CHAPITRE II
En prenant le pouvoir, le nouveau ministère assumait une tâche singulièrement épineuse. Ce n'est pas que la situation internationale fût de nature à lui inspirer de graves soucis. Jamais, au contraire, la sécurité du pays ne parut mieux assurée que durant les années qui suivirent la guerre de 1870. De la France affaiblie et où une république encore bien fragile venait de se substituer à l'inquiétant empire de Napoléon III, plus rien, visiblement, n'était à craindre. L'intérêt le plus évident lui commandait, au contraire, de respecter scrupuleusement cette neutralité belge qui, jadis érigée contre elle, la protégeait désormais contre l'Allemagne. Les tendances protectionnistes du gouvernement de Thiers provoquèrent bien en 1872 quelques difficultés. Elles se dissipèrent l'année suivante par le retour au traité de commerce de 1861 .
L'attitude de l'Allemagne, il est vrai, était moins rassurante. A aucune époque elle ne s'était montrée pour le pays une voisine très cordiale. Enorgueillie par sa victoire, consciente de la force que lui donnait son unité, haussée au rang d'empire et impatiente de prendre en Europe la seule place qui lui parût digne d'elle, c'est-à-dire la première, on pouvait
s'attendre de sa part à ces désagréables surprises que les accès de mauvaise humeur de Bismarck, n'épargnaient pas aux faibles. Déjà, il avait protesté avec acrimonie contre les sympathies ouvertement manifestées par la presse pour les malheurs de la France. L'attitude des évêques et des journaux catholiques pendant le Kulturkampf, l'avait exaspéré. Il avait feint de prendre au sérieux une proposition de l'assassiner adressée par un Liégeois déséquilibré à l'archevêque de Paris, et le 8 février 1876, il faisait remettre au cabinet de Bruxelles une note écrite réclamant la modification de. la législation existante en vue de garantir la sûreté des personnes dans les États voisins.
Mais ce que Napoléon III n'avait pas obtenu jadis des ministres libéraux, les ministres catholiques le refusèrent avec la même résolution au chancelier allemand. « La Belgique indépendante et neutre, répondirent-ils, n'a jamais perdu de vue ses obligations internationales et elle continuera de les remplir dans toute leur étendue. Pour s'acquitter de cette tâche, elle trouve l'appui le plus sûr dans ses institutions. » Ils savaient d'ailleurs qu'elle le trouvait aussi dans l'opinion anglaise toujours prompte à s'émouvoir des atteintes portées à la liberté de la presse, dont la Belgique, une fois de plus, s'instituait le défenseur. Bismarck le savait aussi bien qu'eux et par prudence il n'insista pas (l).
Il paraît bien d'ailleurs que son intervention se rattache à la tension des rapports franco-allemands qui préoccupait alors si vivement les chancelleries. L'accalmie qui lui succéda au printemps rasséréna l'atmosphère. Il put paraître dès lors qu'aucun danger n'était à redouter du côté de l'Est. On n'était pas encore entré dans la période des grandes alliances.
Le calme de la politique extérieure rendait plus frappante l'agitation du pays. Si la prospérité nationale n'avait jamais été aussi grande que durant la dizaine d'années qui s'écoulèrent à partir de 1870, jamais non plus les querelles politiques
( 1 ) Documents diplomatiques français sur les origines de la guerre, 1 ^^ série, t. I, pp. 363, 373, 375 (Paris, 1929).