VIOLENCE DES LUTTES DE PARTI
n'avaient atteint un tel degré de violence. Catholiques et libéraux, dressés les uns contre les autres, vivent dans un état de lutte permanente, aussi irrréconciliables, aussi intolérants que les Guelfes et les Gibelins du Moyen Age ou les Gueux et les Papistes du XVP siècle. Au drapeau bleu et au bleuet des libéraux, s'opposent le drapeau rose et le coquelicot des catholiques ; le Chant des Gueux répond au « Lion de Flandre » ; à la campagne on insulte les enterrements civils ; dans les grandes villes on siffle les processions et l'on disperse les pèlerinages à coups de canne. De part et d'autre la presse déverse l'injure ou la calomnie. La division est partout, au sein des familles, dans la vie sociale, jusque dans le choix des fournisseurs. La clientèle des médecins, des pharmaciens et des épiciers dépend de l'opinion qu'ils affichent ou qu'ils professent. C'est une honte que de ne pas se réclamer d'un parti et un danger de n'appartenir point à une société politique. Chaque élection pour la province, pour la commune ou pour le Parlement est une bataille où tous les moyens sont bons pour l'emporter et pour laquelle les deux partis mobilisent leur presse, leurs ressources et leurs agents. Comme des étatsmajors les associations politiques dirigent les opérations ; elles organisent les meetings, lancent les « tracts », rédigent les affiches et les « professions de foi », pointent sur les listes électorales les « bons », les « mauvais » et surtout les « douteux », préparent et confectionnent les bulletins de vote marqués d'un signe qui permettra de les reconnaître au moment du dépouillement des suffrages et d'acquitter le prix convenu pour leur introduction dans l'urne. Pendant que les loges maçonniques pourvoient la propagande libérale, le clergé prêche en faveur des candidats catholiques et fait prier les fidèles pour leur succès. Le jour du scrutin, tout le pays est en fièvre, et le soir les vainqueurs célèbrent leur triomphe par des sérénades, des cortèges et des illuminations pendant que les vaincus déchargent leur colère en brisant des vitres. Poussée à ce point d'exaspération, la passion politique eût infailliblement abouti à la guerre civile si la restriction du droit de suffrage ne l'avait circonscrite aux limites de la bourgeoisie
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censitaire. Sur cinq millions de Belges, un peu plus de 100,000 étaient électeurs généraux, 200,000 à peu près, électeurs provinciaux et environ 350,000, électeurs communaux. Ainsi le « pays légal » ne comprenait qu'une petite minorité de la nation et ses fureurs ne rencontraient que le calme ou l'indifférence de la masse.
Pourquoi se serait-elle intéressée aux affaires publiques dont elle était tenue à l'écart? Il en eût été autrement sans doute si la question du suffrage avait continué de se poser devant le Parlement. Mais l'explosion de la Commune de Paris avait discrédité trop complètement la démocratie, dans laquelle la bourgeoisie ne voyait plus qu'un acheminement vers le socialisme, pour que la moindre chance existât encore de voir réussir la réforme constitutionnelle indispensable à l'extension de l'électorat général. Le 15 novembre 1870, une proposition dans ce sens avait été rejetée par la Chambre des représentants par 73 voix contre 23. Qu'eût-ce été en 1871? L'instinct de la conservation sociale avait pour longtemps détourné les partis de leurs velléités démocratiques de jadis, et les 42 fr. 32 du cens électoral parurent, à ceux qui les payaient, la plus solide garantie de l'ordre public.
Durant environ un quart de siècle toute l'activité du Parlement et du gouvernement devait graviter autour du problème politico-religieux ou pour mieux dire s'absorber en lui. Pour peu qu'on y réfléchisse, on se rend compte de l'importance extraordinaire et presque exclusive qu'il présenta. Les deux partis bourgeois qui se disputaient le pouvoir étant d'accord sur le terrain social devaient consacrer toutes leurs forces au seul différend qui les mettait en opposition non sans doute d'intérêts, mais de principes. Et cette opposition devint plus acharnée à mesure que l'un et l'autre se laissèrent entraîner davantage par l'évolution des idées qu'ils représentaient.
Le catholicisme libéral, auquel les catholiques belges étaient si longtemps demeurés fidèles, n'était plus en 1870 qu'une cause perdue. La bulle Quanta cura et le Syllabus l'avaient formellement condamné dès 1864, et la proclamation de l'infaillibilité du pape par le concile du Vatican ajoutait encore
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au poids de cette condamnation. Sans doute, Rome n'avait condamné que du point de vue doctrinal les libertés de la société moderne, et c'était dénaturer sa pensée et ses intentions que de considérer ses anathèmes comme dirigés contre les institutions en vigueur. Mais s'ils ne poussaient pas les fidèles à les renverser, il n'en reste pas moins qu'ils les discréditaient et qu'ils donnaient beau jeu aux ennemis de l'Église pour la discréditer elle-même. Il était impossible qu'elle ne fût pas accusée de conspirer contre l'ordre social. Elle apparaissait aux libres-penseurs comme un danger public et comme une menace permanente de révolution puisqu'elle rejetait les principes mêmes sur lesquels étaient fondés les États.
En Belgique, où rien ne limitait la liberté de l'Église et 011 la constitution renfermait toutes les libertés réprouvées par Pie IX, le conflit se présentait avec une netteté singulière. Pour les libéraux, combattre 1' « ultramontanisme » devint le premier des devoirs et l'obligation de tout bon citoyen. Ne voyaient-ils pas autour d'eux, la presse catholique presque tout entière prendre de plus en plus ouvertement parti contre la constitution ? A Gand, le Bien Public, à Bruxelles, le Courrier et la Croix réprouvaient ce pacte détestable où, comme dans un tombereau, le bon voisine avec 1' « ordure ». A l'Université de Louvain, le professeur Perrin attaquait fougueusement le catholicisme libéral, enseignait que l'erreur n'a pas de droit, prônait l'intolérance en matière religieuse et, poussant à fond ses principes, s'élevait, dans ses Lois véritables de la Société chrétienne, contre l'anarchie d'un système économique abandonnant la société à tous les abus de la concurrence et à l'appétit des richesses. Partout d'ailleurs les catholiques ne s'en prenaient-ils pas aux gouvernements ? En France, n'intriguaient-ils pas contre la république? Ne soutenaient-ils pas en Allemagne la désobéissance du clergé à l'État? En Italie, leur prétention de revendiquer pour le pape la souveraineté de Rome n'était-elle pas une arrogance insupportable pour la maison de Savoye, une injure au peuple italien et un dangereux défi lancé à une puissance amie? Une religion qui autorisait de tels excès ne pouvait
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paraître aux non-croyants qu'un obstacle au progrès, qu'une théocratie orgueilleuse et rétrograde. S'obstiner à la ménager plus longtemps était une duperie. Le moment était venu de la combattre en face et d'affranchir l'esprit humain de ses dogmes, que condamnaient d'ailleurs, d'après eux, la science et la raison.
Beaucoup pensaient avec Emile de Laveleye que pour un libéral prétendre respecter la foi catholique, c'était se mettre en contradiction avec soi-même. « Depuis le Syllabus, disait-il, la question politique est devenue une question religieuse » (l). Rester dans l'Église, c'était prendre parti contre les droits de l'homme et, par conséquent, contre le monde moderne. L'ultramontanisme poussait d'après lui à la théocratie. « Tout est à craindre du parti purement clérical qui s'élève, car il n'est pas un parti conservateur quoiqu'il en prenne le nom » (2). Comme François Laurent l'affirmait dans son Histoire de l'Humanité, l'Église n'avait cessé de résister aux desseins de Dieu. Pour sauver le christianisme il ne restait donc aux esprits sincèrement religieux qu'à rompre avec elle et à adhérer à ce protestantisme libéral qui commençait alors à s'affirmer comme la conciliation de la libre-pensée avec les préceptes de l'Évangile. En fait, il y eut chez quelques intellectuels, aux environs de 1875, un curieux mouvement de conversion à ce néo-calvinisme. Les habitants d'un petit village du Brabant wallon, Sart-Dame-Aveline, furieux du déplacement d'un vicaire très populaire, venaient, par représailles contre l'autorité épiscopale, de s'adresser à la Société évangélique belge et d'en obtenir un pasteur. L'incident fut aussitôt exploité par l'anticléricalisme. Dès l'année suivante, un article de la Revue de Belgique exhortait les grands propriétaires libéraux à favoriser parmi leurs paysans la propagande protestante (3) et,
(1) Revue de Belgique, 1877, t. XXV, p. 51.
(2) Revue des Deux-Mondes, 1872, 2^ période, t. XCVII, p. 2^9.
(3) Goblet d'Alviella, Comment on élève autel contre autel {Revue de Belgique, 1876). En 1877, les habitants de Morville, dans la province de Namur, suivirent l'exemple de ceux de Sart-Dame-Aveiines. Voy. La province de Namur, 1830-1930, t. II, p. 107.