DOCTRINAIRES ET PROGRESSISTES
Le désarroi de la droite lui permet de la traiter sans ménagement et presque en ennemie. Il cherche à la compromettre dans la faillite retentissante du financier Langrand-Dumonceau où ont été entraînés plusieurs de ses chefs. De plus en plus largement il fait entrer dans l'administration de l'État les candidats que lui recommandent les associations libérales. Visiblement, par principe comme par intérêt, il se solidarise avec sa majorité, si bien que le Parlement redevient bientôt le théâtre d'un combat acharné où la passion politique se mêle à toutes les questions et détermine tous les votes. Il va de soi qu'au milieu d'un tel conflit, les tendances anti-cléricales de la gauche vont s'exaspérant. Les loges conduisent le mouvement. Le ministre Van den Peereboom qui va à la messe se fait taxer de modérantisme. Rogier vieillissant est débordé. Des scènes violentes éclatent entre lui et Frère-Orban et il finit par se retirer du Cabinet (4 janvier 1868) l'abandonnant à son despotique rival.
Pourtant, la bourgeoisie censitaire et libérale qui soutient le gouvernement commence à le compromettre en lui donnant l'apparence d'un gouvernement ploutocratique- On l'accuse de se laisser dominer par les intérêts des grands industriels qui donnent le ton aux associations libérales. La doctrine du laisser faire et du laisser passer avantage trop les puissants et les riches pour qu'on ne la soupçonne pas d'être une doctrine de classe. La crise économique qui s'ouvre en 1867 provoque des grèves dans les bassins houillers ; les soldats tirent, des mineurs sont tués, et les radicaux ont beau jeu de stigmatiser le ministère comme l'instrument du patronat et du capitalisme. Dans les grandes villes, l'agitation en faveur d'une extension du droit de suffrage reprend une vigueur qu'on ne lui avait plus connue depuis 1848, et les catholiques se mettent à faire chorus avec elle. Aux élections communales d'octobre 1869, ils mènent campagne à côté des « progressistes » et plusieurs administrations « doctrinaires » sont renversées. La loi électorale que le ministère a introduite devant les Chambres et dont il a fait traîner les débats jusqu'en 1870 n'est trop évidemment qu'une loi de façade pour que les partisans de la réforme la
prennent au sérieux. Combinant le cens avec la « capacité » acquise après trois années d'études moyennes, elle ne mesure qu'au compte-gouttes l'augmentation du corps électoral pour la province et pour la commune. Au lieu de calmer l'opposition, elle la surexcite. En la votant par discipline de parti, la gauche s'est discréditée, tandis que la droite en a profité pour se déclarer favorable à une large extension du suffrage, et que quelques-uns même de ses membres ont parlé de suffrage universel. Ajoutez à cela que les dépenses militaires auxquelles le roi, conscient des dangers croissants de la situation internationale, a poussé ses ministres, ont fourni contre eux un grief habilement exploité par les catholiques et contre lequel la passion anticléricale ne peut prévaloir. Aux élections de juin 1870, les radicaux soutiennent les candidats de droite ; la majorité libérale s'effondre et le Cabinet, après treize ans de pouvoir, remet sa démission au roi. Douze jours plus tard, éclatait la guerre franco-allemande.
Elle était l'aboutissement fatal de la politique prussienne dont Léopold P, à la fin de son règne, avait suivi avec angoise les premiers signes avant-coureurs. Coincée entre la France de Napoléon III et la Prusse de Bismarck, la Belgique se trouvait dès lors aussi menacée à l'Est qu'au Midi. L'empereur resterait-il neutre dans le choc inévitable de l'Allemagne et de l'Autriche ? Laisserait-il se constituer l'unité allemande sans exiger de compensations? Et ces compensations où pouvait-il les trouver sinon dans le petit royaume auquel depuis son avènement il n'avait cessé de montrer des dispositions si malveillantes? On savait vaguement à Bruxelles que Bismarck jouait auprès de lui le rôle de tentateur. La recrudescence d'hostilité de la presse parisienne contre la Belgique, la persistance avec laquelle elle exploitait la « théorie des nationalités » pour lui refuser le droit à l'existence, les menaces qu'elle adressait même à la personne du roi en recevaient une signification plus effrayante. Le «coup de foudre de Sadowa» (3 juillet 1866) n'allait-il pas être le signal de l'invasion du pays? Pouvait-on croire que le gouvernement français laisserait passer une telle occasion? Ne s'était-il pas mis d'accord à l'avance avec la