LA QUESTION DU LUXEMBOURG
Elle se réunit à Londres le 7 mai 1867, et dès le 1 1 se mettait d'accord sur les termes d'un traité qui, laissant le Grand- Duché dans le Zollverein, le dotait d'une neutralité placée sous la garantie collective des Puissances, et stipulait le démantèlement de la place de Luxembourg ainsi que son évacuation par sa garnison prussienne. Napoléon III dut bien se contenter de cette pauvre satisfaction d'amour-propre. Le roi de Hollande conserva son titre de grand-duc et l'Allemagne continua d'enserrer le pays dans sa frontière douanière. Le gouvernement français fit sonner très haut l'avantage militaire que lui procurait la démolition d'une forteresse réputée imprenable. Quant à la neutralité luxembourgeoise, ni lui ni personne n'y virent autre chose qu'un expédient fallacieux, la garantie collective des Puissances n'obligeant chacune d'elles qu'au cas impossible d'un accord unanime.
On s'est demandé souvent pourquoi la Belgique n'avait pas profité des circonstances pour rentrer en possession d'un territoire dont la perte l'avait si profondément émue en 1839, et qu'il semble bien qu'avec de l'énergie et quelque audace, elle eût pu acquérir à prix d'argent. Mais depuis trente ans le temps avait fait son œuvre ; les passions s'étaient calmées et les souvenirs évanouis. Aucun mouvement vers le retour à l'ancienne patrie ne se prononçait dans le Grand-Duché et l'opinion belge demeurait indifférente. Le vieux Rogier seul, fidèle à son passé, tenta d'agir au milieu de l'inertie générale. Vainement il stimula la presse et chercha à provoquer une agitation irrédentiste à Luxembourg. Son ardeur se heurta à la timidité ou à la prudence de ses collègues. Le roi lui-même se renferma dans une abstention qu'il devait regretter plus tard (l).
Si étrange qu'il paraisse, ce renoncement se comprend sans peine. Dans la situation de l'Europe, pouvait-on se risquer à froisser les susceptibilités du patriotisme allemand en même temps que l'orgueil de Napoléon III et à se brouiller avec le roi
(1) Le 7 juin 1892, il écrivait à Beernaert : « En général nous sommes trop craintifs et nous laissons échapper les bons morceaux. C'est par peur qu'en 1867 nous n'avons pas su avoir le Luxembourg». E. Van der Smissen, Léopold II et Beernaert, t. II, p. 231.
de Hollande au moment même où l'on négociait avec son gouvernement le creusement du canal de Hansweert? Pouvait-on surtout rouvrir l'épineuse question des traités de 1839 qui avaient réglé le sort du Luxembourg? Frère-Orban, qui devait l'année suivante déployer tant de fermeté, fit adopter l'abstention, et le dépit qu'en conçut Rogier fut sans doute pour beaucoup dans sa résolution de quitter un ministère dont il n'était plus que le chef nominal. Il perdit dans cette aventure ce qui lui restait d'autorité. Le roi et Frère-Orban traitaient les affaires derrière son dos et recommandaient aux représentants du pays à l'étranger de ne lui communiquer que des dépêches insignifiantes et de ne pas trop suivre ses instructions. Du moins le gouvernement profita-t-il de l'émotion par laquelle on venait de passer pour obtenir des Chambres quelques préparatifs militaires. Au mois de mai 1867, l'infanterie était dotée d'un nouveau fusil; en avril 1868 se place la création de l'École de guerre et la loi qui portait le contigent annuel à 12 mille hommes. Trente-neuf députés seulement votèrent contre elle. Une fois de plus, le péril trop évident de la nation avait amené, encore que bien tardivement, un rapprochement des partis. Dépité par l'échec de sa combinaison luxembourgeoise, Napoléon III n'en était que plus décidé à obtenir une satisfaction qui calmerait l'opinion française et le mettrait en meilleure posture pour soutenir contre la Prusse une guerre dont l'imminence se rapprochait maintenant de jour en jour. La Belgique, à laquelle sa situation géographique pouvait réserver un rôle essentiel dans le futur conflit, devenait plus que jamais son objectif principal. Dès 1 868, il en revenait à ces projets d'union douanière que le gouvernement de Louis-Philippe avait envisagés jadis comme le prélude de l'absorption politique du royaume. Mais depuis le triomphe du libre échange, l'industrie belge n'éprouvait plus le besoin qu'elle avait si vivement ressenti aux environs de 1840, d'une fusion économique avec la France. Dès lors, les visées de l'empereur ne pouvaient plus apparaître et n'apparaissaient en effet que comme une tentative de soumettre le pays à son influence et de violenter sa neutralité. Y adhérer, c'eût été de la part du gouvernement
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mettre en péril l'indépendance nationale et se brouiller en même temps avec l'Allemagne et avec l'Angleterre. La maladresse et la légèreté du ministre de France à Bruxelles. M. de La Guerronière, qui affirmait publiquement le désir des Belges de devenir Français et définissait la neutralité « un plan incliné dont la pente douce est du côté de la France » (l), compromettaient d'ailleurs les desseins de sa cour en laissant apercevoir le but où ils tendaient.
On en était là quand on apprit subitement, à la fin de 1868, que la Compagnie française des Chemins de fer de l'Est négociait l'achat des lignes belges du Liégeois- Limbourgeois et du Grand-Luxembourgeois. Que cette opération réussît et du coup les principales voies ferrées de la partie orientale du pays passaient sous le contrôle de la puissante compagnie qui exploitait déjà celles du Grand-Duché. Double et pressant péril ; péril économique tout d'abord par la maîtrise qu'un organisme étranger exercerait sur les tarifs ferroviaires, péril militaire ensuite, puisque, en cas de guerre, les troupes françaises pourraient occuper aussitôt la ligne de la Meuse et s'en servir comme de base d'attaque contre l'Allemagne.
La promptitude et la décision du gouvernement furent égales à l'imminence du danger (2). Il refusait à la Compagnie du Liégeois-Limbourgeois l'autorisation de vendre son réseau et, celle du Grand-Luxembourgeois n'ayant pas sollicité son agrément, il faisait voter en hâte par les Chambres une loi interdisant de céder une ligne de chemin de fer sans en avoir obtenu licence (23 février 1869). Ce fut aussitôt à Paris un déchaînement de fureur. La presse officielle accusa la Belgique d'entente avec la Prusse, et Napoléon III poussé à bout songea à envahir la Belgique : « Il faut agir, écrivait-il à son ministre de la guerre, comme si la guerre devait sortir du conflit...
(1) Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Paris, loc. cit., n° 247. (Lettre du 24 février 1869).
(2) p. Hymans, Frère-Orban, t. II. Cf. E. Beyens, Le Second Empire va par un diplomate belge, t. II, p. 326 et suiv. On trouvera les documents relatifs à la question dans les t. XXIII, XXIV et XXV des Origines diplomatiques de la guerre de 1870, publiés par le gouvernement français (Paris, 1929-1930).
La France se sent diminuée depuis les succès de la Prusse ; elle voudrait trouver l'occasion de rétablir son influence sans soulever toutes les passions de l'Allemagne... Or, dans le cas présent, si une guerre avait lieu avec la Belgique, l'Allemagne n'aurait aucun droit à s'en mêler, et si elle s'en mêlait, c'est elle qui serait le provocateur... La Belgique (au surplus) nous ouvre les portes de l'Allemagne ; nous pouvons déboucher sur le Bas-Rhin partout oij cela nous convient, nous tournons toutes les places fortes allemandes, nous donnons la main à la Hollande, au Hanovre, etc. L'armée belge vaincue se fond facilement dans la nôtre et augmente notre effectif de cent mille hommes. Enfin, concluait-il, si cette occasion manque, quand la retrouverons-nous? » (l).
L'occasion pourtant devait manquer. Tout en évitant avec tact toute provocation, Frère-Orban ne se laissait pas intimider. Au Parlement l'opposition et la majorité, faisant trêve à leurs querelles, se massaient autour de lui. A l'extérieur, il se savait assuré de l'appui de l'Angleterre et il comprit que Napoléon ne. pouvait risquer une guerre dans laquelle celle-ci eût défendu la Belgique et par conséquent coopéré contre lui avec l'Allemagne. Il donna dans les délicates négociations qui suivirent la mesure de ses talents d'homme d'État. S'il déclina fermement la proposition française d'abandonner à une commission mixte le règlement des conventions passées avec la Compagnie de l'Est par celle du Grand-Luxembourgeois, il accepta la discussion sur « les questions économiques qui se rattachent à l'incident», et il vint lui-même à Paris pour y prendre part, avec une courtoisie qui ménagea les formes sans rien céder sur le fond. Plus d'une fois, les négocia^tions, qui se déroulèrent au milieu de menaces de guerre, furent sur le point de se rompre. Napoléon lui-même y intervint. Il proposa au ministre belge d'en finir et lui laissa clairement entrevoir son idée d'unir la Belgique à la France par une union politique. C'était engager celui-ci à violer la neutralité et les traités de 1839, auxquels deux ans auparavant il avait sacrifié les visées
(1) p. Hymans, loc. cit., p. 212.
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de Rogier sur le Grand-Duché. Ainsi sollicité, Frère-Orban devait nécessairement l'emporter. Sa cause se confondait maintenant avec celle de l'Europe et le Cabinet de Londres le laissa clairement entendre à Paris. Quelques jours plus tard, le 27 avril, l'affaire était réglée par un protocole créant une commission mixte sans lui donner de question précise à traiter. Pour Napoléon, c'était un nouvel échec ; pour Frère- Orban, un succès personnel ; pour la Belgique, une éclatante attestation de sa fidélité à ses devoirs internationaux et de la neutralité « forte et loyale », à laquelle elle demeurait aussi attachée sous Léopold II qu'elle l'avait été sous Léopold I" et qu'elle devait l'être sous son petit-fils.
La campagne électorale ne tarda pas à dissiper le souvenir de la crise que l'on venait de traverser. La passion politique se déchaînait de nouveau avec une fureur que la retentissante affaire Langrand-Dumonceau avait portée à son paroxisme. Depuis une dizaine d'années, cet entreprenant financier avait eu l'adresse d'intéresser à ses affaires le clergé et le parti catholique, en faisant miroiter à leurs yeux l'idée de « christianiser les capitaux, » Les épargnes des fidèles, les fonds des caisses diocésaines et des couvents n'avaient pas tardé à alimenter les sociétés de plus en plus nombreuses qu'il fondait dans le pays et à l'étranger et qui, se soutenant mutuellement, fournissaient à leurs actionnaires des dividendes magnifiques grâce à une dangereuse tension du crédit (l). Les noms les plus respectés de la droite parlementaire figuraient sur les listes de leurs conseils
(1) Telles étaient la Vindobona, la Banque Hypothécaire Belge et Néerlandaise, la Banque de Crédit Foncier et Industriel, le Crédit Foncier International, l'Emprunt Romain, le Chemin de fer austro-hongrois, la Société Générale allemande, la Banque de Crédit Agricole. Il semble bien que Langrand fut avant tout victime de la hardiesse d'affaires en avance sur les possibilités du crédit à cette époque. Acculé à la ruine, il n'hésita plus sur le choix des moyens pour se sauver. Sa condamnation par contumace à dix ans de réclusion, le 2 avril 1872, fut prononcée du chef de vol, d'escroquerie et de banqueroute frauduleuse. Son histoire serait sans doute un curieux épisode du développement du capitalisme vers le milieu du XIX^ siècle. Voy. E. de Moreau, Adolphe Dechamps, p. 491 et suiv. En 1872, Emile de Laveleye le comparait à Law {Revue des Deux Mondes du 15 janvier).
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d'administration et le titre de comte romain accordé à Langrand par Pie IX semblait le placer sous la recommandation de la papauté. Il venait d'obtenir en Autriche et en Hongrie des concessions de lignes de chemins de fer, quand une accusation d'escroquerie déposée à sa charge par un agent de change bruxellois déchaîna une bruyante campagne de presse. Les journaux libéraux faisaient rage contre les « Langrandistes ». L'acquittement de l'accusateur, poursuivi du chef de calomnie, fut salué par eux comme une victoire. Et le scandale s'accrut encore de la mise à la retraite du procureur-général, taxé par le ministre de la justice d'avoir mené les débats judiciaires avec partialité.
Le tout finit par la déconfiture retentissante, la fuite et la condamnation du trop aventureux brasseur d'affaires. Il semble bien que les personnages politiques qu'il avait éblouis ne jouèrent que le rôle d'imprudentes victimes séduites par la perspective de s'enrichir rapidement à l'avantage de l'Église, et l'on ne voit pas que leur parti, si cruellement frappé par les ruines consécutives à la faillite de Langrand, leur en ait voulu d'une catastrophe dans laquelle ils furent entraînés eux-mêmes. En tous cas, l'acharnement des libéraux à exploiter cette aventure politico-financière n'empêcha pas leur défaite aux élections de juin 1870. A leur propagande, les catholiques répondirent en se déchaînant contre les « folies militaristes » du ministère. Le programme du meeting anversois devint leur « plate-forme » électorale. L'accroissement du contingent, porté en 1869 de 1 00,000 à 1 20,000 hommes, leur donnait beau jeu en face des électeurs censitaires pour qui l'économie était la première des vertus gouvernementales.
L'anticléricalisme qui avait jusqu'alors si fermement cimenté l'union de la gauche ne parvenait plus d'ailleurs à la rallier tout entière. Exaspérés par la résistance de Frère-Orban et des doctrinaires à l'extension du droit de suffrage et indignés par la pseudo réforme électorale votée enfin le 30 mars 1870, radicaux et progressistes opposaient dans les grandes villes leurs candidats à ceux des associations libérales. Et celles-ci se trouvaient en posture d'autant plus mauvaise que les catho-