‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 60 sur 128 · PERSONNALITÉ DU ROI · texte numérisé non relu

PERSONNALITÉ DU ROI

et courageuse qui veut son indépendance, qui a su la conquérir et s'en montrer digne, qui saura la garder ». Enfin, il concluait par cette promesse, dont le vague dissimulait sans doute les grands desseins qu'il se réservait d'accomplir : « L'édifice dont le Congrès a jeté les fondements peut s'élever et s'élèvera encore».

L'enthousiasme que souleva ce discours fut peut-être d'autant plus grand qu'il s'y mêlait quelque surprise, car on ne connaissait guère mieux ce prince de trente ans qui venait de se révéler, que trente-quatre ans plus tôt on n'avait connu son père. Sa jeunesse s'était écoulée au Palais, dans une retraite accessible seulement aux quelques familiers de la Maison royale, un van Praet, un Conway, un Devaux. On lui attribuait un caractère sérieux, réfléchi, peu de goût pour les choses militaires, moins encore pour les distractions mondaines. Quelques personnes qu'avaient étonnées son intérêt pour les constructions et les embellissements de Bruxelles, le croyaient occupé de projets futiles et dispendieux. Quand, à l'âge de dix-huit ans, il avait occupé au Sénat le siège que la constitution y réservait à l'héritier du trône, on l'avait entendu avec une surprise indifférente s'abandonner à des digressions sur l'importance des colonies et les possibilités d'expansion du pays en Asie- Mineure. Puis il avait fait de grands voyages en Egypte, dans les Indes, en Chine. A l'étranger, ce grand jeune homme blond, peu élégant, avait détonné dans les cours et dans les salons par l'abondance un peu indiscrète de ses propos. Bref, il restait pour tout le monde un personnage énigmatique, un peu bizarre et que personne ne semblait prendre fort au sérieux. Très différent en tout cas de son père, il n'y avait plus rien en lui d'Anglais, moins encore d'Allemand. Ce n'était pas un étranger et ce n'était pourtant pas un Belge. L'hérédité des rois, et c'est sans doute un bien, les différencie toujours de leur peuple. Les atavismes qui se combinaient en Léopold lui avaient fait une personnalité dont la force devait se révéler avec le temps, mais dont il semble que personne n'ait jamais pénétré l'intimité.

Par l'intelligence et par l'ambition il rappelle son père, mais en plus grand. Ce n'est plus en simple politique qu'il conçoit

le rôle et l'avenir de son royaume. Monté sur le trône au moment où débute l'étonnante expansion économique qui va projeter sur le monde les énergies surabondantes de l'Europe, il a voulu que la Belgique se taillât sa part dans l'exploitation du globe. Dès sa jeunesse il ne peut supporter que ce pays surpeuplé, gorgé de capitaux et grouillant d'activité se contente de s'enrichir sur place et se complaise dans sa petitesse. Il voit grand pour lui et sa devise pourrait être celle de Charles- Quint « plus oultre ». En 1859, il souhaite ardemment que le pays prenne part à l'expédition anglo-française de Chine (l). Avec Brialmont, il étudie des plans de colonisation et travaille lui-même à organiser une campagne de propagande en leur faveur. Il ne craint pas de rêver pour son peuple le rôle d'un « peuple impérial » (2). Devenu roi, il ne songera qu'à faire de ce rêve une réalité. En dépit de l'incompréhension générale, de la timidité des hommes d'affaires, de la pusillanimité et de l'étroitesse de vues du Parlement, à force de volonté, d'opiniâtreté, d'adresse, de ruse et d'audace, il atteindra son but, et à sa mort, la Belgique, grâce à lui et malgré elle, possédera dans le bassin du Congo une colonie quatre-vingts fois plus grande que son territoire.

Des visées royales, personne au début, n'a pu se douter. Elles sont pour Léopold le jardin secret où il s'enferme et où ses ministres ne pénètrent pas. Devant eux il ne se montre que sous l'aspect du souverain constitutionnel par excellence. Dès le premier conseil qu'il préside, il fait leur conquête. Van den Peereboom, si plein au début de préventions contre lui, vante maintenant son intelligence, son savoir, son jugement et son tact. Tout de suite « il a magnétisé » Frère- Orban. En 1867, il l'a « séduit », le voit tous les jours et l'influence qu'il exerce sur lui se transmet ainsi au gouvernement (3). La modestie qu'il affecte augmente encore la confiance qu'il

(1) Archives du MinisUre des Affaires Étrangères, à Paris, loc, cit. n° 239. (Lettre du 20 novembre 1859.)

(2) L. de Lichtervelde, Léopold II, p. 58.

(3) Mémoires d'A. Van den Peereboom, t. II, T" partie, fol. 202, 209, 224, 334.

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inspire. «Je n'ai pas, dit-il, l'autorité du feu roi » (l), et son respect des formes parlementaires ravit les Chambres si chatouilleuses à l'égard des prérogatives de la Couronne. « Si l'on devait trouver quelque jour un Polignac dans les rangs catholiques, s'écriera le député Orts en 1876, ce qu'on ne trouvera jamais en Belgique, c'est un Charles X» (2).

Pourtant, si grande que soit sa séduction personnelle, elle a ses limites dans l'esprit de parti. Durant tout son règne, l'intérêt national qu'il incarne s'est trouvé aux prises avec l'intérêt électoral qui domine au Parlement. Il lui a fallu autant d'opiniâtreté pour amener les Chambres à voter les mesures indispensables à la défense du pays, que pour créer l'État du Congo. Il a fini par laisser dans cette lutte incessante ce qui subsistait d'une popularité déjà bien ébranlée par 1' « aventure africaine ». Mais il ne voyait dans la popularité qu'une « écume » méprisable. Il a connu l'amertume ; il n'a pas connu le découragement, et sans doute, le plus beau jour de son règne est-il celui où, sur son lit de mort, il a pu apposer sa dernière signature à la loi qui réorganisait enfin les forces militaires de la Belgique.

Son œuvre paraît plus grande quand on songe aux circonstances au milieu desquelles il l'a réalisée. A l'intérieur, son règne a connu l'apogée des luttes de partis, la crise de la revision constitutionnelle, les débuts de la démocratisation du pays ; à l'extérieur, les bouleversements européens qui, de la bataille de Sadowa et de la guerre de 1870, devaient aboutir à la catastrophe mondiale de 1914. Que l'on ajoute à cela les tristesses de l'existence du roi, la mort prématurée de son fils, la folie de sa sœur Charlotte après la tragédie mexicaine, les déboires de sa vie familiale, l'incompréhension, pour ne pas dire la désaffection de son peuple et dans les dernières années les soupçons et l'hostilité de l'Europe...

Son énergie s'est dépensée en constructions grandioses, en

(1) Ch. Woeste, Mémoires, p. 259.

(2) L. Hymans, Histoire parlementaire, t. V, p. 399.

bâtiments somptueux, en parcs, en musées, en fondations affectées à cette colonie dont les immenses richesses s'accumulaient en ses mains. Bruxelles conserve son empreinte comme Paris celle des rois de France. En mourant ce roi méconnu a pu se dire avec orgueil que le grand règne qu'il n'avait osé promettre à la nation en 1865, il le lui avait donné.

La mort de Léopold I**" et l'avènement de Léopold II avaient réveillé le sentiment national. Pendant que le nouveau roi visitait les provinces au milieu de l'enthousiasme populaire, l'opinion se détournant de la lutte des partis lui fit perdre momentanément de sa violence. En 1866, pour la première fois depuis bien longtemps, le budget de l'intérieur fut voté « après trois jours de discussion courtoise » (l). Le ministère profita de cette accalmie ; les élections du mois de juin renforcèrent sa majorité et, au pouvoir déjà depuis tant d'années, il put considérer ce nouveau succès comme l'adhésion définitive du « pays légal » à sa politique. Il le put d'autant mieux que quelques semaines auparavant, Frère-Orban avait énergiquement combattu devant la Chambre des représentants une proposition d'étendre le droit de suffrage pour la province et pour la commune. Il n'y voyait, disait-il, qu'une tentative d'affaiblir l'influence de la bourgeoisie « en introduisant dans le corps électoral un élément ouvrier qui, par le nombre, ne tarderait pas à obtenir la prépondérance ». L'adhésion qu'elle avait rencontrée chez de nombreux catholiques la lui faisait apparaître en même temps comme menaçante pour le libéralisme, qui se confondait à ses yeux avec le progrès social. Le verdict des électeurs ne pouvait donc que le confirmer davantage encore dans sa résolution d'appuyer le gouvernement sur cette bourgeoisie censitaire et anticléricale qui venait de se prononcer en sa faveur.

(1) Mémoires d'A. Van den Peereboom, t. II, V^ partie, fol. 214.

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