CHUTE DU MINISTÈRE LIBERAL
liques se déclaraient maintenant convertis à une large diminution du cens provincial et communal, et que plusieurs d'entre eux allaient jusqu'à manifester des sympathies pour le suffrage universel (l). Pour les doctrinaires, cette attitude de la droite était un motif de plus de persévérer dans leur intransigeance et de combattre toute extension du suffrage. Mais ils justifiaient ainsi les accusations lancées contre eux par les démocrates, de n'être qu'une clique égoïste et rétrograde. Et sans doute, si le nombre des démocrates allait croissant parmi le peuple et la petite bourgeoisie, il demeurait infime au sein du corps électoral censitaire. A Bruxelles, les progressistes n'obtinrent que 700 voix sur 15,000 suffrages. Mais 700 voix suffisaient pour déplacer la majorité en un temps où la pleine franchise électorale était si parcimonieusement répartie qu'elle n'appartenait guère qu'à 100,000 personnes dans l'ensemble du pays. Il suffisait d'enlever une poignée de votants à l'adversaire pour l'emporter sur lui. En somme, le sort du gouvernement se trouvait à la merci de quelques centaines d'électeurs « flottants », groupe infime où de rares citoyens assez indépendants et d'esprit assez critique pour échapper au sentiment grégaire des partis, s'éparpillaient au milieu de ces hommes qui, par pusillanimité ou par calcul, sont prêts à donner leur vote à qui le leur imposera d'autorité, se l'assurera par des promesses ou l'achètera argent comptant. Cet appoint des flottants glissa cette fois vers la droite. Battus à Gand et partiellement à Charleroi et à Verviers, les libéraux ne possédaient plus à la Chambre que 61 sièges contre 63 conquis par 59 catholiques et 4 dissidents anti-ministériels. Le Cabinet était vaincu, il se retira.
Pour le roi, les élections étaient un échec personnel. Nul n'ignorait qu'il n'avait cessé d'exhorter le ministère à renforcer la défense du pays et qu'il n'avait pas tenu à lui que les dépenses militaires n'eussent dépassé de beaucoup le chiffre
(1) Ch. Woeste, Mémoires, p. 88 et suiv. Dès 1866, des doctrinaires accusaient la droite de pousser au suffrage universel . En 1 867, le catholique Nothomb déclare qu'il veut y arriver progressivement. L. Hymans, Histoire parlementaire, t, IV, pp. 332, 398.
2l8 DÉBUTS DU RÈGNE DE LÉOPOLD II
auquel elles avaient atteint. Lui seul, placé en dehors et au dessus « des luttes d'opinion », voyait s'approcher l'éventualité menaçante du choc inévitable entre la France et l'Allemagne; lui seul, pendant que la campagne électorale faisait rage, suivait avec angoisse les péripéties de la candidature du prince Léopold de Hohenzollern au trône d'Espagne, dont, quelques semaines plus tard, allaient surgir la catastrophe. Pourtant, fidèle aux déclarations de son avènement, il était décidé à subir le verdict du pays. Non seulement il confia au baron d'Anethan la mission de former le nouveau ministère, mais il se laissa encore imposer l'entrée dans le cabinet de Victor Jacobs, l'un des élus du meeting d'Anvers, le parangon de l'anti-militarisme auquel la droite devait le meilleur de son succès (2 juillet). La dissolution des Chambres, réclamée par le ministère, ne précéda que de quelques jours la déclaration de guerre de la France à l'Allemagne (19 juillet). Il était trop tard pour remettre les élections. Elles eurent lieu le 2 août, au milieu de la mobilisation de l'armée. Grâce au désarroi des libéraux, elles renforcèrent la majorité catholique, et, partant, le cabinet anti-militariste que l'ironie du sort appelait à veiller sur l'indépendance nationale dans la plus tragique des conjonctures.
Dès l'ouverture des hostilités le gouvernement avait énergiquement affirmé sa résolution de défendre la neutralité par tous les moyens en son pouvoir. L'armée, observant à la fois la frontière de l'Est et la frontière du Sud, avait pour instructions de désarmer tout corps étranger qui pénétrerait sur le territoire ou, en cas de refus, d'agir immédiatement contre lui. Ni l'un ni l'autre des belligérants ne songeait d'ailleurs à envahir la Belgique, dont la violation eût été considérée par l'Angleterre comme un casus belli. Dès le 25 juillet, la publication par le Times du projet de traité secret que Bismarck, en 1866, avait insidieusement amené Benedetti à lui proposer (l), avait exaspéré l'opinion, et le 9 août, le Cabinet de
(1) On sait que ce projet accordait à Napoléon III le concours de la Prusse pour la conquête éventuelle de la Belgique.