AGITATION ANTI-MILITARISTE 2O
Prusse? De Londres, van de Weyer écrivait que l'on n'y doutait pas de l'entente de Napoléon avec Bismarck. Le roi suppliait les ministres de mettre l'armée sur pied de guerre et, s'il le fallait, de vendre les chemins de fer au profit de la défense nationale.
Malgré ses objurgations, le gouvernement, en butte à l'opposition anti-militariste des catholiques, n'avait osé décréter la fortification de la rive gauche de l'Escaut en face d'Anvers, et s'était borné à consacrer quelques millions à des mesures de précaution (1). Absorbées par la lutte des partis, les Chambres ne montraient qu'indifférence pour la politique extérieure. Elles ne voyaient pas ou plutôt elles ne voulaient pas voir le péril. Pour échapper à la nécessité de voter d'odieuses dépenses militaires, on commençait à justifier, par une interprétation nouvelle de la neutralité, l'attitude que l'on ne prenait que par considérations électorales. A quoi bon entretenir à grands frais une armée et élever de coûteuses forteresses, puisque l'indépendance du pays était garantie par les Puissances ? Les troupes belges n'étaient destinées qu'au maintien de l'ordre. C'était une outrecuidance et un danger que de prétendre leur assigner un rôle politique. L'économie était ici d'accord avec la raison, et il fallait savoir résister « courageusement » à la mégalomanie de la Couronne qui, par gloriole, poussait la nation dans la voie d'armements aussi ruineux qu'inutiles. A Anvers, le Conseil communal refusait d'assigner un terrain pour l'érection d'une statue de Léopold P'. L'anti-militarisme devenait pour l'opposition une arme excellente à employer contre le ministère, et la majorité, soucieuse d'écarter d'elle l'impopularité, contraignait celui-ci à résister aux instances du roi et à ne proposer que des demi-mesures.
Pourtant les conjonctures devenaient de plus en plus cri- Ci) Sur la clairvoyance et la décision de Léopoid II et ses efforts pour vaincre les scrupules électoraux de ses ministres, dont un seul, le ministre de la Guerre Chazal, le soutient et le comprend, voyez les intéressants détails empruntés par M. Jules Garsou aux Mémoires inédits d'A. Van den Peereboom dans ses articles intitulés : Les débuts d'un grand règne {L'Éventail, n°^ du 25 août et suivants de 1929).
HiST. DE Belg. VII 14.
tiques. Napoléon III était en quête d'un succès diplomatique à offrir à l'opinion française inquiète et irritée par la victoire prussienne de Sadowa. Il fit sonder par Benedetti, son ministre à Berlin, les dispositions de Bismarck. Celui-ci ne demandait qu'à leurrer la France d'espoirs qui la détourneraient de se mêler des affaires d'Allemagne. Il laissa entendre que la Prusse ne s'opposerait pas à ce qu'elle s'agrandît du Grand-Duché de Luxembourg ou même de la Belgique. Le premier était le plus facile à acquérir et au mois de mars 1867, l'empereur amenait le roi de Hollande à lui promettre la vente de ce territoire, dont on pouvait considérer les liens avec l'Allemagne comme rompus par la substitution de la Confédération de l'Allemagne du Nord à la Confédération germanique. Il put s'apercevoir tout de suite qu'il avait été joué. Voyant l'affaire sur le point d'aboutir, Bismarck provoquait en Allemagne une agitation patriotique dont il prit prétexte pour s'opposer à l'abandon à la France d'un pays de langue allemande et qui, au surplus, était compris dans les limites du Zollverein (l).
Devant cette brusque intervention, il ne restait plus à Napoléon III qu'à tirer l'épée ou à capituler. Mais il n'était pas préparé à la guerre et force lui fut bien de chercher, d'accord avec l'Autriche et l'Angleterre, un moyen de sauver la face. La première proposait de céder le Luxembourg à la Belgique, à condition que celle-ci cédât de son côté à la France Mariembourg et Philippeville, et la seconde se montrait favorable à la combinaison. Elle échoua devant le refus du gouvernement belge d'amoindrir le territoire national, fût-ce pour l'étendre par ailleurs, de sacrifier des compatriotes et de violer la constitution. Dès lors, il ne restait plus qu'à recourir au grand remède de la diplomatie et à convoquer une conférence.
(1) Sur l'affaire du Luxembourg, voy. G. Rothan, Souvenirs diplomatiques (Paris, 1882); G. Pages, L'Affaire du Luxembourg (Revue d'Histoire moderne, 1926); E. Discailles, Trois dates de l'histoire du Grand-Duché de Luxembourg {Bulletin de l'Académie royale de Belgique. Classe des Lettres, 1907). G. H. Oncken, Die Rheinpolitik Kaisers Napoléon III von 1863 bis 1870. und der Ursprung des Krieges von 1870-71 (Stuttgart-Berlin, 3 vol., 1926).