 17 mars, la Belgique offre le spectacle le plus rassurant et le plus noble. Tout le monde oublie ses préoccupations et ses vœux personnels pour ne songer qu'au bien de la patrie. Catholiques et libéraux votent ensemble avec sincérité et sans arrière-pensée » (l).

Ce serait une naïveté de ne point tenir compte des considérations d'intérêt politique qui furent pour beaucoup dans le patriotisme de la bourgeoisie, mais ce serait à la fois une injustice et une sottise de ne l'expliquer que par là. Aux heures décisives, l'intérêt ne peut rien s'il n'est soutenu et ennobli par un idéal. Nul doute que les catholiques et les libéraux de 1848 furent décidés plus encore à défendre les libertés de la nation contre l'étranger que leurs privilèges de censitaires contre la démocratie. Ce serait les ravaler et se ravaler soimême de n'attribuer leur conduite qu'à l'égoïsme de classe. L'enthousiasme dont ils firent preuve serait incompréhensible s'il n'avait jailli spontanément de leur attachement commun à cette constitution dans laquelle ils voyaient, avec une égale sincérité, le seul régime digne d'un peuple libre et la plus haute raison d'être de l'indépendance nationale. Les républicains eux-mêmes ne songeaient pas à l'attaquer et le respect qu'ils avaient pour elle est une des causes de leur impuissance. En se bornant à revendiquer le suffrage universel que le peuple ne demandait pas, et la substitution de la république à une monarchie que leurs adversaires concevaient comme une « monarchie républicaine», ils en étaient réduits à un programme vraiment trop étroit pour s'imposer. Les Français eux-mêmes ne constataient-ils pas que la Belgique possédait toutes les libertés que leur révolution venait de proclamer? Et, dès lors, à quoi bon parler de son affranchissement si ce. n'était pour dissimuler l'envie de la conquête? Or, de cette conquête personne ne voulait, ni les bourgeois ni le peuple, si bien que

(1) Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Paris, loc. cit., n° 219 (Lettre du 17 mars 1848). Cf. le jugement du ministre du Piémont dans C. Buraggi etc., Belgioe Piemonte, p. 73.

HiST. DE Bklc. VII 10.

l'attitude de la bourgeoisie, résultat tout ensemble de son intérêt et de sa conviction, correspondit parfaitement à la volonté même de la nation.

De cette volonté d'indépendance, le roi, et avec lui la royauté reçurent une confirmation nouvelle. Le bruit qui avait couru un moment de l'offre d'abdication faite par Léopold à ses ministres, l'avait grandi aux yeux du peuple comme une preuve de son respect pour la souveraineté nationale. La couronne s'imposait davantage par cela même que l'on avait cru le souverain prêt à y renoncer. En la conservant, il obéissait donc au vœu général et en recevait comme une seconde investiture. 11 apparaissait comme l'incarnation de la patrie et sa dynastie comme la garantie de l'avenir. Partout où il se montrait, et il eut soin durant toute la crise de se montrer le plus souvent possible, il recueillait les preuves les plus significatives de loyalisme et d'attachement. Pour la première fois, ce roi « fait au scrutin » devenait un roi national, envié, sur leurs trônes chancelants, par les monarques de droit divin.

Les institutions libérales qui permirent à la Belgique de traverser sans encombre la crise de 1848 lui épargnèrent aussi la période de réaction qui lui succéda dans presque toute l'Europe. N'ayant été entraînée ni par la république ni par le suffrage universel, elle ne connut non plus ni coup d'État comme en France, ni restauration de l'absolutisme comme en Prusse et en Autriche. Elle se montra aussi inaccessible à la contre-révolution qu'elle l'avait été à la révolution. Mais le péril passé, l'admiration qu'elle avait provoquée passa avec lui.

A peine rassurés, les gouvernements qui avaient prôné sa sagesse, ne virent plus en elle qu'un ferment d'anarchie. Son libéralisme devint un danger pour l'ordre européen. On la honnit comme un réceptacle de conspirateurs, comme le refuge de tous les ennemis de l'autorité, comme la propagatrice de l'abominable liberté de la presse. Napoléon III devait être pour son indépendance plus dangereux que ne l'avait été l'éphémère république de 48, et sa constitution qu'elle avait défendue contre celle-ci allait l'exposer aux tentatives de celui-là.

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